LE MOIS CONSACRE A HOMERE
Nous avons vu dans notre dernière leçon quelles raisons avaient porté Aug. Comte à choisir, parmi les représentants les plus considérables de l'art antique, les types d'Eschyle et de Phidias, d'Aristophane et de Virgile pour en faire les chefs des quatre semaines du mois d'Homère. L'appréciation plus spéciale, quoique nécessairement brève, que nous allons donner de chacun d'eux, fera mieux ressortir toute la justesse de vue qui a présidé à ces choix.
Nous ne pouvons, à notre grand regret, vu les instants trop courts dont nous disposons, apprécier dans cette séance Virgile et son oeuvre. La lacune, d'ailleurs, sera d'autant moins sensible que la poésie latine, représentée par Virgile, n'est, en réalité, qu'un prolongement de la poésie grecque, et malgré tout le charme et l'intérêt qu'elle présente, il y aurait en quelque sorte répétition à traiter de l'une après l'autre. Nous passerons donc aujourd'hui en revue les types d'Eschyle, de Phidias et d'Aristophane, et nous terminerons par celui d'Homère, auquel sera consacrée toute la troisième partie de cette leçon.
Eschyle représente Fart dramatique dans l'antiquité. Chacun sait que la poésie n'a pas revêtu du premier coup
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une forme aussi compliquée et qu'elle n'est au début ni lyrique, ni épique, ni dramatique. C'est un art grossier encore, quoique déjà puissant, où le culte va chercher ses manifestations les plus importantes, et où toutes les formes sont naïvement confondues. Lentement, comme d'un tronc commun, les différents genres se séparent et l'un d'eux va devenir la poésie dramatique. Elle tire soh origine du culte de Bacchus. Autour d'un autel sur lequel on immolait un bouc, le choeur faisait entendre un dithyrambe en l'honneur du Dieu. De là le nom même de tragédie {chant du houe.) Après avoir longtemps fourni à l'imagination des compositeurs, la légende de Bacchus s' étant trouvée enfin épuisée, on lui ajouta d'abord des épisodes empruntés aux légendes populaires, et finalement on l'évinça complètement. Ce ne fut pas, à la vérité, sans résistance, carie jour où Epigène de Sicyone effectua cette innovation radicale, on entendit les assistants s'écrier en manière de protestation: « Qu'y a-t-il donc là pour Bacchus ? » comme nous dirions : à la question ! Le premier pas fait, on alla vite. Le chœur ne demeura pas seul. Un acteur, se détachant du groupe, chantait les exploits du héros ou du Dieu, et le choeur, alternant, lui répondait. Enfin intervint le dialogue, nouveauté introduite par Eschyle, qui, chez lui, garda la forme d'un récit dialogué plutôt qu'elle ne prit celle d'une véritable action, conduite et développée sous l'œil même du spectateur.
Eschyle, bien qu'il ait reçu des Athéniens le surnom de- Père de la tragédie, n'est donc pas, à proprement parler, l'inventeur du genre. Il n'est que le dernier venu de ceux qui l'ont créé ; il l'a complété. Ses successeurs, So-
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phocle et Euripide, innoveront bien en partie ; ils augmenteront le nombre des personnages, ils tendront à réduire le rôle du cboeur, ils donneront plus de place à l'action. Mais toutes ces modifications ne sont en réalité que médiocrement importantes en comparaison du progrès qu'Eschyle avait accompli.
Directement émané du culte, l'art dramatique garda longtemps la trace de son origine ; les poètes continuèrent de poursuivre dans leurs conceptions un but ouvertement religieux et moralisateur. La puissance et la grandeur des dieux, les exploits et les bienfaits des héros demeurèrent jusqu'à une époque avancée le principal objet de leurs chants. On peut dire que d'Homère à Eschyle ils formèrent une sorte de pouvoir spirituel spontané, devant lequel s'inclina le vulgaire et qui tint dignement la place du sacerdoce disparu. Mais à mesure que l'influence théocratique alla en s'affaiblissant, l'art dramatique perdit de plus en plus toute réelle destination sociale. Le poète chercha moins à redresser qu'à plaire ; il fit consister son ambition, non à dominer, mais à servir cette foule, dont l'éducation lui était confiée. 11 brigua ses faveurs ; il s'abaissa devant ses caprices, il flatta ses préférences. L'art du bien dire, les rapprochements spirituels, les mots heureux tin-r rent lieu des grands sentiments et des grandes pensées. Il n'y eut plus désormais rien de glorieux et d'utile que de remporter le prix du concours tragique aux Dionysies, devant cinq juges tirés au sort. Aussi nes'étonne-t-on pas, lorsqu'on embrasse l'histoire de la poésie grecque, de constater combien, en quelques années, sous l'influence de mœurs funestes, sa décadence est rapide. L'art, grandiose et pro-
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digieux dans Eschyle, déchoit déjà, quoique admirable encore, avec Sophocle, et tombe définitivement avec Euripide.
Eschyle naquit à Eleusis, en Attique. S'il a fait mettre sur sa tombe qu'il était athénien, c'est qu'en réalité toute r Attique était athénienne. Il n'avait pas trente ans lorsqu'il commença sa carrière de poète tragique et apporta ses vers aux fêtes de Baccîuis. A trente-cinq ans, il s'arma pour la défense de sa patrie et fut présent aux combats de Marathon, de Salamine et de Platée. Il fut même blessé à Marathon. L'histoire a conservé le souvenir de l'héroïsme que montrèrent à ses côtés ses deux frères, Amynias et Gj^négire. C'est ce dernier qui, suivant Hérodote, périt si glorieusement eïi arrêtant un vaisseau perse, qui se disposait à fuir.
Si, comme le dit justement Gondorcet, tout homme au cœur généreux le sent tressaillir encore au souvenir immortel de Marathon et de Salamine, ces journées vengeresses de la civilisation , qui saurait dire les sentiments des héros qui y prirent part, le souvenir qu'ils en gardèrent gravé au fond de leur âme? G'est là qu'Eschyle a connu les grandes émotions humaines ; c'est là qu'il a emprunté les plus nobles pages de son œuvre. . i .:
Il composa dans sa carrière de poëte quatre-vingts pièces environ, dont cinquante-deux remportèrent le prix au concours. Quelques-unes étaient des drames satiriques dont aucun ne nous est resté ; beaucoup avaient leur place dans des trilogies, groupes formés de trois tragédies, qu'unissaient un lien et un intérêt communs. Dans ce
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genre nous ne possédons plus que l'Orestie, composée d'Agamemnon, des Ghoéphores et des Euménides. C'est, le chef-d'œuvre d'Eschyle.
Le poëte, appelé vers la fin de ses jours par l'admiration des Siciliens et de leur tyran Hiéron, le même qui avait déjà attiré auprès de lui Pindare, abandonna Athènes, sa patrie, et s'en fut vivre à Gela. Ses nouveaux compatriotes l'entourèrent d'honneurs et le comblèrent de présents. Il mourut à Gela même, l'an 456 avant notre ère, à l'âge de soixante-six ans, et son tombeau fut orné de l'inscription que nous avons rapportée.
De l'œuvre d'Eschyle, le temps ne nous a conservé que sept tragédies : le Prométhée enchaîné, les Perses, les Sept contre Thèhes, les Suppliantes et le triple drame de VOrestie.
Il est facile de retrouver sous l'allégorie du Prométhée enchaîné la lutte caractéristique soutenue par le régime grec, la lutte anti-théocratique. Prométhée est un théocrate révolutionnaire et félon, pousuivi et châtié par sa propre caste. Prométhée a livré au vulgaire les secrets de la classe privilégiée à laquelle il appartient, et subit la peine de son dévouement à l'Humanité. Le regrette-t-il ? non pas ! Il est fier de s'être sacrifié, et, content d'avoir éclairé et enrichi les hommes, il accepte avec la résignation la plus parfaite les tourments auxquels Jupiter l'a condamné. « N'avais-je pas prévu mon sort?{s'écrie-t-il. Mon crime fut volontaire. Je savais qu'en servant les mortels, j'allais de moi-même au-devant du châtiment ! Oui, j'ai dérobé dans une férule l'étincelle féconde, la source de la flamme, le feu, ce maître qui a enseigné aux mortels tous
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les arts, cet instrument de tous leurs biens... » Mais sa bonté pour l'homme a été plus loin : « J'ai mis fin aux terreurs que leur inspirait l'avenir ; j'ai déposé au fond de
leur âme l'aveugle espérance Autrefois, ils voyaient,
mais ils voyaient mal ; ils entendaient, mais ils ne comprenaient pas Je leur enseignai l'instant où se lèvent
les astres, et l'art plus difficile encore d'observer leur coucher. C'est moi qui inventai" pour eux la science des nombres, la plus noble des sciences ; pour eux, je formai l'assemblage des lettres; je fixai la mémoire, la mère, l'instrument des muses. C'est moi qui, le premier, accouplai sous le joug les animaux, désormais esclaves de l'homme; et le corps des mortels fut soulagé du poids des plus rudes travaux. C'est moi qui attachai ces chevaux, dociles au frein, à ces chars splendides, orgueil de l'opulence. Enfin ces autres chars, aux ailes de lin, qui emportent le mate lot sur les ondes, quel autre que moi les a inventés?.... Jadis, l'homme, atteint de maladie, périssait sans secours J'ai enseigné la composition de mélanges salutaires, qui préservent aujourd'hui de tous les maux. Et cette autre science aux aspects si divers, la divination, c'est moi encore qui l'ai fondée. C'est moi qui le premier distinguai, parmi les songes, les visions qui doivent s'accomplir ; c'est moi qui expliquai les pronostics, dont rien ne donnait l'intelligence. J'ai enseigné quels oiseaux étaient d'un heureux ou d'un sinistre augure ; j'ai indiqué les signes favorables dans les entrailles des victimes... Tels furent mes bienfaits ; et je ne parle pas de ces trésors que la terre dérobait aux hommes dans ses profondeurs, l'airain, le fer, l'argent, Tor : qui pourrait se vanter de les avoir décou-
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verts avant moi ? Personne, sans nul doute, à moins d'une folle jactance. En un seul mot, je puis tout t'apprendre : l'inventeur de tous les arts des humains, c'est Prométhée ! »
Mais au milieu de ses tourments, Prométhée se console en prévoyant le jour où Jupiter, frappé lui-même dans sa gloire, viendra implorer son appui : le persécuteur suppliera à son tour la victime. Jupiter entend ces menaces et veut arracher son secret au Titan. Celui-ci refuse. Alors la colère du Dieu éclate, le tonnerre gronde, les vents sifflent, la mer se soulève, le rocher vole en éclats sous les coups de la foudre, et Prométhée est abîmé sous les débris.
Quel autre sentiment a pu guider le poète dans la composition de ce sombre drame, sinon l'antique haine de cette oppression sacerdotale, dont la Grèce ne s'était débarrassée qu'à la longue, et qui se redressait devant elle, au temps d'Eschyle, dans la personne des Darius et des Xerxès? En dépeignant, sons forme allégorique, cette lutte acharnée des premiers siècles de la Grèce entre la puissance théocratique et la libre pensée, n'était-il point soutenu par le souvenir vivant encore des journées antithéocratiques de Salamine et de Marathon ?
