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la guerre Samnite. Ils participent à la première coalition italienne, formée de Samnites, d'Etrusques et d'Ombriens, que les Romains écrasent aux combats de Sentinum et d'Aquilonie, et quinze ans plus tard on les retrouve alliés aux Étrusques avec lesquels ils sont battus à la bataille du lac Vadimon. Enfin, après un repos de soixante ans, durant lequel se poursuit et s'achève la première guerre punique, nous assistons à un nouveau soulèvement des Cisalpins. Pour la première fois^ chose remarquable, ils ne trouvent pas un allié en Italie, tandis que toute la péninsule, du Brutium à l'Étrurie, faisant cause commune avec Ptome, prend part à la journée du cap Télamone, où les envahisseurs sont taillés en pièces. C'est alors que Rome, pour conjurer un danger toujours renaissant, se résout à la conquête de la Cisalpine, qui l'occupe pendant deux années.
On pourrait n'attacher qu'une importance médiocre à la fréquence de ces invasions toujours repoussées, si des faits précis ne démontraient pas combien furent grands en chaque circonstance la terreur de Rome et l'elîort auquel elle dut son salut. Le seul mot de tiimidtiis , par lequel les Romains désignaient l'ensemble des mesures nécessitées par l'apparition de ces barbares, peint bien, selon nous, et ce sentiment d'effroi, et l'énergie des préparatifs de défense. On aura une idée de l'état de Rome en de semblables circonstances par ce qu'en raconte Plutarque dans la vie de Marcellus, lorsqu'il parle de la dernière invasion d'Insubriens et de Gésates, qui précéda la conquête de la Cisalpine : « Aucun ennemi, dit-il en parlant des Gaulois, n'était plus redouté des Romains, car ils se sou-
venaient qu'autrefois ils s'étaient rendus maîtres de Rome, et que, dès ce temps-là, on avait fait une loi portant que les prêtres seraient dispensés de prendre les armes, hormis le cas où les Gaulois viendraient encore porter la guerre en Italie.
« Ce qui, en cette occasion, marqua par-dessus tout la frayeur des Romains, ce fut moins la grandeur de leurs préparatifs (et cependant l'on prétend qu'on n'avait jamais TU et que depuis on ne vit jamais tant de milliers d'hommes en armes), que les nouveautés qu'ils introduisirent dans leurs sacrifices. Eux qui n'avaient à aucune époque rien admis de barbare et d'étranger dans leurs mœurs ni dans leurs coutumes, eux qui avaient reçu les opinions et les disciplines des Grecs^ et qui, dans le service des dieux et dans tout leur culte, ne respiraient que douceur et humanité, se crurent obligés, à l'approche de cette guerre, d'obéir à certains oracles contenus dans les livres sibyllins, et enterrèrent vivants, dans le marché aux bœufs, deux Grecs, homme et femme, ainsi que deux Gaulois, auxquels aujourd'hui encore ils font, dans le mois de novembre, des sacrifices secrets que le peuple n'a pas la liberté de voir. »
Des sacrifices humains, huit cent mille hommes levés en Italie, tels furent donc, lors de cette suprême invasion, les effets d'une terreur que ne causèrent à Rome ni Annibal, ni Pyrrhus, ni aucun autre ennemi.
La Cisalpine conquise, on ne revit plus, il est vrai, de ces eifrayantes irruptions qui avaient désolé l'Italie, mais les ennemis jurés de Rome ne devaient trouver que trop d'occasions de faire paraître ce qu'ils pouvaient encore pour sa ruine.
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Annibal, arrivant d'Espagne, fut reçu par eux avec enthousiasme, et ils accoururent en foule sous ses étendards. Grâce à eux, et à eux seuls, il put continuer si longtemps une guerre durant laquelle rien ne lui vint plus bientôt ni de Garthage, ni d'Espagne. Les Gaulois payèrent les frais de ses victoires. Quatre mille d'entre eux jonchaient le champ de bataille de Cannes, et ce qui restait de ces vétérans à la longue chevelure succomba avec Garthage dans la journée de Zama.
Nous avons rapporté et nous ne ferons que rappeler ici l'insurrection terrible qui, deux ans après l'achèvement de la deuxième guerre punique, embrasa toute la Gisalpine, et dont le sénat ne se rendit maître qu'en transportant par milliers ses habitants les plus actifs au cœur même de l'Italie.
En présence d'un tel nombre d'agressions injustifiées, on conviendra que les Romains ne tirent que ce que commandait la plus élémentaire prudence, en se rendant maîtres une bonne fois du pays occupé par ces peuplades turbulentes. Mais jusque-là les Romains n'avaient guère eu à lutter que contre les Gaulois Cisalpins. Si ça et là quelques tribus de la vallée du Rhône s'étaient jointes à leurs compatriotes de l'autre côté des Alpes, pour descendre de concert ravager l'Italie, ce n'avait jamais été qu'à des intervalles éloignés et en petit nombre. Du jour où les Romains et les Gaulois transalpins se trouvèrent côte à côte, on put prévoir que la guerre ne tarderait pas à éclater. Cependant, comme toutes les convoitises de Rome sur ces contrées se bornaient alors à se frayer un chemin vers l'Espagne, ce qui ne supposait que l'occupation d'une fai-
ble partie du littoral, et que, d'un autre côté, les nombreux peuples qui se partageaient ce territoire étaient assez retenus par leurs propres démêlés pour ne point songer à s'unir contre Rome, il est probable que la Gaule, eu dehors de ce que l'on appela plus tard la Narhonnaise^ ne serait pas devenue aussi rapidement romaine, si des événements imprévus et terribles n'avaient, pour ainsi dire, forcé la république à soumettre à son empire tout le pays en deçà du Rhin.
. Marseille, appelant les Romains à son aide contre ses voisins, les Oxj^biens et les Décéates (154), fournit au sénat une première occasion d'intervenir. Cependant, ni cette année-là , ni les suivantes, où les légions franchirent de nouveau les Alpes, Rome ne garda pour elle aucun fruit de ses victoires. Mais en l'an 120, comme elle soumettait le pays pour la troisième fois, le consul Sextius s'y établit et fonda la ville d'Aix (Aquse Sextiae). Deux ans après, Q. Martius Rex achevait, par l'établissement d'une colonie à Narbonne, près de l'embouchure de l'Aude, de conquérir la route de l'Espagne.
Les Piomains en étaient là d'une entreprise, que, de longtemps peut-être, ils n'auraient poussée plus avant, lorsque les Gimbres et les Teutons se ruèrent sur l'Italie.
