I. THALÈS
CONSIDÉRATIONS PRELIMINAIRES SUR l'iNSTITUTION DE LA PHILOSOPHIE GRECQUE.
On se souvient que nous avons distingué trois phases distinctes dans le mouvement intellectuel propre à la Grèce : une phase esthétique, une phase philosophique, une phase scientifique. La première a été étudiée dans notre leçon précédente. Nous nous proposons d'accorder trois leçons entières à l'étude de la phase philosophique, que nous suivrons aujourd'hui dans ses débuts avec Thaïes et son école, l'école ionique.
En mettant de côté toute idée de race, notre premier soin sera de rechercher et d'expliquer comment a pu surgir dans le milieu grec cette évolution philosophique. Ce
que nous avons fait pour l'art, nous devons le faire pour la philosophie, en reconnaissant toutefois que notre travail est fort abrégé par ce qui a été dit, et que nous aurons plus souvent à résumer nos considérations précédentes qu'à en introduire de nouvelles.
Ici encore, c'est dans l'étude des conditions cosmologiques et sociales, que nous devons puiser les éléments de notre démonstration. C'est parce qu'une situation géographique favorisée, et par cela même disputée, a créé un milieu militaire, que celui-ci, à son tour, a produit une classe théorique, libre, sans castes, indépendante du sacer doce^, apte aux spéculations philosophiques.
Un des grands bienfaits du polythéisme, indépendamment même de tous services sociaux, fut de cultiver et de développer V abstraction, ou, pour mieux nous faire entendre, la faculté cérébrale chargée d'abstraire, pendant de très-nombreuses générations. On sait que les dieux n'ont pas été créés du premier coup, que certains d'entre eux ne sont venus au monde que fort tard, tandis que d'autres disparaissant lentement, éprouvaient une sorte de condensation. Des dieux qui pendant longtemps avaient joui d'un culte particulier, se trouvaient finalement groupés sous un même chef, qui prenait les attributs communs, et d'autre part, suivant que la nécessité s'en faisait sentir, on voyait s'élever des autels en l'honneur de divinités jusqu'alors inconnues. Nous avons fait cette remarque, en parlant d'Homère, qu'il avait contribué à systématiser le polythéisme en chantant la suprématie de Jupiter et en établissant une certaine hiérarchie parmi les habitants de l'Olympe, jusque-là fort indisciplinés et peu faits pour
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inspirer aux mortels les idées d'ordre et le sentiment du respect. Nous pouvons également constater qu'aux temps d'Homère, le nombre des Muses était encore indéterminé. Tout cela montre bien avec quelle lenteur le polythéisme grec a atteint son plein développement.
Le sacerdoce d'abord, l'art ensuite, en ont été les auteurs, La marche qu'ils ont suivie, loin d'être arbitraire, était tracée à l'avance. Les dieux, n'étant créés que pour représenter les causes des phénomènes naturels, dont les lois à cette époque ne pouvaient être même soupçonnées, devaient subir dans leur manière d'être autant de changements qu'en apporterait dans la conception de ces phénomènes, une observation chaque jour plus complète et mieux conduite. C'est ainsi qu'après avoir attribué à des causes, c'est-à-dire à des dieux diflférents, le gouvernement de phénomènes identiques^ on arrivait peu à peu à les réunir sous la main d'un même personnage, en ne laissant aux dépossédés qu'un rôle secondaire et subordonné. De même, l'observation, quoique cela dût être plus rare, devait mener à la séparation de phénomènes que l'on avait crus d'abord identiques, et par là même à la création de nouveaux dieux.