Les Perses lui furent une occasion toute naturelle et plus directe de faire revivre dans l'âme de ses compatriotes ces grandes émotions passées. Dans cette tragédie superbe, qui n'est que le récit du désastre de Xerxès, placé dans la bouche des Perses eux-mêmes, l'ardeur civique du poète a entassé les accents et les images les plus magnifiques ! Quel enthousiasme dans Athènes, entendant
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son ennemi le plus acharné célébrer, dans des vers héroïques, son courage et ses vertus! Quel frémissement dans cette assemblée, composée des acteurs mêmes de la lutte gigantesque, quand le soldat perse, échappé au massacre, commençait le récit du combat de Salamine : « Le jour aux coursiers blancs répandait déjà sur le monde sa bienfaisante lumière, lorsqu'une clameur immense, modulée comme un cantique sacré , s'éleva dans les rangs
des Grecs L'écho des rochers de l'île répondit à ces
accents. Trompés dans leur espoir, les barbares, saisis d'effroi, comprirent que ce n'était point le signal de leur fuite, cet hymne saint que chantaient les Grecs; pleins d'une audace intrépide, ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait leur cœur. Soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit, et toute leur flotte apparaît à nos yeux. L'aile droite en ordre s'avançait la première ; et ces mots retentissaient au loin : « Allez, ô fils de la Grèce, délivrez la patrie, délivrez vos enfants^ vos femmes et les temples des dieux de vos pères, et les tombeaux de vos aïeux ; un seul combat va décider de tous ces biens ! » A ces cris , nous répondons par le cri de guerre des Perses... etc. » C'est ainsi qu'Eschyle entretenait vivante dans l'âme des Grecs la haine du régime théocratique et royal, et préparait le dernier acte de cette lutte immense, qu'Alexandre, un siècle après lui, devait consommer.
Dans les Sept contre Thèbes, c'est le génie même de la guerre que le poète met en scène. Les spectateurs, dit Aristophane, en sortaient remplis de la fureur des combats. Jamais en effet l'instinct destructeur n'a trouvé
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d'accents plus sauvages, de menaces plus terribles, de fureur plus sanglante. Quelle page que celle où Étéocle, défenseur de Thèbes, se désigne lui-même pour combattre à la porte Dircéenne contre son propre frère Poljnice, qui lutte dans les rangs des ennemis de sa patrie ! Gomme il va de lui-même au-devant du sort funeste prédit par Œdipe, leur père ! Gomme il court à ce combat singulier où tous deux doivent trouver la mort : « 0 race, frappée de démence par le ciel; objet d'horreur pour les dieux; race d'Œdipe , ô mon déplorable sang ! Ah ! c'est aujourd'hui que s'accomplissent les imprécations de mon père ; mais non : point de larmes , point de gémissements ! Polynice, mortel bien digne de ton nom, c'est tout à l'heure qu'on saura à quoi servent les emblèmes ; qu'on verra si, pour rentrer dans ta patrie, il te sufât de quelques lettres d'or gravées sur un bouclier ! Oui, si la Justice, si cette vierge, fille de Jupiter, dirigeait ton cœur et ton bras, oui, tu pourrais espérer. Mais, ni à l'instant où tu quittas le flanc ténébreux de ta mère, ni dans les premiers ans, ni au jour de l'adolescence, ni depuis que la barbe couvre ton menton, jamais la justice n'a eu pour toi une parole, jamais elle ne t'a trouvé digne de ses soins ; et ce n'est pas, certes, quand tu prépares la ruine de ta patrie, qu'elle viendra combattre à tes côtés. Alliée à un mortel dont l'âme est capable de tous les crimes, son nom de justice serait le plus menteur des noms. Voilà ce qui fait ma confiance. G'est moi-même qui joindrai Polynice ; quel autre a plus de titres à cet honneur? Oui^ nous nous reverrons face à face, roi contre roi, frère contre frère, ennemi contre ennemi ! »
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Cependant cette tragédie furieuse, où la passion parle un langage si féroce, se termine de la façon la plus touchante. Le moraliste reparaît ici derrière le soldat. Les deux frères sont morts et les deux cadavres sont ramenés dans ThèJies où un traitement dissemblable les attend. Étéocle sera enseveli avec honneur, tandis que le corps de Polynice sera jeté aux chiens. Mais sa sœur Antigone veille et ne souifrira pas qu'il reste sans sépulture, le plus grand des malheurs qui puisse advenir à l'homme après la mort. « Si personne ne veut l'ensevelir, dit-elle, je l'ensevelirai moi-même, j'en courrai le danger. Pour donner la sépulture à un frère, je ne rougis point de désobéir aux lois. Elles ont une voix puissante, ces entrailles où nous avons pris la vie, enfants d'une mère infortunée, d'un père malheureux. Partage volontairement, ô mon âme ! son malheur involontaire ; vivante, gardons pour le mort des sentiments fraternels. Non, des loups au ventre affamé ne se repaîtront point de ses chairs ; non, ne l'espérez pas ! J'irai moi-même, faible femme, creuser la fosse et j'élèverai le tombeau ; moi-même, dans les plis de ma robe de lin, je porterai la terre et j'en couvrirai le cadavre.. . >»
C'est encore le moraliste que nous retrouvons dans VOrestie. Dans les trois actes de cette trilogie, le poète nous présente le tableau du criminel dans la société antique. Il déroule sous les yeux des spectateurs, cette série de forfaits monstrueux dont fut témoin le palais des Atrides depuis l'horrible repas de Thyeste jusqu'au meurtre de Clytemnestre par son propre fils. Il nous est impossible de donner même une idée de ce drame immense, d'une si puissante unité dans son apparente division. Quelques
mots seulement sur Tacte des Euméuides qui suit l'acte d'Agamemnon et celui des Ghoéphores, et où se concentre toute la moralité de la tragédie.
Oreste, pour venger Agamemnon son père, a tué sa mère Glytemnestre et l'amant de sa mère, Égisthe. Harcelé par les Furies vengeresses, filles de la Nuit, divinisation antique du remords, il erre de lieux en lieux, expiant son crime par le sacrifice et la prière, et implorant contre ses persécutrices la protection des dieux. Conseillé et soutenu par Apollon, dont l'ordre l'a poussé au parricide, il va embrasser la statue de Minerve, et rappelant tout ce qu'il a accompli pour laver sa faute, il demande justice. Les Furies réclament leur proie. « Des lois nouvelles vont bouleverser le monde, s'écrient-elles, si la cause de cet homme triomphe, la cause d'un scélérat, d'un parricide! Tous les mortels vont imiter son forfait, puisque l'impunité leur est assurée! Que d'attentats menacent aujourd'hui les pères ! la main de leurs enfants est levée sur eux. »
« Notre courroux, le courroux des Furies vigilantes, ne poursuivra plus le meurtrier : nous laisserons un libre cours à tous les crimes. Et les hommes accuseront leurs proches; ils apprendront, chacun à son tour, qu'il n'est jdIus à leurs maux ni paix ni trêve un peu durable, qu'il n'est plus de consolation pour l'afiligé.
« Et qu'ils n'aillent pas, frappés par l'infortune, qu'ils n'aillent pas nous invoquer, pousser des cris suppliants : « 0 Justice! ô Justice! ô trône des Furies! » Ce sera là bientôt le cri de douleur de quelque père, d'une mère expirante. Impuissante clameur! Le palais de la Justice se sera écroulé.
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« Il est des hommes pour qui la terreur est un frein salutaire, un juge vigilant toujours attaché à leur conscience; car c'est du remords que naît souvent la sagesse. Mais si le cœur n'est plus éclairé par un flambeau, quelle vàlle, quel mortel désormais respectera la Justice? »
Apollon plaide pour Oreste au tribunal de Minerve. Il expose le forfait de Glytemnestre et justifie le meurtre qui en a été la conséquence. Il montre en outre la longue expiation à laquelle s'est soumis le meurtrier. Minerve absout le suppliant et l'arrache aux Furies. Mais d'une part, afin qu'un tel exemple ne devienne pour l'avenir une cause de bouleversement et d'anarchie, il institue l'Aréopage, tribunal suprême, chargé de juger les criminels et de veiller à l'exécution des lois ; d'autre part, pour calmer les divinités vengeresses, il leur promet un temple dans Athènes, où on les appellera les Euménides, c'est-à-dire les bienveillantes.
Ce qui frappe avant tout, dans cette belle œuvre, n'est-ce pas cette eifrayante peinture du remords personnifié par les Furies? L'homme possédé et torturé durant sa vie par un Dieu vengeur, l'homme tenu de payer sa dette sur la terre même qu'il a souillée, ne voilà-t-il pas certainement l'une des conceptions les plus admirables des sacerdoces de Tantiquité? N'y a-t-il pas dans cette idée salutaire, pour maintenir l'Humanité dans le devoir, un moyen plus efiicace sans nul doute que les inventions de purgatoire et d'enfer sorties des religions ultérieures? Quel homme se soucie d'une échéance aussi éloignée? Mais quel homme ne redouterait pas ce châtiment immédiat et terrible que les poètes nous ont dépeint? .. • *
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Nous ne pouvons insister davantage sur Eschyle et son oeuvre. Le peu que nous en avons cité suffit sans nul doute à faire apprécier la puissance et la grandeur de son génie. Jamais poëte n'a moins failli à son rôle et il ne fait que se rendre justice à lui-môme dans l'éloge magnifique qu'Aristophane a placé dans sa bouche : « C'est à Homère que j'ai emprunté les Patrocle et les Teucer au cœur de lion, que je faisais revivre devant les citoyens, pour les exciter à se montrer dignes de ces illustres modèles, lorsque retentiraient les accents guerriers. Mais je ne leur montrais ni Sthénobée, ni Phèdre impudique; et je ne sache pas avoir mis en scène une femme amoureuse. Le poëte doit cacher ce qui est infâme, et ne pas le produire, le représenter sur la scène. Le maître instruit l'enfance, et le poëte l'âge mûr. Nous ne devons montrer que le Lien... L'expression doit s'élever à la hauteur des grandes maximes et des grandes pensées. Ainsi le langage des demi-dieux est plus sublime , comme leurs vêtements sont plus magnifiques; j'ai ennobli la scène; toi, Euripide, tu l'as dégradée !»
Avec Phidias, nous touchons aux arts de la forme, aux beaux-arts proprement dits. C'était à un sculpteur qu'il appartenait de présider la semaine qu'Aug. Comte leur consacrait, puisque les anciens ne se sont nulle part autant signalés que dans la sculpture, où ils ont atteint une perfection qui ne sera peut-être jamais dépassée.
Nous ne prétendons pas qu'en certains points ce bel art n'a pas reçu des modernes d'incontestables améliorations; que l'expression des mouvements de l'âme, que le jeu des physionomies, par exemple, n'a pas été par eux mieux étu-
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dié et mieux rendu qu'il ne l'avait été par les Grecs; qu'ils n'ont pas animé d'une vie plus puissante le marbre et la pierre, que ne l'avaient fait leurs prédécesseurs. Mais ces
perfectionnements, il fautbienl'avouer, semblent disparaître devant l'immensité des progrès, accomplis par l'antiquité, dans un art où les difficultés techniques assuraient à la forme la part la plus importante dans les résultats. Or, les sculpteurs grecs ont poussé l'art de la forme aussi loin qu'il peut l'être, et sur ce point, on peut le dire, le progrès est achevé.
L'idée de progrès entraîne avec elle une illusion , contre laquelle il importe de se défendre. Le progrès humain a des limites. Il ne peut aller, en toutes choses, au delà d'un certain idéal, que notre médiocrité intellectuelle ou morale ne nous permet pas de franchir. Dès aujourd'hui, sur plusieurs points cet idéal est atteint et ce serait nous consumer en vains eiforts que de vouloir ajouter à l'œuvre aussi parfaite que possible de nos devanciers. Qui donc désormais accepterait de consacrer son temps à perfectionner la théorie de l'addition? Qui oserait prétendre surpasser, dans la peinture de certains sentiments humains, Homère, Eschyle ou Dante? Qui espérera jamais découvrir une architecture plus inspirée que celle de nos monumenîs du moyen âge? Eh bien! il en est ainsi pour la sculpture grecque. La sculpture, en tant que recherche de la beauté plastique, en tant qu'idéalisation et expression de la forme, a rencontra chez les Grecs la limite idéale que l'humanité peut atteindre.