Tout le pays compris entre le Danube et le Rhin était alors occupé par des populations nomades ou à demi-sédentaires, qui jusqu'alors n'avaient guère donné signe de vie, mais dont le voisinage et l'humeur agitée allaient créer pour l'Occident d'incommensurables dangers. Peuples difficiles à conquérir, parce que leur existence n'est pas liée à de misérables huttef, ^t qu'ils peuvent
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toujours se déplacer à leur guise , ils acquièrent tout d'un coup une force irrésistible, lorsqu'à l'appel d'un seul hornme ils viennent à former de ces masses immenses qu'aucun régime particulier ne distingue et ne désunit. Tels étaient les Cimbres et les Teutons.
Ces hordes, venues des bords de la Baltique, après avoir pendant trois années ravagé l'Illyrie, laNorique et la Pannonie, d'où elles avaient chassé le consul Carbon, s'étaient engagées dans la vallée du Rhin, et, suivies des Helvètes, avaient pénétré jusque chez les Belges.
De là elles se précipitèrent sur la Gaule, qui fut livrée à feu et à sang. Trois armées romaines, qu'elles rencontrèrent sur les bords du Rhône, furent anéanties et les deux consuls, ayant uni leurs forces pour éviter un nouveau desastre, perdirent la bataille d'Orange, où quatre-vingt mille de leurs soldats furent massacrés.
Si les barbares avaient poussé de suite vers l'Italie, peut-être en était-ce fait de Rome, qui venait coup sur coup de perdre six armées et se trouvait sans défense. Par miracle, ils tournèrent bride et se dirigèrent vers l'Espagne. Avant qu'ils reparussent, Rome eut le temps de refaire une armée, à la tête de laquelle elle mit Marius, nommé consul pour la seconde fois. Marius, qui venait d'achever la conquête de la Numidie, était le premier plébéien que le peuple eût élevé au consulat. Il ne trompa point tant d'espérances. Retranchéprès d'Aix dans un camp imprenable, il rendit au légionnaire, par des travaux pénibles, par des exercices continuels, par une discipline sévère, la vertu qu'il avait peu à peu oubliée dans des guerres moins rudes et dans le luxe des camps. Lorsque les
barbares revinrent, il était prêt. Les Giinbres se dirigèrent vers l'Helvétie pour pénétrer dans le Tjrol par la vallée de l'Adige, et les Teutons seuls allèrent droit vers Marins. Cette fois ils furent exterminés. Au moment où le vainqueur, vêtu de pourpre et la tête ceinte de lauriers, mettait le feu au tropbée gigantesque, construit en l'honneur des dieux avec les dépouilles de l'ennemi, il apprit que le peuple romain venait de le réélire consul pour la cinquième fois.
Cependant, les Cimbres, exécutant leur projet, descendaient en Italie et les légions effrayées reculaient derrière l'Adige, puis derrière le Pô. Marius n'eut que le temps d'arriver au secours de son collègue Catulus. Les Cimbres envoyèrent des ambassadeurs demander des terres et des villes pour eux et leurs frères Teutons, dont ils ignoraient encore la défaite : « Ne vous inquiétez pas de vos frères, leur dit Marius; ils ont la terre que nous leur avons donnée, et qu'ils conserveront éternellement. » La bataille se livra dans les plaines de Verceil, et les Cimbres eurent le sort de leurs alliés.
Rome était délivrée d'un souci terrible, mais pour combien de temps? Le danger conjuré ne pouvait-il renaître, et alors quels risques ne courait pas la civilisation humaine, dont la grande ville portait à elle seule toutes les destinées? Il n'y eut pas parmi les Piomains un homme doué do quelque sagesse politique, qui ne comprît dès cette époque combien il (ievenait urgent d'étendrejusqu'au Danube et jusqu'au Rhin les bornes de la Uépublique. Une frontière, défendue par de grands fleuves et par de hautes montagnes, protégée par des travaux inattaquables dans
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tous les points où les défenses naturelles seraient insuffisantes, et surtout assez éloignée de la capitale pour qu'une première défaite ne mît tout en péril, tel fut désormais l'objectif de ceux qui voyaient dans l'avenir et mettaient la sûreté de Rome au-dessus de leurs intérêts. Qu'importaient déplus longues guerres en Asie et de nouvelles victoires sur les Égyptiens ou les Parthes? Le danger ne venait pas de ces peuples esclaves, dont les rois s'appelaient eux-mêmes, et non sans orgueil, les affranchis du Sénat. Il était au Nord, dans les forêts de la Germanie et sur les bords des mers glacées. Ce fut l'honneur du parti démocratique de comprendre la nécessité de ce nouvel effort; ce fat la gloire du petit-neveu de Marins de le diriger.
Ceci dit pour Vmcorjwration, voyons où en était la seconde partie du problème : V assimilation des populations conquises.
Tout le monde conviendra qu'aucune incorporation n'est durable, qu'autant qu'elle est suivie d'assimilation. Réduire un peuple par les armes n'est que la première partie de la tâche pour le conquérant qui ne veut pas faire œuvre épliémère. La seconde, et la plus importante peutêtre, est d'obtenir que le vaincu, non du premier coup assurément, mais à la longue, trouve dans la situation qui lui est faite, des avantages assez précieux pour n'en point désirer sortir, et se résigne de bonne grâce à ce qui lui a été d'abord imposé. Pour cela il faut que l'association, dont il fait partie, ne lui fasse pas sentir uniquement ses charges, mais l'appelle aussi à jouir de la protection, qu'elle assure à ses autres membres, et l'intéresse peu à peu par
ses bienfaits à sa gloire et à sa puissance. L'exploitation d'un peuple faible par un peuple fort peut durer un temps; mais un jour vient où l'exaspération soulevée chez les victimes, jointe à l'amollissement que l'exploitation même a produit chez les oppresseurs^ fait éclater le système et souvent renverse les rôles.
Seuls peut-être entre les conquérants de l'antiquité, à l'exception d'Alexandre, les premiers Romains comprirent les dangers d'une telle politique et apportèrent dans le traitement des peuples vaincus un véritable esprit de modération et d'humanité. Au sortir de guerres terribles, ils n'accordèrent point à leurs adversaires de la veille, cela va sans dire, une liberté et des privilèges qui eussent été des armes contre eux-mêmes. Mais d'abord, sauf un petit nombre d'exceptions trop justifiées, ils ne les réduisirent pas en esclavage, ce qui se pratiquait partout ailleurs. Ensuite, à mesure que les haines s'atfaiblissaient, et que la coopération, surtout militaire, unissant davantage les deux nations, les amenait à partager insensiblement les mêmes sentiments et les mêmes mœurs, ils élevèrent leurs sujets au rang d'alliés, en attendant qu'ils les admissent au partage de leurs propres droits.