Ces efforts continus étaient singulièrement favorables au développement de l'abstraction. Mais, tant qu'avait duré la théocratie, cette culture abstraite n'avait pu s'effectuer que chez un petit nombre, parmi les membres d'une caste privilégiée. Il n'en fut plus de même dès que, par la subordination des prêtres aux militaires, l'art put se propager en toute liberté. En prenant, par les poètes, la succession du sacerdoce, il commença, comme nous l'avons dit, l'éducation
abstraite de la foule. Ce ii'était, eu eifet, ni la philosophie^ ni la science, en admettant qu'il y eût déjà des philosophes et des savants, qui pouvaient produire un tel résultat. La masse fût demeurée insensible à des spéculations qui ne pouvaient intéresser que l'intelligence, tandis qu'elle courait d'elle-même vers des artistes qui la prenaient surtout par le sentiment. Pense-t-on qu'elle se fût passionnée pour la quadrature de la parabole ou du cercle, ou pour la sphéricité de la terre, ou pour les lois de la pesanteur? Non; mais elle était capable de s'enthousiasmer pour Achille et de pleurer sur la douleur d'Andromaque. Et par là elle s'habituait lentement à goûter les choses de l'esprit; elle faisait etîort pour suivre dans ses combinaisons l'œuvre du poète ; elle s'apprenait à comparer, à éliminer, à construire; elle s'initiait aux difficultés de l'abstraction. Alors seulement que cette première éducation fut achevée, les philosophes purent surgir : le terrain était assez préparé.
D'ailleurs, comme nous l'avons fait remarquer^ quand bien même l'intelligence universelle eût été douée de la faculté d'abstraction nécessaire, il eût été encore impossible aux philosophes de précéder les artistes. L'influence théocratique, qui ne pouvait que lentement s'éteindre, ne l'eût point permis. Autant les prêtres, dans une époque de transition, se montrèrent faciles envers des poètes qui étaient pour eux de véritables auxiliaires, autant ils se fussent élevée avec énergie contre des philosophes, qui venaient renverser leurs dogmes et renouveler leurs conceptions.
A la vérité, cette bienveillance du sacerdoce ne pouvait se continuer à l'évolution esthétique au delà de ses dé-
buts. Cette limite passée, le prêtre devenait un obstacle, et le régime militaire, c'est-à-dire le régime de l'indépendance intellectuelle, était aussi indispensable aux artistes qu'aux pbilosophes. Mais ce régime avait un autre effet précieux. Si nous avons noté^ en effet, comme une des causes de la perfection de l'art grec, qu'il s'est produit au sein d'une population militaire, c'est, avons-nous dit, parce que les qualités pratiques, puisées dans des mœurs guerrières, avaient été comme un frein naturel imposé aux écarts possibles de l'imagination. Est-il nécessaire de démontrer que la même condition était non-seulement utile^ mais indipensable au développement delà philosophie ; que là surtout, bien plus encore que dans l'art, il importait de limiter, de circonscrire le cercle des divagations; que seules, de solides habitudes mentales d'ordre et de précision pouvaient offrir quelque obstacle aux tendances vagues, obscures, nuageuses de l'esprit métaphysique ? Aussi voyonsnous que la plupart des philosophes grecs ont été des praticiens avant d'être des penseurs. On rencontre parmi eux des militaires, des politiques, des commerçants, des marins : Solon s'est livré au cabotage ; Thaïes a vendu de l'huile ; presque tous ont entrepris des voyages; tous ont appartenu à la vie commune; et l'on sent que s'ils ont détourné leur intelligence vers les spéculations philosophiques, c'a été dans l'espoir d'enrichir leurs concitoyens de quelque découverte utile, bien plus que dans le but frivole de trouver dans ces études élevées une sorte de divertissement et de satisfaction pour leur esprit.