D'ailleurs, il [est aisé de démontrer qu'en aucun temps
et sous aucun climat, les hommes n'ont rencontré, pour le II. 5
développement d'un tel art, un pareil ensemble de conditions favorables. Que l'on songe d'abord à cette multitude de dieux, légués comme un héritage par la théocratie, et que l'imagination des poètes avait doués de perfections multiples, entre lesquelles brillait au premier rang la perfection physique, la beauté. Il s'agissait de représenter les habitants de l'Olympe , non - seulement avec les attributs qui permettaient de les distinguer les uns des autres, mais avec cette forme incomparable que les poètes, après les prêtres, avaient dépeinte et chantée. Il fallait que l'artiste, pour demeurer égal à sa tâche, s'élevât au-dessus de la nature humaine ; car l'oeuvre, sortant de ses mains, devait imposer assez de respect aux hommes pour qu'ils l'acceptassent comme le réceptacle d'un Dieu. Par le plus heureux des privilèges, l'artiste grec trouva autour de lui une réalité déjà si parfaite, que l'idéaliser dut lui coûter peu d'efforts. Il vivait au sein de la race la plus accomplie dans ses formes que l'univers ait jamais produite. Sous ce climat, d'une température si égale, que les plus beaux fruits de la terre venaient en abondance, l'espèce humaine avait pris un magnifique et libre essor. La stature avait acquis toute sa majesté; et tandis que chez l'homme le développement musculaire, soigneusement cultivé d'ailleurs, appelait l'idée de force et de puissance, la souplesse des contours et l'harmonie des proportions donnait à toute femme une grâce charmante et vraiment divine. Les plus parfaits modèles s'offraient donc en foule aux yeux de l'artiste, et s'il ne trouvait dans aucun l'être accompli qu'il avait rêvé, il lui était facile de prendre chez plusieurs de quoi composer cet idéal surhumain.
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N'oublions pas que la douceur de l'atmosphère permettait à la population, sinon une absence totale de vêtements, que la civilisation la moins chatouilleuse n'eût pu souffrir, du moins une nudité adoucie. Hommes et femmes se promenaient sur les places publiques à demi découverts, ou vêtus d'étoffes tellement subtiles que rien dans le dessin du corps ne pouvait échapper aux regards. D'autre part, les jeux où des athlètes aux membres nus se disputaient les prix d'adresse ou de force ; ceux où l'on disputait le prix de la beauté, et qu'avait institués, au temps même des Héraclides, Gjpselus, roi d'Arcadie ; les pompes sacrées et les théories étaient des occasions naturelles et constantes pour le peuple grec d'aller charmer ses yeux par le spectacle de formes harmonieuses. On sait qu'à Lacédéraone, les jeunes filles elles-mêmes, dans la nudité des athlètes, luttaient en public et que l'estime de la beauté était porté si loin que tout enfant mal venu était jeté à la voirie et que les femmes gardaient dans leurs chambres les statues de Narcisse, d'Hyacinthe, de Castor et de Pollux, pour avoir de beaux enfants. On conviendra qu'une population habituée à contempler sans cesse la beauté sous toutes ses formes, qui la recherchait et l'exaltait en toutes choses et partout, était admirablement propre à favoriser le développement d'un art dont le but principal était de la reproduire et de la fixer.
Nous ne pouvons retracer ici, même à grands traits, l'histoire de la sculpture grecque. Ceux qui l'ont faite, l'ont divisée en plusieurs périodes qui semblent répondre assez parfaitement aux différents caractères qu'elle a revêtus. Ils ont montré qu'après une première phase, où le sculpteiir
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n'est guère autre chose qu'un humble tailleur de fétiches plus ou moins grossiers , de véritables écoles se fondent à Egine, dans l'Attique, dans l'île de Rhodes et à Sicyone. L'artiste s'apprend à faire mouvoir les membres, à donner quelques proportions aux formes humaines, à les assouplir, à les varier. En se développant, il cesse d'employer le bois pour recourir aux métaux, à la pierre et au marbre; il use aussi de la terre. C'est l'époque du bas-relief dont on orne l'intérieur et les parties externes des temples ; les artistes grecs commencent à décorer le monde hellénique, de la Sicile à l' Asie-Mineure.
Vient alors le siècle de Périclès et de Phidias, qui nous offre l'c^rt grec dans tout son éclat. Cette période fameuse a vu fleurir deux genres différents, appartenant à deux époques distinctes. Dans le temps qui précède immédiatement la guerre du Péloponnèse, l'œuvre des sculpteurs atteint une grandeur, une majesté, en même temps qu'une simplicité vraiment idéales. C'est le moment où le ciseau de Phidias taille dans le marbre et l'or les Minerve et les Jupiter. L'école d'Athènes rivalise avec les écoles de Sicyone et d'Argos, de puissance, de noblesse, de beauté sévère dans ses productions. A côté de Phidias, se signalent Polyclète, auteur de la Junon d'Argos, du Doryphore et de l'Amazone; Alcamenès, élève et rival de Phidias, auteur d'une Aphrodite célèbre, Polygnote, Miron, Callimaque, Agoracrite, etc.
Nous ne connaissons qu'un petit nombre des chefsd'œuvre de Phidias.
Il exécuta pour Athènes une statue colossale de Minerve guerrière, en bois doré, aux mains et aux pieds de
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marbre, produit des dépouilles de Marathon ; puis une Minerve Poliade, également colossale, en bronze, destinée à l'Acropole. Il acheva ensuite deux nouvelles Minerve, l'une d'ivoire et d'or pour la ville de Pellène en Achaïe, l'autre qui était un don des habitants de Leranos aux Athéniens. Enfin, chargé par Périclès de diriger les travaux du Parthénon, il représenta une dernière fois la déesse de la Sagesse, la protectrice d'Athènes, dans une statue haute de 26 coudées, debout, faite d'ivoire et d'or. C'est à ce propos qu'il fut accusé par ses frivoles concitoyens d'avoir gardé une partie de l'or, qu'on lui avait confié pour ce travail. Il n'eut pas de peine à se disculper, mais alors il fut poursuivi pour crime d'impiété, parce qu'il avait placé son image et celle de Périclès sur le bouclier de Pallas, dans le combat de Thésée et des Amazones. Dégoûté de sa patrie, il se retira en Élide, où il fit la statue célèbre du Jupiter Olympien, qui excita dans toute la Grèce des transports d'admiration. Ce grand artiste, qui a tant dominé son siècle, ne cessera de provoquer l'enthousiasme de' ceux qui aiment avant tout ce qu'il y a de sévère et de noble dans la beauté. Appliqué à saisir dans la nature les traits les plus majestueux, dit M. Émeric David en terminant son appréciation, il l'imite avec sincérité ; il allie la naïveté à la grandeur, et, si nous pouvons parler ainsi, il est sublime avec simplicité.
La guerre duPéloponnèse marqua une courte halte dans le développement du génie artistique de la Grèce, qui reprit aussitôt après sous une forme sinon toute nouvelle, du moins modifiée. Le grandiose fit place au gracieux. On délaissa les dieux sévères de Polyclète et de Phidias, leur
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Minerve et leur Jupiter, pour s'attacher de préférence à des divinités plus efféminées. C'est l'époque des Bacchus, des Apollon, des Amours, des Vénus et des déesses nonchalantes. Le marbre n'est plus chargé de rendre la majesté de la forme humaine ; mais il en reproduit l'élégance, l'harmonie, la souplesse et le charme voluptueux. A cette époque appartiennent Scopas de Paros, Polyclès, Léocharès, Euphranor, Praxitèle, Timothée , Lysippe, Silanion, etc.
Avec Alexandre et la conquête asiatique, la sculpture grecque entre dans l'ère de décadence. La réaction de l'Asie sur l'Europe se fait sentir. L'art qui a servi jusqu'alors à décorer les édifices publics et les temples, s'introduit avec le luxe dans la demeure des particuliers. La quantité des petits ouvrages de sculpture qui surgissent à cette époque est prodigieuse. Il y en a de toute matière et partout. Les artistes se sont multipliés et ont acquis dans l'exécution la plus étonnante habileté. Mais aussi, en même temps que l'art se vulgarise, il s'abaisse, et perd en dignité ce qu'il gagne en étendue. Le goût se fait de moins en moins pur et quand la conquête romaine survient et transporte à Rome les chefs-d'œuvre des siècles passés, c'est en vain que les artistes grecs y suivent leurs modèles et vont travailler pour de nouveaux maîtres : la flamme est éteinte et tous les efforts des vainqueurs ne parviennent pas à la ranimer.
Bien qu'Aug. Comte ait placé dans la semaine de Phidias un architecte, Ictinus, et des peintres, Zeuxis et Apelles, nous ne pouvons traiter ici ni de l'architecture ni de la peinture grecques. Quanta la peinture, il serait difficile
de porter sur elle un jugement équitable, à cause du nombre trop restreint des œuvres que le temps a épargnés et de l'obligation où l'on se trouve de croire, sur parole , ce que nous en ont rapporté les historiens de l'antiquité. Quant à l'architecture, outre que le temps ne nous permet pas d'en aborder l'examen, il nous semble qu'elle est loin d'otFrir le même intérêt puissant que la sculpture. L'architecture grecque n'a pas atteint, tant s'en faut, la perfection idéale, et, à notre avis, elle a été certainement trop vantée. Non pas qu'il n'y ait une beauté très-réelle et une science vraiment étonnante dans ces monuments aux lignes harmonieuses et aux proportions si bien gardées. Mais dans les plus parfaits d'entre eux, quelle sécheresse, quelle raideur, quelle pauvreté même , si on les compare à ces cathédrales gothiques, si pures dans leur ensemble, si merveilleuses dans les broderies qui les couvrent, et tellement bien adaptées à leur noble destination que l'homme le plus rebelle au sentiment religieux ne peut y pénétrer sans émotion !
Aristophane donne son nom à la troisième semaine du mois d'Homère. C'est la semaine des faiseurs de fables, de satires et de comédies.
Le grand moqueur athénien est venu au monde à l'époque de la pleine émancipation grecque, dans cette période critique où le régime militaire, ayant produit ses plus importants résultats, allait montrer d'une façon croissante ce qu'il contenait de profondément vicieux. Au temps d'Aristophane, Athènes et la Grèce ont conquis, à peu de chose près, toute leur gloire. Leurs plus grands artistes sont morts ou disparaissent, Eschyle et Pindare ne
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sont plus et Phidias s'éteint. Les Thémistocle, les Aristide, les Périclès ont vécu; et, dans un autre genre, si Aristote est à peine né, les Socrate et les Platon, qui tiennent la scène, montrent déjà une philosophie en décadence, qui ne peut soutenir la comparaison avec celle des Thaïes et des Pythagore. Dans une société qui touchait à son déclin, Aristophane ne pouvait être que réactionnaire; il railla sans pitié des innovations qu'il croyait funestes et déchira à belles dents les innovateurs. Nous accordons qu'en plusieurs occasions, et dans sa critique politique en particulier, il eut le tort de se faire le champion d'un parti plutôt que le défenseur de ce qui était raisonnable et juste; nous accordons que dans sa haine contre Gléon et le parti démocratique, par exemple, il a dépassé toutes limites et n'a réussi qu'à faire suspecter sa bonne foi; nous accorderons même qu'au milieu de ses critiques les plus justifiées, il n'a pas assez vu ce qu'il y avait encore d'admirable dans cette population grecque, si humaine, si éclairée, si tolérante et si brave. Mais pouvons-nous lui faire un reproche grave d'avoir dit à ses concitoyens que les hommes de leur génération ne valaient point leurs prédécesseurs; que les gens de Pylos étaient inférieurs aux héros de Marathon ; que les Nicias et les Gléon n'étaient point des Thucydide, qu'un Socrate ne pouvait se comparer à un Thaïes, qu'Euripide n'était point digne de dénouer les sandales d'Eschyle? Si l'on fait la part de cette exagération de langage^ qu'il faut pardonner au poète et qui n'était d'ailleurs que trop goûtée dans Athènes, quel est celui de ses jugements que la postérité n'a point ratifié? Si par l'amour constant qu'il montra du passé, il fut incontestablement
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homme de réaction, il faut avouer que son oeuvre, pleine d'une passion magnifique pour tout ce qui est grand, hommes, pensées^, sentiments ou choses; de regrets pour des vertus disparues; de mépris et de colère pour des nouveautés bizarres ou fâcheuses, est en réalité l'une des plus salutaires et des plus vraiment progressives, dont l'esprit humain puisse s'enorgueillir.
