GOYA
» bulletins de la guerre de l'indépendance, ou au retour » des promenades dans les environs de Madrid. »
M. Yriarte croit pourtant qu'il ne faut pas tant y voir des scènes de l'invasion française en Espagne que le tableau des horreurs de la guerre en général , car on ne peut identifier aucun événement connu avec certitude ni rapporter exactement les costumes à telle arme et à tel corps. Pourtant ce sont certainement les événements dont l'Espagne fut le théâtre pendant le règne éphémère du roi Joseph , qui les ont inspirées. Goya, dans cette extraordinaire série d'eaux-fortes, a laissé bien loin derrière lui tout ce que Gallot avait pu imaginer sur le même sujet et il faut oublier combien il s'y trouve de parti-pris, d'exagération et de haine pour en juger avec sang-froid l'incontestable côté artistique. Ce point admis on ne peut, au milieu de ces égorgements , de ces monceaux de cadavres convulsés , de ces pendaisons , de ces fusillades , de cette orgie de sang, méconnaître combien l'artiste donne toujours le mouvement juste , l'effet le plus dramatique et quel accent de vérité il répand sur ces incroyables scènes de carnage. Ces 80 planches que les sujets datent assez, ne furent pas pubhées du vivant de Goya qui n'osa pas les faire paraître. Oubliées après sa mort , ce n'est qu'en 1863 que l'Académie de San Fernando à Madrid en fit l'acquisition sur l'initiative de quelques artistes et les publia.
La Tauromachie , suite de 33 planches, est l'œuvre d'un véritable <-<- aficionado » : on sait que Goya dans sa jeunesse, passionné pour tous les exercices violents et en particulier pour le plaisir national des courses de taureaux , s'était engagé dans une cuadrilla
nomade pour gagner de quoi subvenir à son voyage à Rome. 11 put donc alors jouer son rôle dans ces combats et l'on conviendra que personne n'était plus à même que lui d'en graver les principaux épisodes. Pour leur donner plus d'intérêt encore, il a cherché à représenter des scènes célèbres, telles que Charles- Quint et le Cid en picadors irritant un taureau , et les Martincho , Mariano Geballos , Romero et autres fameuses « espadas » exécutant les prouesses les plus remarquables de leur art. Cette série, dont on ne trouve guère que des tirages modernes, se distingue par une observation juste des acteurs de ces combats et une vérité de mouvements tout à fait remarquables pour quiconque y a assisté.
Quelques pièces d'une fantaisie bien étonnante font partie d'une série de 18 planches connue sous le titre de Proverbes ou encore de Suenos. Sous la divagation apparente de l'artiste se cache toujours une pensée philosophique et critique. Les premiers tirages faits par Goya sont très supérieurs à ceux qu'on exécute encore maintenant. N'oublions pas enfin parmi les pièces isolées « Obras sueltas », celles qui représentent des Prisonniers, la planche des Majas, la Balançoire et la célèbre planche du Garrot, exécutée directement sur le cuivre , au rebord d'une fenêtre et d'après nature à Séville, et surtout le Géant, sorte de créateur rêvant assis sur les mondes , vision étonnante de l'étrange et grand artiste.
GRATELOUP (Jean-Baptiste de
Les portraits-miniatures de Grateloup sont une des curiosités de la gravure au XVIH'' siècle. Mais on doit se garder d'avoir pour eux l'admiration excessive qu'ils excitent chez quelques amateurs. Si l'on nous les présente comme des chefs-d'œuvre dignes d'être placés à côté de ceux signés par Ficquet, nous sommes fort tentés de protester , mais si l'on nous les recommande seulement comme un travail intéressant d'amateur, comme le résultat d'un procédé curieux . auquel le mystère môme dont il est entouré donne un attrait de plus, alors nous sommes tout prêts à acquiescer et à constater que ces petites estampes sont étonnantes de finesse , surtout le Bossuct qui est un véritable tour de force.
Le travail très complet que M. Faucheux a publié sur Grateloup , travail dont il tenait les éléments du neveu du graveur, le docteur de Grateloup , facilite singulièrement notre tâche et nous n'avons qu'à le résumer.
Jean-Baptiste de Grateloup naquit à Dax le 25 février 1735. et montra de très bonne heure une grande aptitude pour les sciences et surtout pour les beaux-
arts. Après avoir fait ses études dans sa ville natale, il vint à Bordeaux en 1757 et après quelques années de séjour, se rendit à Paris en 1762. Il était alors âgé de vingt-huit ans. 11 y fréquenta les artistes, s'occupa de peinture, de sculpture et surtout de gravure. C'est alors qu'il inventa son procédé particulier qui tient de l'aqua-tinte, de la manière noire et de la pointe sèche. Il était en même temps à la tête d'un commerce de pierres précieuses, dessinait lui-même les parures qui lui étaient commandées et les faisait exécuter par des joailliers. Il avait gagné à cette profession une grande finesse de dessin et beaucoup de patience. De plus sa myopie lui donnait , comme à Ficquet , la faculté de s'appliquer à des travaux extrêmement fins. Malheureusement il fut , vers l'âge de trente-cinq ans, atteint de la cataracte qui lui fit perdre un œil et renoncer à la gravure. Son premier portrait datant de 1765 environ , c'est donc dans un espace de cinq à six ans au plus qu'il exécuta les neuf pièces qui composent son œuvre. Il paraît que la gravure n'était d'aiUeurs pour lui qu'un délassement, et c'était seulement le dimanche et pendant quelques heures qu'il pouvait s'y livrer.