Parles mêmes raisons, la philosophie devait, à l'exemple de l'art, prendre naissance dans les colonies, où tous les
avantages du régime militaii-e se trouvaient comme centuplés. Mais tandis que l'art se réfugiait de très-bonne heure dans Athènes et y rencontrait ses représentants les plus illustres après Homère, les Eschyle, les Sophocle, les Phidias, les Ictinus, les Apelles, la philosophie se perpétuait plus volontiers dans les colonies et n'apparaissait que fort tard dans la grande ville. 11 ûiut aller jusqu'à Socrate et Platon pour y voir s'installer les philosophes. Toute la première époque du mouvement philosophique appartient aux colonies grecques de la mer Egée : Thaïes, Anaximandre, Anaximène sont de Milet ; Anaxagore est de Glazomèue, Heraclite d'Ephèse, Hérodote d'Halicarnasse, Démocrite et Leucippo d'Abdèro sur les côtes de Thrace, Pythagore de Samos; nous verrons plus tard naître Aristote à Stagyre. Rien ne se conçoit plus aisément que cette défiance des philosophes pour Athènes. Des hommes, dont les idées audacieuses devaient battre en brèche les dogmes théocratiques, ne pouvaient en vérité prendre pied dans une ville, qui, toute libérale et toute sceptique qu'elle fut, trouvait encore, plus d'un siècle après Thaïes^ des lois pour chasser Anaxagore, coupable d'athéisme, pour faire périr Socrate et exiler Aristote, accusés et convaincus d'impiété.
En revanche, les villes maritimes des côtes et des îles de l'Asie mineure leur oliraient un asile sûr. Fondées en majeure partie, par des proscrits grecs, hommes insubordonnés et hardis, elles jouissaient déjà du régime le plus libre, quand les vieilles cités de la mère-patrie étaient encore plongées sous le joug théocratique et royal. Leur population composée de marins, de soldats, de commerçants, toute
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entière à l'activité pratique, laissait pleine licence aux penseurs et ne songeait guère à inquiéter qui que ce fût pour crime d'opinion. Là était évidemment le lieu prédestiné, choisi, où devait éclore la libre pensée, où devaient naître et faire école les premiers sages, les premiers philosophes du monde grec. Plus tard, seulement, quand après une lutte prolongée avec la royauté lydienne, les colons ioniens, par la défaite de Crésus, se trouvèrent placés sous la domination des Perses, la situation changea. Non pas que des conditions aussi favorables à la philosophie disparurent tout d'un coup, car les Perses, qui depuis longtemps étaient une nation militaire, n'attachaient pas une importance exagérée aux choses religieuses, et d'ailleurs plus d'une ville ionienne les avait aidés contre Crésus ; mais autre chose était, pour maintenir ardente la Hamme sacrée, le nouveau gouvernement des satrapes ou l'ancien gouvernement autonome de ces républiques. Sans s'éteindre absolument, le mouvement philosophique s'éloigna de plus en plus des colonies et se rapprocha d'Athènes. Celle-ci, que son admirable patriotisme dans le grand acte des guerres médiques avait placée à la tête des cités grecques, devint le centre irrésistible, vers lequel allèrent converger toutes les opinions et toutes les doctrines, en quête d'un foj-er de coordination et de propagande. Des écoles célèbres, l'Académie, le Portique et le Lycée s'y établirent. La philosophie trouva entin dans la ville de Périclès l'asile que devait plus tard rencontrer la science dans la capitale des Ptolémées.
On se rappelle ce curieux passage de Plutarque, cité dans notre leçon précédente, où s'accuse un si profond mé-
pris non de l'art lui-même, mais des artistes, et qui montre bien dans quelle estime médiocre la plupart d'entre eux, et ceux de la forme en particulier , étaient tenus dans la société antique. Seuls, les plus grands des poètes, les Homère, les Eschyle et les Sophocle, échappèrent à cette humiliante situation. 11 eu fut de même des philosophes.
On ne saurait s'étonner d'une telle différence, si l'on songe que la nature même de ses travaux maintient la classe artistique, ou tout au moins le sculpteur, l'architecte et le peintre, dans un état de sujétion, de dépendance à l'égard du public, que ne subissent ni leslphilosophes, ni les poètes. L'artiste vit de commandes ; il lui faut l'aide du gouvernement ou de riches particuliers. C'est eu vain qu'Ictinus aurait porté dans sa tête le pian du Parthénon et Phidias l'image de sa Minerve et de sou Jupiter : ils seraient morts sans gloire, s'il ne s'était trouvé là, pour leur venir en aide, un Périclès et des Athéniens. Mais à ceux qui s'adonnent aux spéculations intellectuelles et morales, qu'est-il besoin d'un secours étranger, du moment que l'existence matérielle, fût-ce la plus modeste, leur est assurée? Ont-ils à mendier pour leurs travaux, des trésors d'ivoire, d'or et de marbre? Ils portent dans leur tête, ils gardent avec eux, comme Bias, tous les éléments de leurs créations, et ne dépendant que d'eux-mêmes, ils ont une situation plus digne et plus honorée.