Ses pièces n'appartiennent vraiment ni à la comédie ni au drame ; ce sont des satires dialoguées ou règne la plus inexprimable fantaisie. L'auteur s'adresse à tout instant au public, soit par la bouche de quelque personnage, soit par l'intermédiaire du choeur. Il emploie volontiers l'allégorie, et se plaît à personnifier les abstractions. Il ramène sur la scène les dieux, qui, depuis Eschyle, en ont été à peu près bannis; mais, devant cette génération nouvelle d'Athéniens sceptiques, il ne les rappelle que pour les bafouer. Sa critique est avant tout politique et sociale; il s'attaque aux praticiens qui gouvernent et aux théoriciens à utopies; s'il flétrit çà et là quelques-uns de nos vices, il est clair qu'il n'en fait point sou étude et cherche moins à corriger les hommes que les Athéniens. Aussi son œuvre n'a-t-elle eu qu'une utilité passagère. Le charme que nous fait goûter sa lecture tient moins à l'enseignement qui en découle, qu'à l'intérêt que procure en tout temps la vive peinture d'une société qui n'est plus. Tandis que Toeuvre d'Homère et d'Eschyle, de même que celle de Térence, de Plante et de Molière, contribueront éternellement à l'instruction des hommes, celle d'Aristophane n'aura été véritablement utile qu'au petit nombre de ceux parmi lesquels il a vécu.
Il ne nous reste du satirique qu'une douzaine de pièces sur les cinquante-quatre qu'il a composées. Cinq d'entre elles sont essentiellement politiques : ce sont les Acharniens, la Paix, Lysislrata, les Guêpes et les Chevaliers. Dans les trois premières, Aristophane, qui eut le malheur de voir naître cette terrible guerre du Péloponnèse, dont Athènes souffrit durant vingt -sept années, poursuit le même but par des procédés différents; ce but, c'est la paix.
A ses compatriotes, lassés de privations et de fatigues, accablés de défaites et de déceptions, trahis par leurs alliés, entraînés par des chefs ambitieux ou incapables, il fait une peinture habile et alléchante des plaisirs et des douceurs de la paix; il l'appelle à ces affamés les riches produits qu'ils tiraient de Mégare et de la Béotie, et qui ne viennent plus aux marchés d'Athènes; à ces soldats qu'on envoie guerroyer au loin, il retrace, en homme qui sait les goûter, les joies intimes du foyer domestique; il leur dévoile les trames secrètes des intrigants qui les mènent ; il les fouaille sans pitié de leur naïveté et de leur sottise. Les Athéniens riaient et décernaient le prix au poète ; mais la guerre continuait toujours.
Dans les Guêpes, il critique un point particulier de la constitution politique d'Athènes : l'organisation des tribunaux, et une manie, qui n'est malheureusement pas spéciale à Athènes : la manie des procès. Sans parler de l'aréopage, qui se recrutait d'une façon toute particulière, la justice était rendue par six mille j âges, annuellement tirés au sort, salariés par l'État, et répartis entre dix tribunaux, tant civils que criminels. On conçoit combien un tel état
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de choses devait prêter à la corruption, qui n'est jamais pratiquée avec plus de succès que lorsque la responsabilité est dissénainée. Cette comédie, où Racine a pris quelques scènes de ses Plaideurs, sans être une des plus belles du poëte, est cependant intéressante à plusieurs égards". Le portrait que le juge trace de lui-même est plein de verve comique : « Est-il un bonheur, une béatitude comparable à celle du juge? s'écrie-t-il; est-il un être qui vive davantage au sein des délices, et qui soit plus redouté, tout vieux qu'il est? Je ne suis pas sorti du lit que des hommes puissants, les plus illustres de la cité, m'attendent à la barre du tribunal ; du plus loin qu'on m'aperçoit, on vient me tendre doucement une main qui a volé les deniers publics; on me supplie, on s'incline très-bas, et d'une voix lamentable : « 0 mon père, dit-on, aie pitié de moi, je t'en conjure par les profits que tu as pu faire toi-même dans les charges publiques, ou à l'armée, ou dans le trafic des vivres. » Et celui qui parle ainsi ne se douterait pas que j'existe, si je ne l'avais absous une première fois... Ces supplications ont apaisé ma colère; j'entre et en réalité ne fais rien de ce que j'ai promis. Cependant j'écoute les accusés. Que d'artifices pour se faire absoudre ! Ah ! il n'est pas de flatterie qui ne soit adressée au juge ! Les uns gémissent de leur pauvreté et exagèrent leur position pour se prétendre aussi misérables que moi. D'autres racontent des anecdotes plaisantes ou quelques traits comiques d'Esope; si je ris, pensent-ils, je serai désarmé. Tout cela demeure-t-il insuffisant? Voilà qu'ils nous traînent par la main leur postérité, garçons et filles, et tout ce mondelà se prosterne et geint à la fois. Le père, tremblant
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comme devant un Dieu, demande pitié pour eux et me supplie de ne pas le condamner... Alors nous détendons un peu les cordes de notre colère. N'est-ce pas là un grand pouvoir, qui permet de dédaigner les richesses?.. , Œagrus est-il accusé ? il n'est pas absous avant de nous avoir récité un passage de Niobé, et il choisit le plus beau. Un joueur de flûte gagne-t-il sa cause; en retour il met sa courroie à la bouche, et nous joue l'air du départ quand nous nous retirons. Un père en mourant désigne un mari pour sa fille, qui est son unique héritière; mais nous ne nous soucions guère du testament et nous donnons la fille à celui qui a su le mieux nous toucher. Jamais de comptes à rendre. Où trouves-tu une autre charge qui soit irresponsable?... »
Nous ne pouvons tout citer. Les Guêpes forment le chœur. C'est par elles surtout que le poète tire pour le spectateur la morale de sa fiction. Elles personnifient l'ancienne génération athénienne, celle des grandes journées de la défense nationale, celle qui voit d'un œil attristé l'introduction des mœurs nouvelles. Par instants, la muse du comique s'élève à des accents que ne renierait point Eschyle. « Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou ne sait pas ce que signifie cet aiguillon, j'aurai bientôt instruit son ignorance. Nous, qui portons cet appendice, nous sommes les Attiques, seuls vraiment nobles et indigènes, et le plus courageux des peuples. C'est nous, qui, les armes à la main, avons tout fait pour la patrie, lorsque le barbare répandit sur notre ville des torrents de flamme et de fumée, dans son désir furieux de s'emparer de nos guê-
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piers. Nous accourûmes armés de la lance et du bouclier et nous leur livrâmes bataille, enivrés du vin aigri de la colère^ debout, homme contre homme, et de rage déchirant nos lèvres. Cependant, avec l'aide des dieux, vers le soir nous repoussions l'ennemi. Alors nous le poursuivîmes le fer dans les reins, comme on poursuit les thons; aussi les barbares disent-ils encore qu'il n'y a rien de plus redoutable que la guêpe attique. Oh! alors j'étais terrible, je ne craignais rien; j'allais sur mes galères chercher l'ennemi et le vaincre. C'est qu'on ne se souciait guère d*arrondir une belle phrase ; on ne songeait pas à calomnier; c'était à qui serait le plus brave rameur. Aussi nous avons pris bien des villes aux Mèdes^ et c'est à nous surtout qu'Athènes doit ces tributs que volent les jeunes gens d'aujourd'hui. » Ce passage n'est point le seul dans l'œuvre d'Aristophane où apparaît l'âme attristée du patriote, épris de la grandeur d'Athènes, et qui la voit avec terreur marcher vers sa ruine. C'est par là peut-être qu'il est le plus grand.
Dans les Chevaliers, le poète donne carrière à son antipathie pour Cléon et les démagogues. Le peuple y est représenté sous les traits d'un vieillard hébété, qui se laisse berner par les flatteurs. Les chevaliers, c'est-à-dire la classe riche d'Athènes, le parti aristocratique^ composent le choeur et représentent dans la pièce les hommes sensés. Il est peu croyable que Cléon et son parti méritassent tant d'outrages, et ce que nous devons surtout admirer dans cette pièce, c'est l'admirable tolérance des spectateurs, qui accueillaient sans murmurer des apostrophes telles que celle-ci : « Peuple, tu es un roi puissant ; tout tremble devant
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toi; mais on te mène par le nez. Tu aimes qu'on te flatte et qu'on te dupe ; tu écoutes les orateurs, bouche béante, et ton esprit bat la campagne... »
Les Nuées sont une pièce philosophique dirigée contre Socrate et son école. On a dit à ce propos qu'Aristophane avait causé par ses accusations la mort de Socrate. Mais il suffit, pour disculper le grand comique, de rappeler que plus de vingt ans séparent la mort du philosophe de la représentation des Nuées. Le nom même de la comédie montre le but qu'a poursuivi son auteur. C'est une satire dirigée contre cette métaphysique nébuleuse, qui, ne reposant sur rien de réel et de solide, autorise toutes les conceptions, donne le goût et l'habitude des subtilités, crée des ergoteurs et ne parvient à fabriquer ni un philosophe ni un savant. Dès la seconde page, le poète s'élève contre l'exagération des recherches scientifiques^ contre la manie des études inutiles, contre l'amour des minuties. La scène est d'un haut comique : le bonhomme Strepsiade, qui veut apprendre à discuter afin de confondre ses créanciers, vient frapper à la porte de Socrate et réveille un disciple :
LE DISCIPLE. — C'est à I coup sûr un ignorant et un malappris qui lance ainsi des ruades dans la porte. Tu m'as fait avorter une idée.
STREPSIADE. — Pardon, c'est que j'habite loin d'ici à la campagne. Mais, dis-moi , quelle est cette idée avortée?
LE DISCIPLE. — Il ne m'est permis de le dire qu'aux disciples.
STREPSIADE. — Dis-le donc sans crainte, car je viens étudier chez vous.
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LE DISCIPLE. — A la bonne heure, mais songe que ce sont des mystères. Tout à l'heure une puce mordit Ghéréphon au sourcil et s'élança de là sur la tête de Socrate. Socrate demanda à Ghéréphon : « Combien une puce saute-t-elle de fois la longueur de ses pattes? »
STREPSiADE. — Et Comment s'y prit-il pour la mesurer.
LE DISCIPLE. — Très-adroitement, 11 fit fondre de la cire, saisit la puce et lui trempa dans la cire les deux pattes qui, une fois refroidies, restèrent chaussées de vrais cothurnes persiques. Il les détacha et avec eux mesura la distance.
STREPSIADE. — Ah ! grand Jupiter ! quel esprit ! quelle finesse !
Et le disciple, poursuivant, raconte quelques autres découvertes de Socrate qui sont de même force.