Si nous observons les résultats de cette politique, nous trouvons qu'à la suite des guerres puniques, la population italienne était partagée en trois grandes classes. Dans une première, étaient rangés les citoyens Romains, jouissant du droit civil (jus quiriiium), et du droit civique {jiis civitaiis)^ qui réunis composaient le droit de cité dans sa plénitude {jus civitatis optimojvre). Dans une seconde classe entraient les pays de droit latin (jus latii), dont les habi-
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tants s'administraient librement, choisissaient eux-mêmes leurs magistrats, et, dans une certaine mesure, pouvaient revendiquer la protection du droit civil. Certaines conditions, telle que l'exercice d'une magistrature annuelle dans leur patrie, leur donnaient même à Rome le droit de cité. Venaient enfin les populations de droit italique {jits italicum), qui, bien que s'administrant elles-mêmes, étaient soumises à la tutelle de magistrats envoyés de Rome et se trouvaient par conséquent dans une condition inférieure aux populations de droit latin. Ni les unes, ni les autres ne payaient de véritable tribut ; mais les unes comme les autres avaient à leur charge l'équipement, la solde et l'entretien d'un contingent de guerre, dont l'organisation ne différait en rien de la milice romaine proprement dite.
Si ces différentes appellations de droit de cité, de droit latin, de droit italique, avaient au début représenté avec vérité les prérogatives diverses dont jouissaient les habitants de la Péninsule, suivant qulls demeuraient dans l'enceinte de Rome^ dans le Latium ou dans le reste de l'Italie, un temps vint où elles ne répondirent plus que très-imparfaitement à de semblables divisions. Il y eut des citoyens romains dans toute l'Italie, il y eut des pays de droit latin en deiiors du Latium, il y eul des pays de droit italique audelà du sol italien. Dans un espace d'un peu plus d'un siècle, de 384 à 264, Rome avait étendu progressivement l'enceinte sacrée, Vager ronianiis, de la forêt Giminienne jusqu'au milieu de la Carapanie, et au sortir de la guerre de Pyrrhus, les habitants de l'Etrurie méridionale, de même que les Latins, lesVolsques, les Ausones et les Eques étaient citoyens romains et formaient à Rome douze nouvelles tribus.
En vertu de la même politique, de nombreuses villes italiennes avaient été récompensées de leur fidélité par l'octroi des franchises latines et quelques-unes même par le don du droit de cité. Tout cela, il est vrai, n'avait rien d'uniforme et de régulier, et tantôt le Sénat accordait à toute une population, aux Ggerites, par exemple, la totalité des droits civils, tantôt il n'accordait que quelques-uns de ces droits, comme ceux relatifs au mariage ou aux transactions. D'autre part, certaines villes, telles que Tibur et Préneste, qui, situées au cœur même du Latium, s'étaient toujours signalées par leur bon vouloir à l'égard de Rome, gardaient le titre d'alliées, et, bien que rattachées par quelque lien à la république romaine, lui étaient cependant assez élrangères pour offrir un refuge aux citoyens romains exilés. Dans la même catégorie se trouvaient un petit nombre de cités, presque toutes colonies grecques de l'Italie méridionale, qui, grâce au respect des Romains pour tout ce qui touchait à la civilisation grecque, conservaient la qualification de villes libres. Les citoyens de ces villes ne payaient aucun tribut, n'entraient pas dans les légions, mais fournissaient seulement dans les cas de guerre maritime, des vaisseaux et des marins.
Ainsi donc, deux cents ans avant notre ère, l'Italie, unie enfin sous la domination de Rome, marchait à pas rapides vers une complète assimilation. Si nous en exceptons les quelques peuples qui, par des révoltes ou des trahisons, avaient attiré sur eux les effets terribles de la vengeance romaine et s'étaient vus privés de leurs franchises, l'Italie entière voyait enfin poindre l'heure où, sur cette terre si divisée jadis et ensanglantée par tant de combats,
tous ses habitants, devenus citoyens, seraient appelés à partager les mêmes droits, la même gloire, les mêmes destinées.
Si ce magnifique éian se trouva subitement arrêté, si l'esprit de sagesse qui, de Camille jusqu'à Scipion, avait régné dans les conseils de la république, sembla tout à coup perdu, prenons-nous en aux modifications profondes qui, à la suite des grandes guerres, s'étaient opérées dans la constitution intime du peuple romain. Ce n'était pas impunément, en effet, et sans danger pour son état social, que les Romains venaient de conquérir coup sur coup, sans parler de la Sicile et de l'Espagne, l'Afrique, la Grèce et une partie de l'Asie. Les légionnaires, c'est-à-dire la plus excellente et la plus nombreuse partie du peuple romain, celle qui, jusque-là, avait le plus contribué par son désintéressement civique et ses vertus militaires à la grandeur de la république, les légionnaires, trop longtemps retenus au milieu de populations dépravées, dont la défaite n'avait demandé qu'un médiocre effort, rapportèrent au foyer domestique des habitudes fort éloignées des mœurs austères du vieux temps. Le lourd butin dont ils revenaient chargés s'était promptement dissipé en quelques mois de débauches, et comme bien peu consentaient à reprendre la petite industrie ou la petite culture qui autrefois les faisaient vivre, il arriva que beaucoup, qui étaient partis dans l'aisance, se trouvèrent, après quelques-unes de ces guerres lointaines, dans une condition si misérable, qu'ils devinrent légalement incapables d'être de nouveau incorporés dans les légions. Bientôt les généraux eurent toutes les peines du monde à recruter leurs armées, qui, d'après la loi romaine, ne pou-
valent se composer que de citoyens payant l'impôt. Lu cuUus, sans l'assistance de Scipion-Émilien, n'eût pu parvenir à faire les levées nécessaires à la guerre de Numance^ et la même République, qui, au temps d'Annibal, trouvait assez d'hommes pour lever vingt-trois légions, n'en trouvait plus assez, cent ans après, pour en former huit.
Ajoutons d'ailleurs, afin d'être juste, qu'en dehors des camps la vie était devenue difficile pour le plébéien. La population esclave avait pris de telles proportions que tout le travail manuel, aussi bien dans la ville que dans les champs, était eiFectué par elle et ne réclamait plus le secours des bras libres. Le prolétaire romain se trouvait donc réduit à mendier et le mal prit des proportions si efifrayantes que lorsque César fit le dénombrement de la population de Rome, il se trouva que sur 450,000 citoyens, dont le vote intervenait dans la création des lois, 320,000 vivaient aux dépens du trésor public.