D'un autre côté, dans des arts où les connaissances techniques acquièrent une importance si considérable et où l'expression a une part presque égale à celle de la conception, un génie de premier ordre n'estpas nécessaire pour produire
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des œuvres recommandables^ et tout individu assez initié aux procédés d'exécution peut toujours contenter ceux qui l'emploient. Mais qui oserait prétendre qu'il suffit de se montrer prodigue pour faire sortir de terre une épopée comme V Iliade ou une philosophie comme celle de Descartes ou de Pythagore? Qui voudrait croire qu'avec un peu d'or on produit un Homère, un Aristote ou un Archimède? Outre que de tels g'énies sont la chose du monde la plus rare, personne n'ignore que la première condition de leur succès réside dans leur pleine indépendance et qu'ils n'ont de valeur qu'autant qu'ils sont libres.
Aussi voyons-nous que tous les philosophes grecs sans exception ont joui d'une certaine aisance, aisance que les uns tenaient de leurs pères par héritage^ que les autres avaient acquise dans le commerce. Ils ont eu du loisir, ils ont pu se livrer en toute sécurité à ces études attrayantes sans doute, mais non moins ingrates ; à ces études qui, en réclamant de grands sacrifices, donnent peu en échange, et ne procurent souvent à celui qui les cultive que l'apparence d'un fou ou d'un paresseux. Il n'est pas douteux îjour quiconque est de bonne foi, que dans cette appro- ^jriation individuelle, dans cette aisance que quelques hommes ont tenue des moeurs et de la civilisation de leur temps, gît la cause première de toute la grandeur intellectuelle et même industrielle de l'Humanité. S'imagine-t-on nue des sociétés organisées, comme l'ont rôvé quelques utopistes, se seraient jamais élevées au dessus de l'industrialisme le plus grossier, qu'aucun progrès, qu'aucune découverte se serait accomplie, s'il eût fallu que le savant ou le philosophe allât demander au peuple assemblé de lui
faire des loisirs, de lui fournir le raoyen de réfléchir à l'aise, de contempler et de méditer? Si notre état social s'est amélioré au point que le plus misérable d'entre nous est dans une situation préférable à celle du plus heureux de nos premiers pères ; si la masse peut aujourd'hui participer à ces commodités, à ces jouissances qui rendent la vie supportable ; si la moralité humaine a franchi l'espace immense qui sépare de la bestialité primitive les habitudes de vénération et de bonté ; si l'industrie a pris un tel essor qu'il importe plus maintenant de la régler que de l'étendre, c'est que, pendant des milliers d'années, il a existé des observateurs oisifs, des hommes assez riches pour ne rien faire que penser ! Et quand bien même ils auraient été entretenus et nourris aux frais de l'État, comme les prêtres des théocraties, ils auraient encore manqué le but, puisqu'ils auraient été privés d'indépendance, et se seraient éternellement débattus dans le cercle étroit que l'esprit de caste leur aurait fixé.
Les conditions dans lesquelles a pris naissance cette classe nouvelle dans le monde grec, nous sont désormais assez connues, pour que nous puissions entreprendre d'étudier ce qu'elle a produit.
Notre premier soin doit être de nous faire une idée générale des principes qui l'ont dirigée dans ses spéculations, du but qu'elle s'est efforcée d'atteindre et des services même qu'elle a rendus.