Un peu plus loin, apparaît Socrate, suspendu en l'air dans une corbeille, et Strepsiade lui demande ce qu'il fait là. Socrate répond : « Je parcours les airs, je contemple le soleil... Pour bien pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit dans cet air qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert ; car la terre par sa force attire à elle la sève de l'esprit. C'est ce qui arrive pour le cresson... »
Socrate aidé des Nuées^ qui forment le chœur, entreprend l'éducation du nouveau disciple ; il lui enseigne comment les vieilles divinités de l'Olympe sont déchues et remplacées; il l'initie aux secrets du beau lan-
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^a""e, il s'efforce de le former aux habiletés de la dialectique. Peine perdue! le vieux paysan est insensible à toutes ces belles choses, et, se sentant incapable de rien faire qui vaille, il amène à Socrate son fils Phidippide, qui, plus jeune et mieux doué, fera sans doute plus de]progrès. Ici se trouve une scène vraiment admirable, où la verve la plus étincelante couvre les pensées les plus vraies. Strepsiade a demandé à Socrate d'apprendre avant tout à son fils l'art de gagner une mauvaise cause au moyen d'arguments injustes, et Socrate, dédaignant de faire la leçon, met le jeune homme en présence de deux personnages qui sont la personnification du Juste et de V Injuste. Ceux-ci étalant l'un après l'autre leurs avantages et leurs mérites, cherchent à entraîner le jouvenceau. L'injuste finit par triompher. Ces quelques pages sont d'une incomparable beauté. Quelle élévation de sentiments dans le discours du Juste ! quelle honnêteté et quelle sagesse dans ses conseils ! Après avoir montré le genre d'éducation que recevaient les jeunes gens d'Athènes, à l'époque où l'on y enseignait la justice et où la modestie était en honneur, il ajoute : « Voilà pourtant par quels enseignements j'ai formé les hommes de Marathon. Mais toi, tu enseignes aux enfants d'aujourd'hui à s'empaqueter dans des vêtements, et j'enrage, quand, aux fêtes des Panathénées, je les vois en dansant oublier Minerve et se couvrir de leur bouclier. Ose donc, jeune homme, t'attacher à moi, qui suis la justice et la raison; et tu sauras fuir la place publique, t'abstenir de bains, rougir de ce qui est honteux, prendre feu si on raille ta vertu, céder ta place aux plus âgés, honorer tes ■ parents, éviter enfin tout ce qui est mal. Sois la pudeur
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même, et ne cours pas applaudir des danseuses ; si tu te passionnes pour de tels spectacles , une courtisane te jettera la pomme, et c'en sera fait de ta réputation. Ne réponds pas à ton père, ne le traite pas de radoteur, ne reproche pas son âge au vieillard qui t'a nourri...
L'Injuste interrompt : Si tu l'écoutés, par Eacchus ! tu seras tout le portrait des fils d'Hippocrate, et on t'appellera le grand niais à maman.
LB JUSTE. — Non, mais tu passeras ton temps [dans les gymnases, brillant de force et de santé; tu n'iras pas sur la place publique caqueter et ergoter comme on fait aujourd'hui; tu ne craindras pas qu'on te traîne en justice pour une vétille grossie par la chicane. Mais tu descendras aux jardins d'Acadéraus, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte de roseau blanc, avec un vertueux ami de ton âge, jouissant de ton loisir et respirant le parfum de l'if et des pousses nouvelles du peuplier, heureux de voir le printemps renaître, heureux d'écouter le doux bruissement du platane et de l'ormeau. Si tu t'appliques à pratiquer mes leçons, ta poitrine sera robuste, ton teint brillant, tes épaules larges, ta langue courte. Mais si tu imites les mœurs du temps, tu auras le teint pâle, les épaules étroites, la poitrine grêle, la langue longue ; et tu sauras délayer de verbeux projets de loi. On te persuadera aussi de regarder comme beau tout ce qui est honteux et comme honteux tout ce qui est beau; enfin, tu te vautreras dans la débauche comme Antimachus.
LE CHŒUR. — Qu'elle est belle, élevée, illustre, cette sagesse que tu pratiques ! Quel doux parfum d'honnêteté
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exhalent tes discours! Heureux les hommes d'autrefois qui vivaient quand tu fus en honneur! etc.. »
L'Injuste prend la parole à son tour, et en démontrant que le bonheur de l'existence ne peut consister que dans le plaisir, il ne tarde pas à confondre son adversaire. Phidippide, ayant achevé son éducation à la plus grande satisfaction de Strepsiade, qui se voit enfin maître de ses créanciers, reprend sa place dans la maison paternelle. Mais une discussion s' étant élevée à propos d'Euripide, le père et le fils en viennent aux mains. Le père appelle au secours et demande vengeance ; mais Phidippide, qui sait manier la parole et triompher sans droit, accable son père sous une grêle d'arguments du plus haut comique et lui prouve clairement qu'il ne saurait se plaindre d'avoir été battu. Là est la moralité de la comédie.
Dans les Fêtes de Cérès et de Prose^yine, de même que dans les Grenouilles, Aristophane s'acharne contre le malheureux Euripide. Euripide et Cléon, dans les comédies mêmes où ils ne sont pas spécialement attaqués, sont toujours en butte à ses traits. Il n'est pas une pièce où il ïCj ait quelque mot pour eux.
On peut nier qu'une partie des reproches qu'il fait à Euripide soient fondés, mais envers lui comme envers Cléon, il a évidemment dépassé les bornes d'une critique équitable. Il lui a reproché d'avoir avili la tragédie, d'avoir souillé le théâtre, d'avoir dépravé le goût et insulté la morale. Or, Euripide n'a certainement pas commis tous ces crimes. Il s'est incliné avec un respect exagéré peutêtre devant le goût du jour et n'a pas tenu assez haut son rôle de poëte ; mais à côté de quelques types monstrueux
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OU vils qui déshonorent son théâtre, nous ne devons pas oublier qu'il existe des figures touchantes et sympathiques, comme celles d'Alceste et d'Iphigénie.
Nous ne dirons rien des Fêtes de Cérès, sinon que c'est une amusante comédie, bien menée, et où l'intérêt, chose rare dans l'œuvre d'Aristophane, se soutient jusqu'au bout. Quant aux Grenouilles, c'est l'une des pièces du poète, qui sont le plus capables de nous intéresser. Eschyle et Euripide se disputent aux enfers le sceptre de la tragédie et, sous cette forme allégorique, l'auteur a tracé de main de maître la fonction et les devoirs du poète tragique. Rien n'égale les belles paroles qu'il met dans la bouche d'Eschyle, disant l'opinion qu'il avait de son rôle et rappelant ce qu'il a enseigné aux hommes de son temps. Quel orgueil quand il parle de lui-même ! Quel mépris quand il écrase Euripide !
* Réponds-moi, dit-il à son adversaire : qa'admire-tondans un poète?
EURIPIDE. — Les habiles conseils qui rendent les citoyens meilleurs.
ESCHYLE. — Et si tu as manqué à ce devoir, si d'honnêtes et purs qu'étaient les hommes, tu en as fait des scélérats, quel châtiment crois-tu mériter ?
BAGGHUS {qui préside). — La mort ; je réponds pour lui.
ESCHYLE. — Vois-donc quels hommes grands et braves je lui ai laissés ; ils ne fuyaient pas les charges publiques ; ce n'étaient pas, comme aujourd'hui^ des fainéants, des fourbes, des charlatans ; ils ne voyaient que lances, piques, casques aux blanches aigrettes, cuirasses et cuis-
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sards ; c'étaient des âmes doublées de sept cuirs de bœuf.
BACGHUS. — Et comment leur avais-tu enseigné la bravoure ?
ESCHYLE. — En composant un drame plein de l'esprit de Mars.
BACGHUS. — Lequel ?
ESCHYLE. — Les Sept devant Thebes. Tout homme
(|ui l'avait vu brûlait de marcher au combat Puis, en
donnant les Perses, je vous ai appris à vaincre tous vos ennemis ; c'est mon chef-d'œuvre ! Vcilà les sujets que doivent traiter les poètes. Vois combien, dès la plus haute antiquité, les poètes aux nobles pensées ont été utiles ! Orphée nous a enseigné les mystères et l'horreur du meurtre ; Musée, la guérison des maladies et les oracles; Hésiode^ les travaux de la terre, les époques où l'on doit labourer et moissonner ; et le divin Homère ne doit-il pas son immortelle gloire à ses grandes leçons ? N'est-ce pas lui qui enseigna les vertus belliqueuses, l'art de combattre et de s'armer?... etc.... »
Dans Y Assemblée des Femmes, Aristophane épanche sa verve comique sur les utopies dangereuses que Protagoras et Platon, dans sa République, venaient de développer. Il suppose que les Athéniennes, déguisées en hommes, se sont introduites dans l'assemblée, et ont fait adopter à la majorité des suffrages une Constitution nouvelle, fondée sur la communauté des biens et des femmes, et qui charge celles-ci de présider aux affaires publiques.
Les premiers tableaux sont d'un comique achevé. On ne dépassera jamais dans l'art de la bonne satire les scènes où sont peints les conciliabules secrels des femmes, la façon
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dont elles s'exercent à joaer leurs rôles d'hommes, enfin l'assemblée populaire où elles ont la prépondérance. Le reste de la comédie est un peu chargé et le côté obscène y tient trop de place. Mais quel bon sens dans toute cette œuvre ! Avec quelle aisance merveilleuse le poète crève de ses traits les rêveries maladives du théoricien ! Gomme un peu d'observation de la nature humaine lui donne de puissance contre la métaphysique d'un rhéteur !
Dans Plutus, le comique se fait philosophe à son tour. Plutus, dieu des richesses, est aveugle. De là l'injuste distribution qu'il fait de ses dons. L'honnête et malheureux Chrémyle lui fait recouvrer la vue par les soins d'Esculape, et désormais la vertu seule est favorisée. Cette allégorie ne présente pas par elle-même un intérêt et une moralité très-puissants. Ce n'est qu'un cadre dans les détails duquel l'auteur a jeté à profusion les conseils et les enseignements. On y trouve une apologie de la médiocrité, de Vaurea mediocritas, qui égale en beauté le discours du Juste dans les Nuées ; on y rencontre un incomparable éloge du travail ; du travail, qui fait vivre l'Humanité, qui procure à l'homme le bonheur véritable en lui procurant le sentiment du devoir accompli, et qui lui donne par surcroît ces biens précieux, la santé, la science et la vertu.
Dans cette trop brève appréciation d'Aristophane, où nous nous sommes elforcés de montrer surtout le moraliste et le patriote, ce que nous n'avons pu rendre et qui est inappréciable, c'est ce génie comique qui règne dans son œuvre et qui le fait lire par les modernes avec un plaisir presque égal à celui que devaient éprouver les Athéniens
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quiTécoutaient. Sous ce rapport, malgré les grossièretés de langage trop fréquentes qui déparent sa muse et que notre civilisation plus prude n'autoriserait pas , il est resté l'inimitable modèle, vers lequel les satiriques occidentaux, depuis Plante jusqu'à Molière, ont tenu leurs regards toujours attachés.
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Homère est le représentant le plus parfait de la poésie, ou, pour mieux dire, de l'art antique. ^ ]■->.
Bien que nous soyons absolument opposés et pour cause, à l'école célèbre qui fait d'Homère un être impersonnel et collectif, nous avouons cependant que l'époque de son existence est et demeurera probablement toujours indécise. C'est tout au plus si les documents existants permettent de la placer vers le ix^ siècle. On sait d'ailleurs que les temps qui précèdent la bataille de Thymbrée, gagnée par Cyrus contre Grésus, en l'année 540, et dont la date n'a été fournie que par la considération des éclipses, sont enveloppés d'une. obscurité et d'une indétermination telles, que la vie des personnages de ces âges lointains et la succession des événements auxquels ils ont pris part, appartiennent en réalité plutôt à la légende qu'à l'histoire.
On suppose qu'Homère est né à Chio, île de la côte asiatique, où étaient venus se fixer, vers le milieu du xi® siècle, des colons ioniens chassés du Péloponnèse par la conquête dorienne.
