IL CÉSAR
APPRÉCIATION PHILOSOPHIQUE DE LA SITUATION AU MILIEU DE LAQUELLE SURGIT CESAR.
Nous avons dans notre dernière leçon conduit le problème de la civilisation romaine jusqu'au sortir de la période critique^ que caractérisent les guerres puniques et l'incorporation de l'Espagne. Nous verrons aujourd'hui, en appréciant César, comment Rome a par la réduction des Gaules achevé la série des conquêtes utiles^ et par l'établissement du régime impérial réussi à faire un tout de tant de peuples divers et désunis.
Auguste Comte, en donnant à César le premier rang parmi les héros de la civilisation militaire, n'a fait que rendre un juste hommage à l'homme qui représente le mieux le double effort de la politique romaine dans ce
qu'elle a de légitime eL de grand : incorpore}" pour «55/miler. De nos jours cependant tout le inonde n'en juge pas ainsi, et le culte de César, aux yeux d'un grand nombre, semble quelque chose d'immoral et de monstrueux. Les noms de criminel, d'usurpateur, de tyran semblent trop doux, pour qualitier le proconsul qui osa franchir le Rubicon, le dictateur que l'on accuse d'avoir détruit la République et la liberté pour installer sur leurs décombres le despotisme et l'empire. .
Remarquons d'abord que cette violente animosité est nouvelle et ne remonte pas au-delà d'une génération. Tous ceux, qui auparavant avaient passé devant César, l'avaient salué avec respect, et Dante, juge sobre d'éloges, n'avait pas craint de chanter sa gloire.
D'où vient donc qu'un nom si célébré n'inspire plus toiit-à-coup qu'un sentiment de réprobation? C'est que notre époque a vu naître Bonaparte et que l'immense mépris, sous lequel est ensevelie cette caricature, a rejailli jusque sur César, Parce qu'il a plu à ce triste sire, pour pallier ses crimes, de prendre abri sous cette ombre illustre, en proclamant à qui voulait l'entendre qu'il avait mission de remplir en son siècle le rôle que César avait joué dans le sien, le monde, pris au boniment et trompé par des oripeaux , a confondu dans sa haine le grand homme et le charlatan.
11 importe à notre honneur d'arracher César à une telle étreinte et de replacer chacun à son rang. Détestons sans doute celui qui, dans un moment où il lui était si facile de servir le progrès du monde, n'a su, en tiattant toutes les passions rétrogrades, qu'épuiser, amoindrir et
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humilier sa patrie ; mais gardons une admiration enthousiaste à l'homme qui, devançant les vœux de ses contemporains, a fondé un régime que, cent millions de nos semblables ont accepté avec reconnaissance pendant trois cents ans.
C'est donc une réhabilitation que nous tentons aujourd'hui. Nous avons la prétention de venger une mémoire illustre des calomnies dont on l'a noircie.
Nous exposerons d'abord la situation politique et sociale du monde romain, dans le moment où surgit César, et nous montrerons de quels maux terribles il était rongé. Nous dirons quels remèdes César a imaginés pour le guérir, et dans quelle mesure il y a réussi. Nous examinerons enfin les conséquences de son action sur l'humanité.
Si l'on n'a pas oublié ce que nous avons dit dans la leçon précédente, on sait que le but poursuivi par la politique de Rome a consisté en ces deux points :
1° Incorporer les populations militaires;
2" Les assimiler après les avoir conquises.
Nous avons suivi jusqu'à Scipion les efforts tentés par le Sénat pour résoudre ce double problème; observons-les maintenant dans l'intervalle qui sépare cette époque du dernier siècle de la République.
La seconde guerre punique avait laissé Rome maîtresse de l'Italie, des îles de Sicile et de Sardaigne, de l'Espagne et de la Gaule cisalpine. Mais, ces deux dernières, bien que vaincues en apparence^ étaient occupées par des peu-
pies trop belliqueux pour qu'une première défaite fût définitive, pour qu'une première pacification fût sérieuse. Deux ans après la bataille de Zama, les Cisalpins se révoltaient et commençaient contre Rome une guerre (|ui devait durer quarante ans. Ils ne se rendirent que lorsque tout le sang de leurs veines fut épuisé. D'horribles massacreSj pendant et après la bataille, quarante mille Ligures transportés d'un seul coup dans leSamnium, des colonies iuiplantées au cœur même du pays rebelle, furent les moyens dont les Romains se servirent pour obtenir sa réduction.