C'est le 30 avril 1765 qu'il commença le portrait du Cardinal Melchior de PoUgnac , d'après la peinture de Rigaud ou plus probablement d'après le bon portrait gravé qu'en a fait Daullé. Il le dédia au Maréchal de camp comte de Pohgnac, avec lequel il était en relations. Pour une première tentative l'efibrt est curieux et le procédé s'y montre dans toute sa finesse, mais le modelé en est dur, l'arête du nez trop sèche et le passage des ombres aux clairs trop heurté. Grateloup ne considérait d'ailleurs cette planche que comme un essai.
GRATELOUP. 347
Celui qui vient ensuite par ordre de date , est le Dryden , d'après Kneller, commencé en août de la même année, dans lequel on remarque toujours un peu de maigreur et de sécheresse.
Le Jean-Baptiste Rousseau , commencé en mars 1766, marque un progrès sur les deux premiers, mais le résultat obtenu est toujours mou. C'est la même réflexion qu'inspire le portrait de Fènélon d'après Vivien (mai 1767), gravé pourtant avec une étonnante minutie. L'effet produit par ces portraits est de paraître gravés à la manière noire. Était-ce la peine alors d'inventer un procédé spécial ?
Le portrait à' Advienne Lecouvreur (Cornélie portant l'urne qui renferme les cendres de Pompée) gravé d'après l'estampe de Pierre-Imbert Drevet , est une miniature très réussie. Il fut commencé en 1767 et achevé en 1768. Le médaillon de Montesquieu qui date de juillet 1768 et le portrait de Descartes , commencé en mars 1769, sont fort inférieurs au précédent.
Voici enfin les deux portraits de Bossuet. De l'un , en buste , commencé à la fin de 1769 et terminé en 1770, nous dirons peu de chose, car si la main est bien traitée, la figure manque d'harmonie et les étofies d'ampleur. L'autre, en revanche, Bossuet vu jusqu'aux genoux, est le chef-d'œuvre du graveur. Ce que nous apprend M. Faucheux que c'était le seul dont Grateloup fût complètement satisfait et qu'il regardait les huit premiers comme des essais dont il voulait détruire les planches , nous réconcilie avec notre artiste et nous prouve son goût. L'exécution a beaucoup plus de largeur en efiét dans cette curieuse estampe , les traits sont adoucis, les travaux des dentelles d'une extrême
préciosité. Enfin l'on a l'illusion en rétréci du fameux portrait de Drevet , d'après lequel celui-ci fut gravé. Commencé au mois de février 1771, leBossiœt fut terminé en septembre de la même année. Au moment où il atteignait le résultat cherché, Grateloup était forcé, par une maladie d'yeux , de renoncer à la gravure !
On n'a jamais absolument connu le procédé employé par Grateloup, qui tint à le garder secret et le communiqua seulement à son neveu le docteur J. P. S. de Grateloup *, en lui faisant promettre de ne pas le révéler. D'après ce qu'on en voit ou ce qu'on en sait , les planches étaient d'acier, et gravées par un mélange de manière nobe et de pointe sèche. La gravure étant légère et le métal à peine entamé , il faut des précautions spéciales pour arriver à avoir de bonnes épreuves au tirage, travail que l'auteur faisait lui-même.
Grateloup , a très-bien dit M'' Duplessis qui tranche en même temps la question sur le procédé secret , à force de vouloir graver trop finement, a gravé quelquefois très sèchement et donné alors à ses estampes une extrême mollesse. Il est arrivé avec la pointe sèche au même résultat que les graveurs en manière noire avec le berceau , et on se demande quel avantage il pouvait trouver à ne pas se servir de ce moyen mécanique.
* Le docteur Jean-Pierre-Silvestre de Grateloup, naquit à Dax le 31 décembre n82. Il fut initié, vers 1806 ou 1808, aux procédés de gravure de son oncle, après qu'il eut fait ses études de médecine à Montpellier. Il fit un second tirage des portraits de J.-B. Grateloup de 1808 à 1810, et un troisième de ISH à 1818. On lui doit quelques jolies pièces , la Jeune Espagnole , d'après Grimou , une copie du Dryden , iowis XF, une tête de Napoléon , et le portrait de son pbre , Jean- Joseph Grateloup. 11 mourut à Bordeaux , le 25 août 1862.
GRATELOUP. 349
Grateloup était un chercheur ; son biographe nous apprend qu'en l'an XI, quand il était déjà sexagénaire, il obtint le maximum des récompenses nationales, 6,000 fr. , pour avoir inventé une nouvelle manière de coller les objectifs des lunettes achromatiques.