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Nous avons expliqué dans notre dernière leçon comment l'art et la science avaient dû se développer d'abord dans ces colonies, qui, fondées par l'élite des nations grecques, présentaient certaines conditions favorables qu'on ne rencontrait point dans la mère patrie.
Dans les îles ou sur les côtes de l'Asie-Mineure, s'étaient constituées des populations nouvelles, chez qui la vie maritime avait affermi et développé les qualités de caractère et d'intelligence, que la vie militaire leur avait imprimées, et qui, émancipées de la théocratie, avaient trouvé dans le commerce richesse et indépendance.
Delà le besoin et en même temps la liberté d'agir et de penser. C'est dans ce milieu qu'Homère avait surgi.
La poésie était cultivée dans toute la Grèce fort longtemps avant Homère, et ses vers ne furent pas les premiers à faire retentir les échos d'Ionie. On pourrait affirmer à priori qu'une œuvre aussi parfaite que l'Iliade ou l'Odyssée n'a pu naître sans avoir été précédée d'un développement esthétique déjà considérable, si^ pour plus de certitude, la mémoire humaine n'avait sauvé de l'oubli quelques noms de poètes des âges antérieurs, en même temps que quelques fragments de leurs poésies : Arctinus de Milet, Augias de Trezène, Garcinus de Naupacte, Gimèle de Gorinthe, Girrops de Milet, Gléophile de Samos, Leschès de Lesbos, Pisandre de Gamiros, Stasinus de Ghypre, etc., que l'on a appelés les poètes cycliques. D'ailleurs le sacerdoce primitif, dont l'influence s'évanouissait alors, n'avait-il pas déjà créé une puissante ébauche de tous les arts et particulièrement de la poésie ? Il est évident que les poètes ne furent que les continuateurs des premiers
prêtres, dont ils jetèrent dans leurs poèmes les maximes et les fictions.
Cependant cette obscurité qui entoure la vie d'Homère, jointe à la perfection de son œuvre, qui est la première oeuvre complète que nous possédions, et à l'ignorance presque absolue où nous sommes des phases esthétiques qui l'ont précédée, ont porté certains esprits du siècle dernier à mettre en doute l'existence même d'Homère et à expliquer par des théories plus ou moins subtiles et savantes la création de ses deux poèmes. Homère n'a plus été que la oraison sociale, pour ainsi parler, d'une succession de poètes, dont les inventions colligées, et sans cesse améliorées, auraient fini par se condenser dans les deux chefs-d'œuvre incomparables qui nous sont restés : V Iliade et V Odyssée. En sorte que ces deux modèles de la poésie humaine ne sont plus le produit d'un individu déterminé, mais l'œuvre collective de toute une nation, s' exprimant par des organes multiples.
C'est Vico qui le premier a introduit ces ténèbres, dans une question qui jusque-là n'avait fait doute. Il a été suivi dans cette voie, et cela devait être, par un Allemand, homme non sans mérite, au dire des hellénistes, A. Woltï', professeur à l'université de Halle et auteur d'une célèbre édition d'Homère. On a résumé le livre des Prolégomènes y où il expose sa théorie, par cette courte phrase : « Il n'y a a pas eu d'Homère ! * C'eût été vraiment miracle que nos académiciens, avec leur flair habituel, ne courussent à l'hameçon et ne se fissent les prôneurs de ces conceptions embrouillées.
M. Renan, nous regrettons de le retrouver ici encore, a
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suivi la foule et nous a exprimé ses idées dans un livre intitulé : Des origines du langage. « Un des progrès les plus importants, accompli par la critique de notre siècle, dit-il, c'est d'avoir entrevu le caractère impersonnel des grandes créations de la haute antiquité. On ne parle plus d'Homère, comme d'un écrivain composant artificiellement les deux poèmes qui portent son nom ; de Lycurgue, comme d'un législateur, dressant de son autorité privée, etc.. U Iliade et V Odyssée sont pour nous l'expression pure du génie de la Grèce héroïque... » Et M. Renan développe l'idée que nous avons résumée plus haut. Mais comme, après tout, M. Renan est homme d'esprit, littérateur distingué, et poète éminent lui-même à ses heures, son bon sens, sa nature d'artiste, se roidissent contre l'absurdité d'une semblable théorie, et à quelques lignes plus loin, il donne une explication qui est tout justement le contraire de la précédente ; on a ainsi l'antidote près du poison. « Mais il faut, d'un autre côté, ajoute-t-il, se garder de prendre à la lettre les formules un peu vagues qu'on s'est habitué à employer pour ces sortes de sujets. L'œuvre spontanée est l'œuvre de la foule; mais ces sentiments ont eu un individu pour interprète. Il y a eu un Lycurgue, il y a eu un Homère; mais le premier n'a fait que consacrer en un système plus rigoureux les anciennes lois de sa nation; le second n'a fait que donner un corps aux inspirations de l'antique muse hellénique. De part et d'autre il n'y a eu invention personnelle, comme chez Virgile, ou les législateurs de l'école philosophique. Les poésies populaires elles-mêmes, qui sont si essentiellement anonymes, ont toujours eu un auteur; seulement cet au-
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teur n'ayant point laissé la trace de son individualité, on peut dire avec justesse qu'elles sont l'oeuvre de tous. La personne du poëte primitif est de même un fait secondaire, puisque le poëte aux époques spontanées ne se met pas dans ses œuvres, et que la beauté de ses chants est indépendante de lui. On peut dire que de pareilles productions sont anonymes, même lorsqu'on connaît les syllabes du nom de l'auteur. » :..
Ce n'est pas qu'il n'y aurait encore à reprendre dans ce nouveau passage de M. Renan, lorsqu'il déclare, par exemple, que l'œuvre est anonyme, parce que le poëte, si connu qu'il soit, n'y a pas mis son individualité. Nous lui demanderons s'il consentirait à traiter d'anonymes et à considérer comme surgie^ du sein des foules, toutes les œuvres où l'auteur s'est personnellement effacé? Voudrait-il ignorer que les plus grandes productions n'ont jamais servi à mettre en lumière ceux qui les ont enfantées, et que les poètes les plus illustres ont employé tout leur génie, moins à rendre leurs opinions et leurs sentiments propres , que ceux de cette masse humaine, capable de sentir, mais incapable d'exprimer? Dante a fait œuvre personnelle, sans nul doute; mais Dante ne s'est pas représenté sous les traits d'un autre; c'est luimême qu'il a transporté aux enfers, c'est lui-même qu'il a fait agir et parler, et l'on ne concevrait pas en vérité qu'il se fût prêté un autre langage. Où voit-on que Shakespeare, que Corneille, que Molière, que Racine, que Voltaire même, dans ses bons moments, se soient introduits furtivement dans la peau de leurs personnages pour leur faire exprimer autre chose que ce que corn-
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portent leur caractère et leur position? Est-il oeuvres à ce titre plus impersonnelles que les leurs, et cependant dira-t-on qu'elles sont anonymes ?
Quant à la théorie antérieurement citée, et qui descend de Vico, en passant par Wolff, elle nous semble profondément absurde. En premier lieu , elle exagère outre mesure l'influence des antécédents, ce qui la porte à diminuer dans la même proportion la valeur des organes spéciaux indispensables. Elle dit : « Longtemps avant Homère on faisait des poésies sur la prise de Troie. Homère, au défaut de ceux dont il tient la place, n'a fait que mettre de l'ordre, de l'harmonie dans des éléments dispersés. C'est un arrangeur et non un créateur. » Qui a prétendu qu'on n'avait jamais chanté avant Homère la prise de Troie? Là en réalité n'est pas la question. Est-ce que le Gid de Corneille n'a pas été précédé d'un Cid espagnol? Est-ce que plus d'une fable et des plus vantées, de La Fontaine, ne sont pas prises chez Phèdre ou Ésope? Combien de Jupiter avant celui d'Olympie; combien de Minerve avant celle du Parthénon?Il est des sujets qui, par des causes diverses, ont le don d'échauffer plus que tous les autres, l'imagination des penseurs. Faiseurs d'épopées ou de tragédies, poètes, sculpteurs, c'est là que tous vont puiser, comme à une source intarissable et commune, jusqu'au jour où l'un d'entre eux a produit une oeuvre si parfaite, qu'il ne laisse à ses successeurs que le désespoir de ne pouvoir pas l'égaler. Ainsi en fut-il d'Homère. Nous devons voir en lui non le premier, mais le dernier chantre de la prise de Troie. Jl a succédé à d'autres. Il leur a pris beaucoup sans doute : des idées, des expressions, des vers
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entiers peut-être. Mais il a apporté une chose qui est bien à lui : ce génie qui ne peut se partager entre plusieurs, et d'où dépend ce qui fait la perfection dans un poëme, l'unité; unité du plan, unité des caractères chez les personnages, unité même du style. Croit-on que ce puisse être l'affaire de cerveaux médiocres, fussent-ils un certain nombre à se prêter appui, que de composer une œuvre où une action si considérable et si indivisible se poursuit avec une telle simplicité jusque dans ses conséquences extrêmes; où d'innombrables personnages ont des caractères si tranchés et demeurent jusqu'au bout si parfaitement conformes à euxmêmes ; où Achille, Agamemnon, Diomède, Ulysse, Hector ou Paris, tous animés d'une vie puissante, ne prononcent pas un mot qui ne convienne à leur bouche, ne font pas un acte qui ne soit dans leur rôle? 11 existe des lois intellectuelles aussi certaines que les lois physiques. S'il n'est permis à personne de se soutenir dans les airs ou de marcher sur les eaux, il n'est pas permis davantage de composer un chef-d'œuvre hors de certaines conditions. Nous estimons que la coordination esthétique est ce qu'il y a au monde de plus difficile; qu'il faut, pour la réaliser, une tête unique, mais une tête puissante, où la faculté, qui combine et qui construit, soit égale à celle qui fait revivre les images, et fournit au poète ses peintures ; nous estimons qu'une œuvre d'art, vraiment digne de ce nom, ne se fait pas comme un dictionnaire, où les plumes les plus étrangères les unes aux autres peuvent concourir; nous estimons enfin, pour tout dire, qu'il n'y a dans cette mauvaise querelle, faite à l'existence d'Homère, que la répugnance toute démocratique de quelques lettrés à s'incliner devant le génie.
APPRÉCIA TIOI^J DE l'aRT ANTIQUE. 93
Ce fut sous les Pisistratides qu'on recueillit pour la première fois, par écrit, les vers d'Homère, alors que le papyrus fut venu d'Egypte. Ce fut à la même époque que l'on obligea les rapsodes, qui les chantaient aux Panathénées, à les chanter en entier, sans changement ou omission. On conçoit combien l'écriture dut répandre rapidement, dans le monde grec, de nombreuses copies de ce premier manuscrit : il y eut des copies vulgaires, que tout individu put posséder; d'autres faites avec plus de soin, destinées à enrichir les bibliothèques des cités riches. Mais on conçoit aussi combien durent se glisser de fautes par l'erreur, la négligence ou même la fraude des copistes. On interprétait un mot illisible, on remplaçait un vers par un autre ; au besoin on intercalait un passage; certains introduisaient, non sans talent parfois, jusqu'à des hymnes entiers. Si bien qu'après quelques centaines d'années un travail considérable était à faire : c'était la révision des textes d'Homère, de plus en plus défigurés et mutilés. Les grammairiens de l'école d'Alexandrie nous ont rendu ce service. S' appuyant sur les manuscrits les plus authentiques, munis d'une patience et d'une sûreté de jugement vraiment remarquable, ils ont révisé et commenté le texte des deux poëmes homériques. Cependant leurs précieux travaux, oubliés par les byzantins, nous seraient encore complètement inconnus, si un érudit français, J. B. G. d'Ansse de Villoison, envoyé en mission littéraire à Vienne en 1781, n'avait retrouvé, enfoui dans la bibliothèque de saint Marc, un manuscrit de V Iliade, couvert des notes d'Aristarque, le plus célèbre des grammairiens de la grande école. Cette découverte, n'eût-elle servi à aulre chose, aurait du moins
contribué à démontrer que les Alexandrins ne furent que des commentateurs, des correcteurs de texte, et en aucune façon des arrangeurs ou même des compositeurs, comme quelques-uns l'ont prétendu. Toute la part qu'ils prirent à l'œuvre d'Homère , fut de la restituer, autant qu'ils purent, dans sa pureté primitive, en la dégageant des additions ou des changements, que l'ignorance ou la mauvaise foi ne cessaient de lui infliger.