D'autre part, pendant que la masse du peuple s'enfonçait ainsi dans la misère , ses chefs , les patriciens, s'enrichissaient de la façon la plus scandaleuse. C'était à qui, parmi eux, demanderait à conduire une guerre en Asie oîi à y retourner comme proconsuls. Au milieu de ces peuples riches et esclaves, le pillage se pratiquait sans pudeur et sous toutes les formes. Outre les contributions de guerre, dont la plus faible partie, bien entendu^ arrivait seule jusqu'au trésor, mille impôts honteux venaient accabler ces malheureuses nations, qui toutes cependant n'étaient pas conquises, dont quelques-unes même étaient des alliées et se réclamaient (quelle ironie !) de la protection du Sénat. L'usage s'étant répandu d'aller
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au devant du vainqueur avec des couronnes d'or, on vit l'Asie fournir en douze ans six cent trente- trois de ces couronnes, dont chacune était au moins du poids de douze livres. « Que l'Etna plutôt nous ensevelisse sous sa lave! » disaient les Siciliens auxquels le Sénat renvoyait nous ne savons quel proconsul. Abdère, Goronée, Haliarte, Thèbes, Ghalcis osèrent proférer quelqu( s plaintes : elles furent livrées au pillage et leurs citoyens vendus à l'encan. Des généraux vendaient jusqu'à des congés à leurs soldats : Flavius Nobilior licencia ainsi toute une légion, Gépion, en Gaule, fit assassiner par des gens a postés l'escorte qui menait à Rome les contributions levées dans le pays. 11 serait trop long de raconter tant d'actions audacieuses et de faits monstrueux. Alors même que les victimes avaient le courage et le moyen de venir réclamer à Rome, il était plus que rare, il était extraordinaire, qu'elles y trouvassent justice. Pour un Verres poursuivi et condamné^ il existait cent Verres libres et impunis. Sénateurs et chevaliers, chargés des jugements, étaient les mêmes hommes qui, dans les années précédentes, comme proconsuls ou publicains, avaient, eux aussi, pillé et pressuré les provinces; pouvaient-ils, en bonne conscience, condamner des collègues pour un crime dont eux-mêmes s'étaient rendus coupables et qui, par la force de l'habitude, semblait peu à peu aux yeux des Romains, perdre quelque chose de son infamie? Quoi qu'il en soit, des fortunes immenses se créaient ainsi par les moyens les moins avouables, et toutes les richesses de l'Italie et du monde allaient bientôt se trouver concentrées onire quelques mains.
L'abîme qui avait existé jadis entre le patriciat et la plèbe et que quatre siècles d'efforts avaient suffi à combler, était donc rouvert. Mais cette fois aucune puissance humaine n'était capable de le refermer. Tandis que dans les luttes précédentes chaque année marquait un rapprochement entre les deux partis, chaque année, dans les luttes nouvelles, verra s'accroître les haines et s'exaspérer les intérêts. L'aristocratie sera de plus en plus riche et cupide, et le peuple roulera de plus en plus bas dans la misère et dans l'abjection.
Il est facile de s'expliquer comment le nouvel état de choses dut influer de la façon la plus fâcheuse sur la politique de Rome à l'égard de l'Italie. Gomme les Romains et avec eux, les Italiens avaient fait toutes les grandes guerres et promené les aigles des bords de l'Ebre jusqu'au mont Taurus; comme eux, ils avaient rapporté dans leurs foyers plus de vices que de vertus ; comme eux, ils avaient trouvé le travail accaparé par des mains esclaves et ne savaient plus où chercher leur vie. Alors même que la communauté des maux n'aurait point poussé l'une vers l'autre ces deux masses opprimées, un intérêt politique supérieur devait porter leurs chefs à consommer cette alliance, A une époque où la corruption avait fait à Rome des progrès si etfrajants que tous les candidats, jusqu'à Caton^ achetaient les votes, et où les propositions les plus favorables à la plèbe étaient souvent repoussées, par ce qu'une partie de cette même plèbe avait vendu ses suffrages, il était de la dernière importance, aux yeux des meneurs populaires, que le nombre des cito^^ens s'accrût dans une mesure assez considérable pour rendre impos-
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sibles de telles pratiques. De là à réclamer l'émancipation des Italiens et à mettre dans leur programme politique que tous les alliés recevraient le droit de cité, il n'y avait qu'un pas. et les chefs du parti démocratique le franchirent.
Mais il n'en fallait pas davantage pour que l'aristocratie, qui jusque là avait dirigé avec tant de sagesse cette émancipation progressive , se jetât immédiatement dans une voie opposée et mit tous ses elForts à maintenir dans l'impuissance ceux qui faisaient alliance avec ses ennemis.
La lutte allait donc recommencer dans Rome. Mais les plébéiens n'étaient plus seuls contre le Sénat et les patriciens. Ils avaient derrière eux toute l'Italie.
Les premiers coups furent portés par un homme qui, tenant par ses alliances à ce qu'il y avait de plus noble dans Rome, s'était jeté dans le parti populaire par l'horreur que lui avaient inspirée les excès des grands. Petitfils de l'Africain par sa mère Cornélie, Tibérius Semprcnius Gracchus avait pu contempler à loisir le mal dont était rongée sa patrie. Questeur en Espagne, préteur en Sicile, il avait vu à l'œuvre ces patriciens avides, dont il disait plus tard qu'ils emportaient de Rome des amphores remplies de vin, pour les y renvoyer pleines d'or. Il n'avait, dans ses courses, traversé que des campagnes désolées ou veuves d'hommes libres, et s'était demandé avec elfroi ce qu'il adviendrait de ses concitoyens le jour où un autre Annibal ou les barbares reparaîtraient en Italie.
De retour à Rome, il demanda le tribunat et l'obtint. Aussitôt, mettant à exécution ses projets de réforme, il proposa une loi dont le but était de donner du travail
aux citoyens pauvres, tout en repeuplant l'Italie. Cette loi, qui devait susciter tant de clameurs et d'opposition ne faisait cependant pas autre chose que de remettre en vigueur, en ce qui concernait la détention du domaine public, les lois de Licinius, qui n'avaient jamais été abrogées.
Toutes les fois que Rome s'était agrandie aux dépens de ses voisins^ elle avait toujours eu soin, moins par avarice que par prudence;, de garder pour elle quelque chose du territoire conquis. Elle en vendait une portion, donnait l'autre aux citoyens pauvres, et, sous le nom de domaine public, conservait le reste, qu'elle affermait moyennant certaines redevances et stipulations. Toute la partie vendue tombait, comme de juste, entre les mains des classes riches; le domaine public, qui leur était affermé, ne tardait pas, faute de surveillance ou par la complicité même des fonctionnaires, à devenir domaine privé ; et, quant à la partie distribuée aux pauvres^ peu de temps s'écoulait avant qu'elle eût le même sort, soit que ses possesseurs la cédassent par libre contrat, soit qu'elle leur fût impudemment volée, lorsque, entraînés au loin comme légionnaires, ils n'étaient plus là pour la défendre. Ajoutons à cela la formidable puissance pécuniaire que procuraient aux nobles les trésors arrachés aux provinces, et nous comprendrons comment s'étaient formés ces vastes domaines, ces lati^ fundia, qui;, peuplés d'esclaves et s'accroissant chaque jour, restreignaient d'autant le peu de terre sur lequel vivaient les hommes libres. 11 n'y avait pas, à l'époque des Gracques, au dire d'un consul, deux mille citoyens qui possédassent un patrimoine.