De son côté, et presque à la même époque, l'Espagne, qui s'était jetée dans les bras de Scipion pour se délivrer des Carthaginois, mille fois plus odieux, se souleva toute entière lorsqu'elle vit, par l'arrivée de deux préteurs, que Rome entendait garder sa conquête. Une armée consulaire^ commandée par le vieux Gaton, rétablit un moment la domination romaine; mais en 153, les Espagnols ayant repris les armes, la guerre se continua pendant vingt ans avec un égal acharnement des deux parts. Malgré la perfidie et la cruauté dont ils usèrent au début, les Romains eussent vraisemblablement trouvé leur maître dans le lusitanien Viriathe, si, après cinq années d'humiliantes défaites, ils n'eussent pris la résolution de le faire assassiner . La lutte se concentra quelque temps dans le Nord de la Péninsule ; mais, après d'héroïques efforts, ces débris de l'indépendance espagnole succombèrent avec Numance, la seconde terreur de Rome.
Si l'on en excepte quelques pays de montagnes, refuges d'Asturiens, de Cantabres et de .Vascons, l'Espagne était
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dès ce moment définitivement incorporée. La guerre même qu'y soutint Sertorius en offre une preuve éclat ante. Jamais, en effet, il ne vint à l'idée du'général marianiste de rendre à l'Espagne son indépendance ou de flatter des espérances contraires à la grandeur de sa patrie. Plutarque raconte que le Sénat dont il s'entoura était uniquement composé de Romains proscrits, qu'il prit toujours parmi eux ses questeurs et ses lieutenants, qu'il ne s'écarta jamais des lois et des coutumes romaines. Soutenant la guerre avec les armes, l'argent et la valeur des Espagnols, il ne leur donna que des Romains pour gouverneurs et pour capitaines, et ne cessa de répéter qu'il combattait pour la liberté de Rome et non pour celle deil'Espagne.
Gomme César prit la Gaule, Sertorius prenant l'Espagne pour base de ses opérations militaires et politiques, projetait de conquérir Borne, et d'j^ assurer le triomphe du parti plébéien. Il échoua, ou du moins le crime d'un traître l'empêcha de mener à bien cette vaste entreprise; mais, avant de mourir, il avait rendu à sa patrie ce service immense de lui laisser une province indissolublement liée désormais à ses destinées. Il y avait introduit l'administration, les mœurs, les coutumes de Rome; il avait donné à ses habitants les armes et la tactique romaines ; il avait jeté parmi eux le goût des lettres et des arts ; il avait appelé des maîtres grecs pour enseigner leurs enfants .
Eu dehors de l'Espagne et de la Gisalpine, les vues conquérantes du Sénat romain, depuis la deuxième guerre punique, s'étaient principalement portées vers l'Orient. Nous ne parlons pas de l'Afrique, qui, par la destruction
de Garthage d'abord, par la défaite de Jugurtha ensuite, était devenue province romaine. Dès avant Zama, dans le moment même où Annibal ravageait le midi de l'Italie, les Romains étaient intervenus dans les affaires de la Macédoine et de la Grèce , et avaient fait alliance avec les Grecs. A peine débarrassés du souci de Cartbage, ils s'étaient empressés de déclarer la guerre à Philippe de Macédoine, coupable d'avoir secouru Annibal en Afrique, et vainqueurs à Cynocéphales, lui avaient imposé tribut.
Vingt ans après, Persée, fils de ce prince, a yant voulu secouer le joug, était défait par Paul-Emile dans les plaines de Pydna, et la Macédoine tombait pour jamais entre les mains de ses ennemis.
De leur côté les Grecs, qui avaient couvert de couronnes et d'acclamations le consul Flaminius, proclamant leur liberté aux jeux isthmiques, s'étaient aperçus trop tard qu'en acceptant l'alliance romaine, il s'étaient donné des maîtres. Leurs éternelles divisions, et, en particulier, la lutte entre les Achéens et les Spartiates, dans laquelle ces derniers appelèrent les Romains à leur aide, provoquèrent une nouvelle intervention, armée cette fois. Battus à Scarphée et à Leucopetra, les Grecs perdirent leur indépendance, et leur patrie devint province romaine sous le nom d'Achaïe.