On a dit (faut-il vraiment relever cette objection), on a dit, pour combattre par un dernier argument l'existence d'Homère, que ses poëmes, au moins dans la forme qu'ils ont conservée, ne pouvaient être antérieurs à l'importation du papyrus, parce qu'il était impossible, soi-disant, de retenir tant de vers par cœur. Sait-on bien jusqu'où pouvait aller la puissance de la mémoire, exercée comme elle devait l'être à une époque où l'écriture, cette mémoire fixée, n'existait pas? Était-il vraiment impossible à ces rapsodes, à ces Homérides, qui faisaient profession de parcourir la Grèce en chantant les vers d'Homère, de les retenir tous ? Qui de nous n'a vu autour de lui quelques exemples de mémoires non moins prodigieuses? Qui n'a entendu parler de certains calculateurs extraordinaires? Qui n'a lu dans l'histoire du Mahométisme que le Coran n'a été fixé par l'écriture que sous le califat d'Abou-Becr, et que jusque-là c'était un certain nombre des compagnons du Prophète, ceux qu'on appelait les porteurs du Coran, qui étaient chargés de le réciter? Pourquoi en eût-il été autrement des poëmes d'Homère?
Il y a deux parts à faire dans l'œuvre du grand poète : l'une qui est éternelle, parce qu'elle peint l'homme de
tous les temps et de tous les lieux ; l'autre qui, pour être plus spécialement grecque, n'est pas moins digne de notre respect, si nous songeons au rôle qu'a joué la Grèce dans l'évolution occidentale.
D'un côté nous trouvons les grandes formules morales, qui, après avoir élevé l'humanité, continuent à la protéger, la description de la nature humaine, dans ce qu'elle a de noble et de honteux, de glorieux et de misérable. De l'autre, nous trouvons la religion grecque, avec ses divinités et son culte; le peuple grec avec ses passions, ses mœurs et ses intérêts, les tribus grecques dans leurs origines plus ou moins fameuses, sous le gouvernement de leurs premiers rois, fils des dieux, race flottante entre l'Olympe et la terre.
Homère a systématisé le polythéisme antique ; il lui a donné une sorte d'unité, en chantant la suprématie de Jupiter, maître des hommes et des dieux. Il s'est opéré par lui une sorte de révolution dans le ciel. A l'anarchie primitive a succédé un ordre qui tend à devenir de plus en plus parfait. Les vieilles divinités rebelles sont soumises, et les dieux nouveaux se groupent sans trop d'humeur autour du fils de Saturne. Cependant on sent planer encore sur rOlympe l'irrésistible influence du fétichisme primitif. Le pouvoir de Jupiter même n'est pas sans limites. La Terre, que la plupart des dieux reconnaissent pour mère; la Nuit, fille du Chaos ; le Destin, fils de la Nuit, le tiennent courbé sous leurs lois. A tous les chants de l'Iliade, alors que deux héros sont aux prises et que la lutte se prolonge , on voit Jupiter prendre son immortelle balance, et abandonner le mortel qu'il favorise, si le Destin
s'est prononcé contre lui. On sait d'ailleurs à quoi se rédait, dans Homère, l'intervention des dieux. Jamais poëte, jamais imagination théologique, n'a moins donné dans le miracle, n'a moins fait usage du merveilleux. Que l'on compare donc la part faite aux dieux dans l'action de V Iliade ou V Odyssée ,di cellQ qui leur est accordée dans les poëmes de l'Inde ou dans les poèmes catholiques du moyen âge. Ici un bouleversement inouï de toute réalité, une confusion indécente entre la vie et la mort , une méconnaissance absolue dees lois naturelles , un mépris absurde de l'observation. Là , au contraire , des hommes qui attendent peu des dieux, et qui comptent beaucoup sur eux-mêmes. Ils savent que les dieux sont peu puissants ; qu'au besoin ils détourneront une flèche ; qu'en un moment critique, ils les envelopperont d'un nuage ; mais qu'ils ne pourront jusqu'au bout les préserver du coup fatal. D'ailleurs les dieux s'exposent eux-mêmes. Mars, en voulant atteindre Diomède, reçoit du fils de Tjdée, qull a manqué, un coup de javelot dans le flanc. Il faut voir comme il quitte rapidement la terre et court au trône de Jupiter se plaindre de l'audace des mortels. Mais aussi quelle réception lai fait le maître des dieux : « Misérable, qui n'as que des fureurs et des caprices, ne viens pas m'importuner de tes plaintes. De tous les habitants de l'Olympe, tu m'es le plus odieux. Tu n'aimes que la discorde, la guerre et le carnage. Tu as le caractère violent, implacable de ta mère, dont j'ai tant de mal à maîtriser l'humeur... » C'est encore Diomède qui blesse à la main Vénus, au moment où elle arrache à une mort certaine son fils Énée, que poursuit le héros grec. La plus grande
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licence que se permettent les dieux d'Homère, est de se complaire aux métamorphoses. Ils prennent volontiers la forme humaine, et à l'occasion même ne dédaignent point de revêtir la forme animale. Ainsi Pallas, simulant Déiphobe, s'élance pendant le duel suprême aux côtés d'Hector, ou encore sous les traits d'un oiseau s'échappe de Pjlos, après y avoir conduit Télémaque. Mais il n'est pas en leur puissance de transformer les hommes. C'est tout au plus si la divinité qui le protège, peut •déposer quelques rides sur le front d'Ulysse et blanchir sa chevelure, quand il va rentrer dans Ithaque. Il ne faut pas douter que cette faible part laissée au merveilleux dans l'oeuvre d'Homère ne soit une des causes qui la feront lire éternellement. Ces hommes que nous voj'ons lutter contre des obstacles que nous rencontrons nous-mêmes, qui passent par toutes les épreuves, par toutes les douleurs, par toutes les difficultés humaines, qui en triomphent souvent, mais qui parfois faiblissent et succombent, ces hommes nous attirent parce que nous sentons que notre cause est commune avec la leur, que nous vivons de la même vie, que nous sommes de la même race, du même sang, que nous combattons sur la même terre. Nous n'avons que faire des contes d'enfants où l'homme, représenté comme un jouet des dieux, n'offre qu'une peinture méprisable et capable seulement de dégrader l'humanité.
Homère, avons-nous dit, s'est fait le propagateur des grandes formules morales jetées dans le monde par le sacerdoce, et qu'il appartenait désormais aux poètes de répandre et d'imposer. Aucun de ses personnages en effet
n'est féroce ou monstrueux. S'il a montré çà et là dans II. 7
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quelques courts épisodes des natures exceptionnellement vicieuses, il afaiten sortequ'elles n'inspirassent qu'horreur et dégoût; il les a peintes de couleurs affreuses, et il a toujours pris soin de les châtier. Sous chacun de ses héros, il y a une vertu agissante. C'est la sagesse chez Nestor, c'est la prudence chez Ulysse, c'est la générosité chez Diomède ou Ménélas ; c'est la grandeur d'âme et l'abnégation chez Achille et chez Plector ; ce sont les vertus domestiques dans les héros de l'Odyssée, depuis Pénélope, cette femme chaste, depuis Laerte, ce travailleur, jusqu'à Eumée, le serviteur fidèle, jusqu'à Argus, le chien dévoué et reconnaissant. Et cependant il n'a point surfait notre nature ; il l'a représentée comme elle est, plutôt faible et médiocre que forte et grandiose. Les meilleurs de ses héros éprouvent des sentiments de colère, respirent la vengeance, se livrent au désespoir, commettent des folies, de même qu'ils se montrent tendres, sympathiques, ardents... Mais ces hommes, c'est nous-mêmes. Si le poète les eût faits trop grands, qui eût tenté de les égaler ?
L'œuvre n'est pas seulement une œuvre moralisatrice par les peintures qu'elle présente et dans lesquelles tout concourt à éveiller les plus nobles émotions de l'âme ; elle l'est encore et surtout par le sujet même, qui en a fourni la trame et qui a inspiré son auteur. Celte guerre de Troie dans laquelle une nation entière s'armait pour laver l'outrac^e porté à la sainteté du lien conjugal, pour punir le rapt et la violation, n'était-elle point le plus admirable motif que pût choisir un poète, au milieu d'une civilisation, non barbare assurément, mais violente encore, et où la chasteté féminine n'était certes point la vertu la plus
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respectée ? Le sentiment d'accomplir une œavre vengeresse, honorable et juste, anime jusqu'au bout ces guerriers héroïques ; et quand parfois le découragement les saisit, il suffit que l'un d'eux prononce les noms d'Hélène et de Paris pour rendre à tous leur première ardeur. Hélène elle-même, poursuivie par les remords, maudissant le jour qui l'a vue naître, méprisant sa faiblesse et Paris, demandant aux dieux la victoire pour les Grecs et le trépas pour elle, en expiation de son crime, suscitet-elle autre chose qu'un mouvement de légitime com-= passion?
Les poèmes d'Homère eurent pour les Grecs cet incomparable avantage de faire vivre dans leur mémoire la seule grande action qui ait rapproché leurs peuplades désunies avant le temps des guerres médiques. Ce fut le livre de ralliement, le livre qui entretint dans les coeurs la flamme sacrée. Au milieu des guerres intestines qui les épuisaient sans résultat, ils continuaient de chanter les combats où leurs pères avaient glorieusement lutté côte à côte dans un intérêt commun ; ils gardaient au fond de leur cœur un reste de passion pour la patrie grecque, Athènes bataillait bien avec Lacédémone, ThèbesouArgos ; mais ce n'était là en réalité qu'affaires domestiques, et le jour où la théocratie persane prétendit intervenir dans leurs différends, elle ne rencontra plus qu'un seul peuple, debout contre l'étranger.
Faut-il rappeler enfin que tous les artistes grecs se sont inspirés d'Homère, que les poètes tragiques lui ont emprunté leurs fictions et n'ont fait que transporter à la scène ce qu'il avait mis dans ses épopées ; que les sculpteurs et
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les peintres se sont contentés de reproduire ses héros et ses dieux, ont mis toute leur ambition à égaler ses peintures ? Eschyle, Sophocle, Euripide, Phidias. Praxitèle Apelles, tous le proclament leur maître, tous vont lui demander le soufile divin, tous se prosternent devant son génie.