Licinius, voulant porter remède à cette situation dans
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le moment où elle prenait naissance, avait fait passer une loi qui défendait aux riches de posséder plus de cinq cents arpents du domaine public, c'est-à-dire du domaine affermé par l'État, et disposait que l'excédant serait distribué aux pauvres. De plus, la même loi enjoignait aux propriétaires d'employer sur leurs terres, un tiers d'hommes libres concurremment avec leurs esclaves. C'est cette loi que ressuscita Tibérius, en l'atténuant même, car il autorisait les fils émancipés à posséder de leur chef deux cent cinquante autres arpents.
L'État rentrant dans son bien, reprenant pour les donner à des malheureux quelques parties d'un domaine, dont il était seul propriétaire légitime, et dont les détenteurs ne lui avaient peut-être jamais payé le fermage : il semble que jamais loi plus clémente ne fut portée contre des abus plus révoltants. Cependant les intéressés jetèrent des cris comme s'ils étaient dépouillés du bien le plus justement possédé : c'était leur ravir, disaient-ils, la dot de leurs épouses et l'héritage sacré de leurs enfants ! Et ils demandaient comment une telle loi serait exécutable; ce qui distino^uerait, en l'absence de titres sérieux, le bien de l'État de celui des particuliers ; sur quoi l'on se fonderait, après des transactions si multipliées^ pour reprendre aux uns et laisser aux autres? La loi péchait en effet par les moyens d'exécution. La lutte fut violente et prolongée, et seule l'éloquence terrible de Tibérius put venir à bout des calomnies et des subterfuges des patriciens : * Les bêtes sauvages, répandues dans les montagnes et dans les forêts de l'Italie, s'écriait-il dans l'emportement de la colère, ont au moins une tanière où se retirer ; tandis que
ces Romains, qui combattent et s'exposent à la mort pour la défense de l'Italie, ne jouissent que de la lumière et de l'air qu'on ne peut leur ravir, et n'ont autre chose au monde ; sans maisons, sans retraites, ils errent dans les campagnes avec leurs femmes et leurs enfants. Et leurs généraux mentent et les trompent, lorsque dans les combats, il les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs dieux domestiques, et à repousser l'ennemi. Car dans cette multitude de Romains, il n'y en a pas un seul qui ait un autel paternel ou un tombeau de ses ancêtres ; et ils ne font la guerre et ne meurent que pour entretenir le luxe et pour augmenter les richesses des autres; et on a l'eifronterie d'appeler maîtres de l'univers, ceux qui en réalité n'ont pas un pouce de terre qui soit leur bien. »
La loi passa. Mais lorsqu'au milieu des difficultés que suscitait son application, le tribun demanda, contre l'usage établi, à être prorogé dans sa charge^ ses adversaires à la tête desquels se trouvait son oncle, le grand pontife Scipion Nasica, provoquèrent une émeute dans laquelle il fut massacré avec trois cents de ses amis.
Si l'histoire ne nous montre dans la loi de Tibérius aucune disposition spéciale en faveur des Italiens, faut -il en conclure qu'il eût rejeté de ses plans de réforme ce qui, depuis les guerres puniques, était devenu un des principaux articles du programme populaire ? Rien ne porte à le supposer.Ce qui est hors de doute c'est que, quelques années après, Gaïus Gracchus en reprenant les projets de son frère, mit au premier rang l'émancipation de l'Italie.
Animé des mômes sentiments que Tibérius envers
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l'immense misère de la plèbe italiote et romaine, Caïus était poussé en outre par l'ardent désir de le venger. Le peuple qui avait laissé commettre le meurtre, mais gardait pieusement la mémoire de la victime, accueillit avec enthousiasme le nouveau tribun et lui accorda tout ce qu'il lui plut de demander. Le premier soin de Gaïus fut de poursuivre les assassins : ils furent bannis. Le second fut de reprendre les lois de Tibériuset de les compléter. 11 réclama d'abord l'exécution de la loi agraire, et ne se laissa intimider sur ce point par aucune menace, par aucun piège; il proposa ensuite et il obtint qu'on repeuplât à l'aide des pauvres de l'Italie et de Rome de grandes villes détruites par la guerre, telles que Gapoue, Tarente, etCarthage; pour employer les bras libres, il fit voter la création de greniers publics, de ponts et de grandes voies à travers l'Italie ; pour nourrir le peuple, il fit faire des distributions régulières de blé à bas prix; pour réprimer la magnificence des riches et en même temps garnir le trésor, il imposa les objets de luxe tirés de l'étranger ; pour soulager les provinces il poursuivit leurs oppresseurs, et fit décréter que les jugements seraient désormais partagés entre les sénateurs et les chevaliers, moins assurément pour rendre ces derniers favorables à sa cause, que pour obtenir dans les cas de concussion une justice plus prompte d'une classe moins pourrie que le Sénat. Tout allait bien et Caïus triomphait, lorsque, pour reprendre la grande politique romaine, il vint à proposer l'émancipation des Italiens. C'est là que l'attendait le patriciat.
Sur l'invitation du tribun, soixante mille alliés devaient être à Rome au jour des Comices pour solliciter, sinon
pour dicter les suffrages. Par l'ordre du Sénat, le séjour de la ville fut interdit aussitôt à tout étranger, et Gaïus, qui vainement avait promis de couvrir de son inviolabilité ceux qui résisteraient au décret, sentant lui échapper le moyen sur lequel il avait mis toutes ses espérances, ne sut pas défendre et vit rejeter sa rogation. Découragé, il partit à la tête de six mille italiens pour rétablir Garthage et laissa le champ libre à ses ennemis. Lorsqu'il revint au bout de quelques mois, ceux-ci avaient si bien travaillé en son absence, qu'il ne put obtenir le troisième tribunat qu'il sollicitait, tandis que son ennemi le plus déclaré était appelé au consulat. Tout se préparait pour une guerre ouverte. Les citoyens ne sortaient plus qu'en armes, et Gornélie, la mère des Gracques, embauchait des soldats italiotes pour prêter secours à son fils. La proposition du consul Opimius de supprimer la colonie, que Gaïus venait de conduire lui-même à Garthage, offrit l'occasion attendue des deux parts pour en venir aux mains. Mais ce fut moins un combat qu'une boucherie : Gaïus et trois mille de ses partisans, retranchés sur l'Aventin, furent massacrés jusqu'au dernier, et le Sénat victorieux, croyant qu'il en avait fini pour toujours avec les revendications populaires, ne rougit pas d'élever un temple à la Goncorde au milieu même du forum qu'il venait d'ensanglanter.