• Avant même que la Macédoine fût réduite, les Romains avaient pénétré en Asie, à la suite d'Antiochus roi de Syrie, qui^ sous prétexte de protéger les Etoliens ses alliés, avait passé la mer, et s'était fait écraser près des Thermopyles. Les légions, conduites par les deux Scipions, poursuivirent ce prince jusque dans ses États et lui inlligèrent une
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nouvelle et décisive défaite dans les plaines de Magnésie. Les Romains victorieux ne prirent d'abord rien pour euxmêmes. S'ils enlevèrent à Antiochus une partie de son royaume, ce fut pour le donner à Euraène, roi de Pergame, leur allié. Mais il suffisait qu'ils eussent répandu en Asie la terreur de leur nom. Tous ces petits rois, héritiers d'Alexandre, tremblèrent sur leur trône et ce fut à qui, parmi eux, livrerait le premier son royaume aux Romains. Pendant un siècle ce ne sont de leur part que prières, protestations et serments. Les uns implorent les secours de la république; d'autres l'adjurent de les recevoir dans son alliance; les plus plats, comme ceux de Pergame et de Bithynie, l'instituent leur héritière, et, de leurs propres mains, placent le joug sur les épaules de leurs peuples. Un seul osa résister et projeta de chasser Rome hors de l'Asie. Ce fut le roi de Pont, Mithridate Eupator. Quatre-vingt mille Romains, assassinés sur son territoire et celui de quelques alliés, fut le défi qu'il jeta aux maîtres de l'Occident. A lui seul, pendant le cours de sa longue vie, il soutint trois guerres, soulevant les peuples, bouleversant l'Asie, recrutant des secours jusque chez les Sarmates et les Germains. Mais la trahison de son fils le perdit et le Pont à son tour passa sous le joug comme avaient fait l'Arménie, la Bithynie et Pergame. L'Asie ne comptait plus en dehors de la domination romaine que la Gappadoce, qui ne fut réduite que sous Tibère, et la Judée qui, nominalement au moins, devait demeurer indépendante jusque sous Titus.
Ainsi donc, l'Italie et la Cisalpine, l'Espagne, moins quelques pays impraticables, l'Afrique, dans ce qui forme
aujourd'hui l'Algérie et Tunis, la Sicile et la Sardaigne, la Macédoine, la Grèce, toute l'Asie-Mineure, moins la Cappadoce et la Judée, composaient, au moment où parut César, l'ensemble du monde romain. Bien que l'Égj^pte ne dût entrer dans l'association que sous Auguste, elle n'était pas, faut-il le dire, sans avoir attiré depuis longtemps l'attention et les convoitises de la république, qui, sous prétexte de la protéger, traitait déjà les Ptolémées comme ses vassaux.
Il nous reste à parler des rapports de Rome avec les Gaulois.
C'est vraiment un plaisant patriotisme que celui qui consiste, chez quelques hommes de notre pays, à s'indigner encore de l'oppression des Gaulois par les Romains. Il y a là une méconnaissance de l'histoire, un renversement des rôles, qui prêtent à rire. La vérité est qu'entre les deux peuples, gaulois et romain, celui qui pourrait, avec le plus de raison, prétendre au titre de victime, c'est le peuple romain. Qu'on en juge :
Dès l'année 390, quand Rome n'a pas encore porté les armes au-delà du Latium, les Gaulois, envahissant l'Italie, détruisent l'armée romaine sur les bords de l'Allia, et se ruant dans la ville, la mettent au pillage. On. sait la légende de Camille, l'histoire du rachat de Rome à prix d'or, celle de l'expulsion iinale des Barbares. Trente ans après, en 360, nouvelle invasion de Gaulois. Cette fois ils ne pénètrent pas au-delà de la porte Colline, arrêtés qu'ils sont par les etforts des villes latines unies aux Romains. En 349 troisième invasion, que repousse le fils de Camille, Tranquilles pendant un demi-siècle, ils reparaissent au plus fort de