JJIliade ne représente qu'un incident dans la guerre de Troie; c'est la colère d'Achille et ses conséquences. Là sont dépeintes surtout la vie politique et la vie guerrière ; ce sont les grandes vertus sociales que le poète a exaltées. Le sentiment du concours, et en même temps la nécessité d'un chef, accepté et obéi, éclatent dans les gran «les figures d'Agamemnon et de Nestor, l'un plus désireux d'imposer ses lois par la persuasion que par la violence, toujours prêt à consulter sur ce qu'il doit entreprendre, peu porté à abuser d'un pouvoir que la consécration divine rend cependant absolu; l'autre, donnant l'exemple d'une soumission parfaite malgré ses cheveux blancs, gourmandant les séditieux, enûammant les coeurs d'espérance, apaisant les rivalités. Diomède, Ménélas, les deux Ajax, sont des types incomparables de bravoure militaire ; mais les deux premiers sont aussi des types de générosité et de grandeur d'âme. Quoiide plus touchant que cette rencontre de Diomède et de Glaucus, se précipitant l'un contre l'autre pour se donner mutuellement la mort, et échangeant ensuite leurs armes en signe d'amitié, quand le fils de Tydée a reconnu dans son rival le petit-fils d'un homme que ses ancêtres ont reçu à leur foyer : « Ah ! tes aïeux et les miens furent unis par les noeuds de l'hospitalité. ^Eneus reçut jadis Bcllérophon dans son palais et l'y retint vingt
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jours entiers. Tous deux, eh se quittant, ils se donnèrent des gages du droit sacré qu'ils avaient acquis l'un sur l'autre. Bellérophon eut un baudrier superbe, tout brillant d'or et de pourpre ; ^neus un vase d'or, -qu'en partant je laissai dans mon palais. Je ne te parle point deTydée, mon père; mes yeux ne l'ont point vu ; j'étais encore au berceau quand il périt sous les murs de Tlièbes. L'hospitalité sacrée unit nos deux maisons. Moi, je te la dois dans Argos; tu me la donneras en Lycie, si jamais le ciel me conduit dans ces contrées. Séparons-nous et gardons de nous rencontrer dans cette lutte funeste. Les Troyens et leurs alliés m'oiîrent assez d'autres victimes, que le hasard amènera sous mes coups, ou que mon bras saura bien atteindre. Toi, tu as mille Grecs à immoler ; échangeons nos armes ; que tout le monde sache que nous nous honorons des liens qui ont uni nos aïeux. »
Toute la théorie de l'esclavage est contenue dans ce court épisode où Adraste tombe vif au pouvoir de Ménôlas. « Adraste, renversé de son char, tombe la tête en bas, étendu sur la poussière. Le fils d'Atrée fond sur lui^ le fer à la main. Adraste embrasse ses genoux et implore sa pitié : « Epargne ma vie, lui dit-il ; consens à recevoir ma rançon ; le fer, l'or, l'airain sont entassés dans le palais de mon père ; tous ses trésors sont à toi^ s'il apprend que son fils vit captif sous tes lois. » Il dit et le héros se laisse attendrir à sa prière... » L'esclave^ c'est le vaincu épargné.
Dans ce poëme où dominent les scènes guerrières, le poète, avec un art inimitable, a'semé à profusion les tableaux tendres, les calmes images de la vie sociale et domestique. Après un chant consacré en entier aux duels
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héroïques, aux horreurs sanglantes des batailles, l'esprit lassé rencontre sur son chemin quelques-unes de ces fraîches peintures. Ce sera le retour de Ghrjseïs dans sa patrie et la description des cérémonies du culte antique ; ou le tableau animé des mœurs de l'Olympe et des rivalités des dieux; ou les fêtes funèbres en l'honneur de Patrocle ; ou les adieux d'Andromaque et d'Hector, à la porte Scée. Quel cœur a pu demeurer insensible à la lecture de ces pages humaines, si pleines à la fois de faiblesse et de grandeur? Quelle plainte déchirante et persuasive dans la bouche d'Andromaque, tremblante pour les jours d'Hector; quel courage simple, quel doux reproche dans les paroles du héros ! « Chère Andromaque, tu me vois tout attendri surhtoi; mais que diraient les Troyens, que diraient leurs femmes j si, comme un lâche, j'abandonnais le combat? Mon cœur se révolte à cette idée. Jusqu'ici j'ai signalé ma valeur, et, au premier rang dans tous les combats, j'ai soutenu et ma gloire et celle de mon père. Je sais, hélas ! (l'affreux pressentiment en est dans mon cœur), je sais qu'un jour viendra, qui sera fatal à Ilion, à Priam, à ses enfants et à son peuple. Et cependant le malheur des Troyens, d'Hécube^ de Priam, de tant de frères généreux, occupent moins de place dans ma pensée que le sort qui t'attend toi-même. Dieux! un Grec chargerait Andromaque de fers, et l'emmènerait sur ses vaisseaux, captive, désespérée! Esclave dans Argos, tu toarnerais le fuseau sous les lois d'une maîtresse impérieuse ! Mourante de peine et de misère, tu porterais l'eau des fontaines de Messéis et d'Hypérée ! Un Grec, en te voyant baignée de larmes, dirait : Voilà la femme d'Hec-
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tor, de ce guerrier fameux qui guidait les Troyens, quand nous combattions sous les murs^d'Ilion! Et toi, tu entendrais de telles infamies ! Ne sentirais-tu pas ta plaie se rouvrir et au fond de ton coeur se glisser quelque reproche contre un époux qui aurait pu venger tes outrages et briser tes liens... Ah! plutôt que d'entendre tes cris, plutôt que de voir mon Andromaque se débattre sous la main d'un ennemi implacable, puissé-je être enseveli dans la tombe! »
Que ne pouvons-nous apprécier, comme il le mérite, ce type d'Achille, si complètement homme dans le portrait que le poëte nous en a tracé; tout entier d'abord à sa colère et à sa rancune, jouissant même du désastre des Grecs, et ne prenant pitié d'eux que lorsqu'il voit leur armée perdue; puis, par un retour naturel, et comme éclairé par la perte de son plus fidèle ami, reconnaissant l'étendue de sa faute, pardonnant à Agamemuon et accusant les dieux, acceptant avec joie la mort qui lui est prédite, pourvu qu'il lui soit donné de mourir vainqueur et sur des monceaux de Troyens, immolés aux mânes de Patrocle. C'est peut-être dans la dernière scène, dans cette scène immortelle où Priam vient, en suppliant, réclamer la dépouille d'Hector, que la nature toute humaine du héros éclate avec le plus de vérité. Farouche encore et tout en proie à sa fureur, il repousse le vieillard , il le menace, il l'insulte. Puis par degrés, aux accents émus de cette voix touchante, son cœur s'amollit; il contemple avec compassion ce père qui se traîne à ses pieds, il le relève, il l'accueille, et lui rend le cadavre de son fils, qu'il fait entourer de soins pieux.
A la fin d'une leçon déjà trop longue, nous nous trou-
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vons dans une sorte d'obligation de passer, "ou peu s'en faut, sous silence, le second poëme d'Homère, cette peinture exquise de la vie privée, l'Odjssée, moins'éclatante peut-être et moins grandiose que la guerrière Iliade, mais où règne jusqu'au bout un intérêt si dramatique, un cliarme si pénétrant. Nous aurions retrouvé, en parcourant ces pages, en suivant dans sa course errante l'infatigable roi d'Ithaque, plusieurs des héros que nous avons connus et admirés au siège de Troie : à Pylos, le sage Nestor ; Ménélas à Lacédémone, Ménélas, qui a retrouvé le bonheur en'se réconciliant avec Hélène. Mais nous aurions rencontré aussi des figures nouvelles, gracieuses ou terribles, les Galypso, les Gircé, Nausicaaet Alcinoiis, Eumée, Pénélope et Laërte , et l'épouvantable Polyphème, le monstre châtié par la main d'Ulysse. Entre tous ces types, il en est deux auxquels le génie d'Homère a apporté ses soins lès plus délicats : ce sont l'épouse et le père d'Ulysse, Tout ce que l'imagination peut prêter à une femme de vertus domestiques, Homère l'a prêté à Pénélope : il l'a faite épouse fidèle, mère dévouée, femme travailleuse et économe, véritable modèle de ménagère, bien qu'assise sur le trône d'Ithaque, et tout cela avec simplicité, pleine d'une timidité toute féminine, toujours prête à trembler pour les jours de Télémaque, remplie d'horreur pour ces prétendants qui l'assiègent, et qu'elle craint par-dessus tout d'offenser... Pénélope est sans contredit l'image la plus pure, la plus suave, qu'ait jamais tracée la poésie greccjue. Les types ultérieurs ne la valent point : ils sont moins parfaits ou moins vrais. On dirait qu'il en est de la poésie comme de l'enfance ; qu'après une première période de bégaiements.
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de cris inarticulés, de désirs qui ne peuvent s'exprimer et qu'on ne peut satisfaire, elle entre dans une phase oii tout est heureux, vertueux, facile, où l'âme communique avec naïveté à ceux qui l'entourent les émotions dont elle est remplie, oùle mal ignoré semble ne pas exister; plus tard seulement vient l'âge ingrat, où les passions naissantes vont troubler le cœur et initier l'adolescent aux luttes de la vie.
A côté de Pénélope, Homère a placé Laërte, type merveilleux de cette simplicité primitive dont un luxe vicieux nous a de plus en plus détournés. C'est une salutaire leçon que nous offre le poëte dans la personne de ce vieillard, qui a occupé un trône, dont le fils est roi, et qui achève tranquillement sa vie autour des arbres de son verger. Certes, il n'est pas dans notre idée de prétendre que ceux qui gouvernent doivent se nourrir de lentilles, comme Fabricius, et prendre, à l'heure de la retraite, le métier de cultivateur, comme Laërte, mais nous estimons qu'il est préférable, pour le bien de l'Humanité, que les rois, comme les sujets, mettent plutôt leur ambition à se rapprocher de la simplicité d'un Laërte, d'un Fabricius ou d'un Frédéric que du faste d'un Louis XIV. Il nous appartient de suivre en ce qui concerne le luxe, l'exemple des Grecs de la grande époque. Autant ils aimaient à rendre digne du nom qu'ils portaient ce qui était la propriété de tous les citoyens; autant ils aimaient à prodiguer leurs trésors dans la construction et la décoration des édifices publics, ornements de leurs cités, autant les particuliers se contentaient de peu pour eux-mêmes et se montraient simples dans l'aménagement de leur foyer. Le monde en
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tier connaissait les merveilles du Parthénon ou des Propylées, mais l'étranger qui pénétrait dans Athènes eût vainement cherché ce qui distinguait la demeure de Périclès ou de Gimon de celle des autres citoyens.
Une dernière remarque, en terminant. Ulysse acquiert dans V Odyssée une grandeur qu'Homère ne lui avait pas donnée dans V Iliade. Si nous retrouvons chez lui le diplomate habile, l'homme de ressources, qui s'est signalé contre les Troyens, nous découvrons aussi une nature énergique et tendre que nous ne lui connaissions pas. Il a pris aux bords du Scamandre la nostalgie du sol natal. Il veut revoir Ithaque, il veut embrasser son épouse et son enfant, et tout l'acharnement des dieux sera impuissant contre son dessein. Il pourrait vivre heureux près d'Alcinotls, dans les bras de Nausicaa ; il préfère une vie de mendiant sur les rochers de son île. Galypso lui offre l'immortalité auprès d'elle, il aime mieux mourir, pourvu qu'il meure dans sa patrie : « 0 déesse, je sais que près de toi, Pénélope n'a ni beauté, ni attraits. Elle est mortelle et tu es immortelle ; il t'est donné de ne point vieillir. Mais telle qu'elle est, je brûle de la revoir ; je brûle de revoir Ithaque ; je ne soupire qu'après l'heureux jour qui doit me rendre à mes foyers. Si un Dieu me poursuit encore, je subirai le poids de sa colère. J'ai une âme endurcie au malheur, après ce que j'ai subi sur terre, sur mer et dans les combats! D'autres malheurs peuvent venir : je les attends et me soumets ! » Tel est le nouvel Ulysse que nous montre Homère.
Nous ne savons si nous sommes parvenu à faire apprécier comme il doit l'être le plus parfait représentant de la poésie antique. Le temps, liélas ! ne nous a pas permis
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d'exposer en détail toutes les beautés qu'il a répandues dans son œuvre ; cependant nous serions satisfait si nous avions jpu contribuer à rendre plus profonde la vénération de nos contemporains pour l'homme dont le génie poétique sera surpassé peut-être, mais dont l'influence sociale, comme l'a dit Aiig. Comte, ne sera jamais égalée.