Les Gracques furent les premiers entre les hommes politiques de Rome qui virent nettement où était le mal dont souffrait la patrie et s'efforcèrent de le combattre. S'ils échouèrent dans leur tentative, ce n'est point tant à cause de l'insuffisance du remède qu'ils proposaient, que
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parce que le milieu où ils voulaient l'appliquer n'était pas assez préparé, La plèbe romaine sympathisait sans nul doute avec ]a plèbe italiote, mais ses chefs seuls comprenaient toute l'utilité d'une étroite union, et le plus misérable plébéien ne s'imaginait pas volontiers que l'ancien sujet pût devenir son égal. D'autre part, l'aristocratie, toute vermoulue qu'elle fût, se tenait encore, et retrouvait sa vieille énergie dans le danger. Les Gracques, mai soutenus, succombèrent; mais ils avaient rencontré si juste dans leurs projets de réforme, que, malgré le décret du Sénat portant qu'il y aurait à l'avenir peine de mort contre quiconque oserait renouveler les propositions de Caïus^ il n'y eut pas un chef du parti populaire, qui jusqu'à César ne maintînt sur son drapeau ce qu'elles avaient de plus grave, c'est-à-dire la loi agraire, la colonisation des cités détruites, et l'extension progressive du droit de cité à tous les peuples conquis.
Cependant l'Italie ne pouvait se résigner davantage. La mort de Caïus et le décret qui l'avait suivi lui montraient ce qu'elle pouvait espérer de cette implacable aristocratie : elle comprit que d'elle seule désormais et de son courage devait venir son affranchissement. Toutefois, avant de faire appel à la force et d'engager la guerre civile, elle tenta un dernier effort. S'imaginant que la bravoure éclatante dont elle venait de faire preuve contre les Cimbres et les Teutons, et que Marins avait reconnue dans les plaines mêmes de Verceil par l'octroi du droit de cité à plusieurs milliers d'Ombriens (ce dont il se justifiait devant le Sénat en disant que le bruit des armes l'avait empêché d'entendre la loi) ; s'imaginant que cette
bravoure lui serait comptée el; que Rome ne refuserait pas d'admettre enfin à partager les droits de ses citoyens de si héroïques défenseurs, elle porta encore une fois jusqu'à Rome ses trop justes réclamations. Ce ne fut qu'après avoir éprouvé un nouveau refus que la guerre éclata.
Nous ne raconterons pas les péripéties, d'ailleurs mal connues, de celte guerre, appelée par les R.omains la guerre des alliés, la guerre sociale. Il est plus important de dire quels en furent le caractère et l'issue.
En s'unissant pour secouer le joug de Piome, le but des populations italiennes n'était en aucune façon de remettre les choses dans l'état où elles étaient avant que Rome les eût conquises. Aucune d'elles ne songeait à se rendre indépendante et autonome. Dès le début de la lutte elles constituèrent un gouvernement central composé d'un Sénat de cinq cenis membres, de deux consuls et de douze préteurs, le tout à l'image de Rome. Dans le Sénat entrèrent les représentants de toutes les villes confédérées, et des deux consuls choisis, l'un fut un marse, Q. Pompedius Silo, l'autre un samnite, G. Papius Mutilus. Enfin la nouvelle république eut sa capitale, l'imprenable Gorfinium, métropole des Peligniens, à laquelle les insurgés donnèrent le nom significatif d'italica. Loin de vouloir détruire l'association romaine, les Italiens n'avaient donc d'autre ambition que de la rendre plus stable, en appelant jusqu'au dernier de ses membres à partager tous ses bienfaits.
S'il faut en croire les historiens romains, la guerre commencée en 90, aurait été terminée en ^, après des
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succès très-variables, par quelques victoires décisives de Gn. Pompée et de Sylla. Mais soit que ceux-ci n'aient pas été aussi vainqueurs que les historiens nous le racontent, soit que le Sénat fût enfin revenu à une politique plus sage, le fait certain est que les Italiens, au sortir de cette guerre, étaient devenus citoyens romains et que Rome, sur ce point capital, avait cédé. Il est vrai qu'on parqua les nouveaux venus dans des tribus séparées et qu'on fit en sorte que leur vote fût sans danger. Mais toute cette procédure tomba vite, et quelques années après la paix, l'Italien, que ses affaires appelaient à Rome, y exerçait dans les élections ou la confection des lois la même influence que tout Romain.
Peut-être sera-t-on curieux de savoir quel fut le rôle du parti populaire, si écrasé depuis les Gracques, pendant la durée de la guerre sociale. Si le sentiment patriotique le plus naturel réunit en cette occasion tous les citoyens de Rome dans un même efiPort, si aucune diversion intérieure ne vint, en favorisant les Italiens, compliquer les affaires déjà trop embarrassées de la République, c'est néanmoins une chose remarquable que la médiocre part prise à la lutte par les généraux plébéiens, et en particulier par Marius. Lui si énergique, si terrible contre les barbares, il s'efface, il temporise avec les alliés; il garde volontiers son camp et croit avoir assez fait parce qu'il ne l'a pas laissé forcer. Les succès, au contraire, sont remportés par les généraux du parti aristocratique. Tous sont actifs, persévérants, habiles. C'est dans cette guerre que Sylla fonde sa fortune.
Hâtons-nous d'ajouter que, la guerre à peine terminée,
' la fusion se trouve opérée comme par enchantement entre la plèbe romaine et les Italiens. Ceux-ci composent même désormais le meilleure partie de Tarmée populaire. Dès l'année suivante, alors que le massacre de quatre-vingt mille Romains par Mithridate a appelé Sylla en Asie, c'est à la tête d'une armée d'Italiens que Giuna et Marins, rappelé de Carthage, pénètrent dans Rome et donnent carrière à leur vengeance. C'est dans une ville italienne, Préneste, que Sylla, poursuivant après la mort de son rival les débris du parti, assiège le jeune Marins, pendant qu'une armée de Samnites, poussant jusqu'à Rome, tente de la surprendre et de s'en emparer.
On connaît le triomphe de Sylla, ses proscriptions et sa dictature. Homme de valeur assurément et capable de grandes choses, Sylla, s'il eût moins gardé, lorsqu'il fut au pouvoir, les étroites préoccupations d'un chef de parti, fût parvenu peut-être à rappeler quelque vie dans cette république qui se mourait. Il crut malheureusement qu'en rendant au patriciat la puissance de ses ancêtres, il lui rendait du même coup leur sagesse et leur vertu ; en quoi il montra qu'il n'était pas l'homme d'un temps où. il s'agissait moins de rétablir que de réformer. Le parti populaire qu'il pensait avoir noyé dans le sang n'était que silencieux. Composé de tous les opprimés, de tous les misérables, de tous ceux qui aspiraient vers un état meilleur, il était devenu en réalité la nation elle-même et ne pouvait désormais périr qu'avec elle. Au tressaillement qui, peu d'années après la mort du dictateur, parcourut l'Italie entière, lors de la conjuration de Catilina, les nobles épouvantés purent reconnaître que l'armée du désordre,
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comme ils l'appelaient, n'était point morte, et n'attendait qu'un chef pour les écraser.