La philosophie grecque a trouvé sa base dans les premiers éléments de la science abstraite, qui se fondait dans le même temps, grâce au génie des mêmes hommes. Non pas que nous comprenions par là que Thaïes et ses plus
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proches successeurs aient puisé dans les spéculations numériques ou géométriques les données mêmes sur lesquelles ils ont élevé leur système. Aucun d'eux, si ce n'est Pythagore peut-être, n'y a songé. Mais ce qu'ils ont trouvé dans cette culture mathématique, peu développée encore et néanmoins déjà puissante par ses effets, ce sont, outre des principes et des méthodes d'une incontestable utilité dans le raisonnement, d'inappréciables habitudes mentales ; ils ont pris là le goût et le besoin des fortes démonstrations mathématiques, des démonstrations sérieuses; ils ont introduit dans leurs conceptions, autant qu'ils l'ont pu, l'ordre, la précision, la rigueur sans lesquels on ne peut avancer dans les sciences exactes; ils ont apporté ainsi une sorte de contrepoids naturel aux entraînements que devait provoquer dans des cerveaux non éprouvés encore, la simple observation des propriétés abstraites indépendamment de leurs relations.
Si heureuse toutefois qu'ait été l'influence de la notion de loi sur les conceptions philosophiques, en leur communiquant une coordination, une harmonie qu'elle seule était capable de procurer, il faut dire que là s'arrête sa part dans les premières constructions de ces penseurs. N'ayant pu trouver par eux-mêmes un nombre suffisant de lois naturelles, ils furent inévitablement amenés à remplacer par des combinaisons résultant de simples convenances mentales, des matériaux que l'observation n'avait pas encore fournis. Et si l'on songe que les théorèmes les plus simples de l'arithmétique et de la géométrie étaient à peine découverts, on juge si l'imagination eut beau jeu et se donna carrière en présence du vide immense qu'il s'a-
gissait de combler. Rendons cependant cette justice à Thaïes et à son école que ce n'est point chez eux qu'il faut chercher les divagations les plus étonnantes. Ils ont la candeur, la timidité de ceux qui débutent; ils semblent craindre d'épouvanter par trop de hardiesse. C'est beaucoup plus tard, c'est dans la florissante école d'Alexandrie, que surgiront toutes les insanités avec ces néoplatoniciens rhéteurs, qui, vivant côte à côte avec des savants, n'ont appliqué leur intelligence qu'aux questions les plus insolubles et aux inventions les plus anti-scientihques et les plus grotesques.
Où tendait donc cette première philosophie grecque, ainsi appuyée sur la science? Elle tendait à construire une systématisation abstraite. Rien ne se conçoit mieux, si l'on se représente la double influence qu'ont subie sur ce point les penseurs grecs.
1° Ils se sont trouvés d'abord dans l'impossibilité Cm systématiser autre chose que des notions abstraites. Si l'on songe en effet que les phénomènes concrets les plus simples ne sont que la résultante de phénomènes nombreux et distincts, tous assujettis à des lois particulières, on comprend que l'esprit humain, devant une complication aussi écrasante renonce à poursuivre dans ces phénomènes concrets une loi qu'il ne peut découvrir, soit en la cherchant directement par l'observation, soit en combinant déductivement les diverses lois abstraites qui la composent. La météorologie, pour n'en citer qu'un exemple, nous présente à tout instant cette complexité qui déjoue les ressources de notre esprit, et nous pousse à suppléer par la création de règles empiriques aux lois que nous ne parve-
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nons pas à connaître. Ce n'est donc que par l'étude abstraite des phénomènes que l'on peut espérer trouver les lois qui les régissent, et ce n'est qu'en considérant des cas abstraits, qui seuls sont assez simples, que l'on peut tenter une coordination véritable des notions correspondantes.
2° A cette première nécessité, tenant à la nature de leurs recherches, il faut ajouter que les philosophes étaient encore poussés vers une systématisation abstraite par le génie même de la civilisation grecque. On n'a pas oublié sans doute (nous l'avons suffisamment expliqué à plusieurs reprises pour qu'il soit inutile d'y insister ici) que cette civilisation revêtait un caractère de plus en plus abstrait, à mesure que se développait le polythéisme, sous l'impulsion de la culture esthétique. C'est sous cette double influence que s'est accomplie l'évolution philosophique propre au monde grec.