Nous voici arrivés au temps de César. A ce moment l'assimilation était complète pour l'Italie, mais elle s'arrêtaitlà. Il s'agissait donc de faire progressivement pour le monde entier ce que l'on avait fait pour les alliés italiens, et sans attendre cette fois que les ayant droit prissent les armes pour obtenir justice, ce qui, vu leur nombre, eût pu devenir périlleux pour la République.
D'autre part, il était nécessaire, urgent, comme nous l'avons expliqué, de conquérir la Gaule.
Etifin il existait une question économique, sociale, dirions-nous aujourd'hui, dont la solution devenait de jour en jour plus pressante. Gomme l'avaient tenté les Gracques, il fallait donner des moyens d'existence à toute cette population libre qui ne vivait plus que de mendicité.
La Constitution de Rome, son organisation intime et l'état de ses partis permettaient-ils d'espérer que sans révolution d'aucune sorte ces trois problèmes inévitables pussent être abordés et résolus? Examinons :
Plus que jamais le pouvoir était entre les mains de l'aristocratie. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir les fastes de cette époque : on est étonné de voir combien peu de familles parviennent aux honneurs. La raison eu est simple. S'il est vrai que le dernier des plébéiens pouvait légalement, comme le patricien le mieux né, être revêtu de la dictature ou du consulat, nous savons d'autre part combien il était impossible à tout homme, qui ne jouissait pas d'une fortune immense, de soutenir une candidature. Les lois qui, à cette époque, furent portées coup sur
coup contre la brigue, et celles qui établirent le scrutin secret, révéleraient seules toute l'étendue du mal, si des faits révoltants, tels que ceux de candidats, hypothéquant, pour payer les frais d'une élection consulaire, les provinces qu'il ravageront comme proconsuls, n'étaient là pour l'attester. Le peuple, dégradé par la misère, portait son vote
qui pouvait l'acheter, et si parfois il prétait l'oreille à ceux qui lui parlaient de relèvement et d'avenir, il revenait vite aux hommes qui, dans le présent, lui donnaient du pain et des jeux.
Or, cette aristocratie, qui seule, on fait, gouvernait le monde romain, était-elle capable de résoudre d'aussi graves questions, de s'y intéresser même ? Nous savons là-dessus à quoi nous en tenir. En ce qui concerne l'assimilation des provinces, l'intérêt des patriciens était de l'empêcher à tout prix. Autant valait, en effet, les dépouiller de leur patrimoine. N'était-ce pas là que leurs nobles pères avaient si honorablement gagné leur fortune? N'était-ce pas là qu'eux-mêmes avaient puisé le plus clair de ce qu'ils possédaient? Où trouveraient-ils un plus bel héritage à laisser à leurs enfants? Faire de l'ancien sujet, qu'il était si commode de battre et de piller, un citoyen qui exigerait respect et justice, c'était renverser toute notion morale et se rendre coupable d'un crime d'Etat. On peut juger de leurs dispositions à l'égard des vaincus par le traitement qu'ils infligèrent à ce sénateur d'une ville gauloise à laquelle César venait d'accorder le droit de cité ; le malheureux , battu de verges , s'écriait qu'il était citoyen romain : Va donc, lui dirent-ils, montrer ton dos à César.
Pouvait-on davantage compter sur le patriciat pour la
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conquête des Gaules? En aucune façon. Depuis Scipion, les nobles s'étaient de plus en plus détournés des rudes guerres du Nord et de l'Occident, pour se jeter avec rage vers l'Asie, où l'on récoltait à la fois moins de coups et plus de profits. Tant qu'il s'agissait d'aller batailler contre un Philippe, contre un Prusias, contre un Attale, on ne savait qui choisir. Mais dès qu'il était question de Gimbres et de Teutons, il fallait avoir recours à quelque soldat plébéien : tous nos aristocrates s'étaient éclipsés.
Reste la question économique. Or, qui oserait prétendre que l'aristocratie fût disposée à faire sur ce point la plus légère concession? C'est elle qui, par son égoïsme, avait créé et aggravé cette situation affreuse ; elle qui avait écrasé tous ceux dont la voix s'était fait entendre en faveur des misérables ; elle qui avait institué ce système odieux de distributions gratuites et de spectacles, par lesquels on s'efforçait de tromper la haine et la faim. C'eût été folie d'attendre d'elle qu'elle eût le courage de se modifier. Depuis cent ans qu'elle marquait chaque année par quelque nouveau pas dans le vice, tout sentiment social était chez elle définitivement éteint, et dans ces âmes avilies il n'y avait plus de place que pour l'intérêt.
Donc, sur ces trois points, le parti aristocratique était incapable de satisfaire aux besoins du temps, et d'un autre côté, le parti populaire ne semblait pas moins impuissant. Dans ses diverses tentatives pour saisir le pouvoir et diriger lui-même ses destinées, n'avait-il pas été toujours honteusement repoussé, et chaque fois avec des pertes plus sanglantes ? Et cependant ses chefs étaient les seuls qui vissent le mal dont souffrait l'État et fussent capa-
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blés d'y remédier. Que lenr manquait-il? L'audace d'employer contre leurs adversaires les armes dont ceux-ci se servaient contre eux. Le peuple attendait un homme qui a^ez bien doué quant aux talents militaires pour entreprendre et achever une g-uerre heureuse, fût assez dédaigneux d'une légalité mille fois violée pour venir, à la tête de son armée triomphante, imposer ses volontés. Était-ce donc quelque chose de si nouveau qu'une semblable usurpation dans une République où se succédaient les Sylla, les Marins et les Pompée ? En vérité il y avait longtemps que la dictature était dans le fond des choses et le seul point important était de savoir quel serait le dictateur. Sortirait-n de la faction aristocratique ou du parti populaire? S'efforcerait-il, comme Sylla, de reconstituer le passé, ou mettrait -il sa gloire à combler les vœux du présent en préparant Tavenir? Le bonheur de Rome voulut qu'elle rencontrât dans César l'homme de génie qui, pi as habile que les Gracques et leurs successeurs, sut, pour mener à bien les réformes qu'ils avaient rêvées, se prémunir contre leur sort.
CAÏUS JCLIUS CESAR.
Le futur chef du parti populaire sortait de l'une des familles les plus anciennes et les plus illustres de Rome, d'une maison qui prétendait tirer son origine de Vénus, de la maison Julia. Il est vrai que sa mère, femme remarquable qui prit soin de son éducation, était plébéienne, et
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que sa tante paternelle avait épousé Marius. Les tendances, les affections, les sentiments^ qu'il fit paraître, n'ont donc rien qui doive étonner.
Il reçut la haute culture des jeunes romains de son temps : lettres grecques et latines, philosophie, éloquence, arts libéraux, dans toutes les sortes d'exercices, jusqu'à ceux du corps, il montra dès le début une prodigieuse facilité à tout apprendre, à tout embrasser. Possédant au plus haut degré, ce charme personnel qui avait valu au grand Scipion tant de faveurs , il n'eut qu'à se présenter pour en recueillir les effets. Dès l'âge de quatorze ans, sur la recommandation de Marius, il fut nommé prêtre de Jupiter. Trois ans après, au moment le plus sanglant des proscriptions de Sjdla^, il ne craignit pas de rechercher en mariage la tille de Ginna, collègue de Marius, celle dont il eut Julie, la future épouse de Pompée. Cette poursuite audacieuse irrita tellement le dictateur qu'il l'eut fait périr si toute l'aristocratie romaine, unie au collège des Vestales, n'eût imploré sa grâce : « Vous l'emportez, dit Sjlla. Soyez satisfaits, mais souvenez-vous que celui, dont vous me demandez la vie avec tant d'instance, sera un jour fatal au parti des nobles. Dans César il y a plus d'un Marius. » Tout gracié qu'il fut. César, se défiant de l'homme plus clairvoyant que scrupuleux qui l'avait si bien deviné, partit pour l'Asie et, après être demeuré quelque temps à la cour de Nicomède, roi de Bithynie, fit ses premières armes contre Mithridate, sous les ordres du préteur Thermus. Il obtint même une couronne civique à la prise de Mitylène.
De retour à Rome, dans un moment où la réaction com-
mencéepar Sylla était dans toute sa force, il se tint sagement à l'écart des luttes politiques, et s'appliqua surtout à se créer un parti. Dans ce but, il prit en main la cause des provinciaux opprimés et poursuivit plusieurs de leurs proconsuls comme concussionnaires. Ses diverses harangues en cette occasion, et en particulier celle qu'il prononça contre Dolabella montraient déjà un admirable orateur. Lui-même cependant, ne se jugeant pas d'une façon aussi favorable, s'en alla presque aussitôt suivre à Rhodes les leçons d'un maître d'éloquence, alors célèbre, Apollonius Molon. Il était âgé de vingt-quatre ans.
C'est ici qu'il faut placer et son aventure avec les pirates, qu'il lit pendre après leur avoir payé rançon, et la courte excursion qu'il fit en Asie,j)our défendre à la têîe de quelques troupes auxiliaires levées à la hâte, les possessions romaines menacées par Mithridate,
Son premier soin, en revenant à Rome, fut de se faiie nommer tribun des soldats, charge qu'il ne paraît pas avoir exercée d'une façon éclatante, ni même d'une façon active. A cette époque en effet, comme l'a très-bien fait remarquer un historien, tous les emplois militaires étaient encore entre les mains des partisans de Sylla, et César ne se souciait pas sans doute de servir sous leurs ordres. En revanche, comme le forum devenait plus libre, il s'y jeta avec ardeur et cribla de ses coups l'œuvre de Sylla. Non content de pousser au rétablissement de la puissance tribunitienne, qu'avait amoindrie le dictateur, et de faire rappeler L. Cinna, lils du collègue de Marins, il profita audacieusement des funérailles de sa tante pour relever les images et prononcer l'éloge funèbre de celui qui avait
vaincu les barbares, mais qui avait aussi exterminé l'aristocratie. Ce ne fut point ce jour-là pour le téméraire un médiocre enseignement que l'enthousiasme qu'il souleva chez le peuple et la consternation qu'il répandit chez les syllaniens.
Après un court séjour en Espagne, où il ne demeure même pas jusqu'à l'expiration de sa charge de questeur, il revient à Rome briguer l'édilité. En passant par la Cisalpine, il visite plusieurs villes, s'inquiète longuement de leurs besoins et de leurs vœux, et promet de se faire leur avocat près du peuple, afin d'obtenir pour elles le droit de cité qu'elles sollicitent. On ne sait vraiment ce que l'on doit le plus admirer chez cet homme de son génie ou de sa patience. C'est à quarante-deux ans seulement qu'il obtiendra le pouvoir dont il a besoin pour accomplir ses projets et jusque-là il ne paraît pas qu'il ait rien fait pour s'en saisir avant l'heure. Tout au contraire, il semble qu'il n'ait voulu en venir à l'exécution que le jour où les moyens seraient tellement assurés que le succès ne put même être douteux.
Son édilité fut marqué par des prodigalités inouïes. De mémoire d'homme, les Romains ne virent dans le forum autant de festins et de jeux, dans le cirque autant de bêtes féroces et de gladiateurs. En cette occasion, on ne saurait reprocher à César une pratique qui n'était, hélas! que trop complètement passée dans les moeurs du temps et contre laquelle aucun homme public n'aurait pu réagir alors, sans ruiner son avenir.
Dans les années suivantes il devint grand-pontife, puis préteur. C'est alors qu'il eut, en qualité de sénateur^ à
émettre son avis dans i'aifaire de Gatilina. Gomme il le fit avec une modération extrême, on a prétendu, et cela, à l'époque même de la conjuration, qu'il y était affilié et n'attendait, pour se déclarer, qu'un premier succès. Or, non-seulement il s'en est toujours nettement défendu, mais Gicéron, qu'en plus d'une circonstance il prit à témoin, n'a sur ce point particulier cessé de lui lui être favorable. Il n'est pas douteux que derrière Gatilina s'agitaient les nombreux soldats du parti populaire, parmi lesquels César comptait ses plus fidèles alliés; mais soit qu'il ne crut pas le moment favorable pour tenter l'aventure, soit qu'il eut honte de se mettre à la remorque d'un chef aussi décrié, il paraît s'être abstenu de toute participation au mouvement, et n'avoir témoigné de ses sympathies envers quelques-uns des conjurés que par l'indulgence qu'il fit paraître à leur égard.
Envoyé comme propréteur en Espagne, où il eut à combattre les Lusitaniens révoltés, il s'empressa, aussitôt la guerre terminée, de revenir à Rome solliciter le consulat. Il passa à une énorme majorité et son triomphe eût été complet si ses adversaires n'eussent réussi à lui donner pour collègue Bibulus, son ennemi déclaré. Ils ne tardèrent pas, il est vrai, à reconnaître qu'entre Bibulus et Gésar la lutte était inégale, et qu'ils avaient pour un résultat de peu d'importance prodigué de bien grosses sommes dans cette élection. Le premier soin de Gésar, en prenant possession de la plus haute charge de la république, fut de mettre dans son parti celui que tout le monde appelait alors le grand Pompée, personnage dont le crédit était immense, et que le Sénat avait mécontenté,