Elle a duré neuf cents ans. Elle commence vers le septième siècle avant Jésus-Christ et se poursuit à peu près jusqu'au deuxième siècle de notre ère. En deçà et au-delà il n'y a rien en vérité qui mérite le nom de philosophe et de philosophie; et dans cette longue élaboration abstraite elle-même, nous disons abstraite et non scientifique, nous n'ignorons pas quelle part immense est à faire au dévergondage intellectuel, aux questions insolubles, aux simples combinaisons de notions ou de propriétés abstraites.
Deux éléments vraiment distincts ont concouru au mouvement :
L'un, qui a jeté les bases de la véritable philosophie grecque et laissé après lui, tant au point de vue philosophique qu'au point de vue logique, des résultats définitifs.
incorporés à jamais au capital intellectuel de l'Humanité, est représenté essentiellement par Thaïes , Aristote et Pythagore.
A l'autre est due une élaboration philosophique, dont l'utilité purement transitoire a été de préparer l'avènement du monothéisme. Socrate et Platon en sont les types caractéristiques.
Nous regrettons que la brièveté de ce cours ne nous permette pas d'apprécier Pjthagore comme nous allons apprécier Thaïes, Aristote, Socrate et Platon. Le philosophe de Grotone est certainement, après Aristote, la tête la plus puissante de la Grèce philosophique, et mérite mieux que quelques mots d'éloge glissés dans le courant d'une leçon. Aussi nous proposons-nous, si les circonstances le permettent, de revenir sur cette grande figure et d'apporter dans son étude toute l'attention qu'elle réclame et dont elle est digne.
Avant d'insister d'une manière plus spéciale sur Thaïes et son école^ il nous reste à résumer brièvement les résultats les plus importants de la philosophie grecque. Elle a été doublement utile. 1° Par une action toute passagère, elle a préparé la philosophie finale de l'Humanité. Elle l'a préparée en ce qu'elle a apporté dans ses conceptions un caractère à la fois ahsirait et général, ce qui était la chose importante, en dehors de la valeur même de ces conceptions. La science en effet est abstraite, mais dans l'antiquité, à une époque où elle n'étudie encore que la forme, elle est fort peu générale, au moins d'une généralité subjective. Il est certain que la propriété de la forme est objectivement très générale, en ce sens qu'elle se retrouve dans
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tous les objets quelconques ; mais les pensées qui s'y rattachent, manquent absolument de généralité, puisqu'elle n'embrasse qu'une seule des propriétés des choses. C'est en ce sens qu'Aug. Comte a fait remarquer avec une admirable justesse que la hiérarchie encyclopédique nous offre le spectacle d'une généralité objective décroissante, coïncidant avec une généralité subjective croissante. Or la philosophie grecque, en demeurant abstraite, a gardé en même temps la véritable généralité subjective. De là sont résultés et une certaine culture logique des intelligences et un type de spéculations générales^ qui fructueusement copié, lorsque les documents sont devenus plus nombreux et plus complets, a conduit les penseurs à l'établissement de la synthèse finale.
2" Outre cette utilité passagère^ elle a eu une utilité scientifique proprement dite^ par les résultats définitifs dont elle a enrichi l'avoir intellectuel de l'Humanité, et parmi lesquels nous rencontrons en première ligne : le perfectionnement de r arithmétique fétichique, et la fondation de la géométrie abstraite.
Quant aux résultats philosophiques qui, plus ou moins modifiés et développés, sont parvenus jusqu'à nous, ce sont, pour ne citer que les principaux :
La notion de loi, poussée jusqu'au point de concevoir tous les phénomènes comme gouvernés par des lois numériquement assignables, ce dont aucun de ces philosophes n'a pu, à la vérité^ donner la démonstration, faute d'avoir trouvé un assez grand nombre de ces lois;
n ébauche d'une théorie de V abstraction et de la raison abstraite',
La conception moléculaire ; La co7iception des éléments ; Une conception hiologiciue générale; Enfiû ce type anticipé du sacerdoce final, légué an monde par l'immortelle tentative de Pjthagore.