‹ Les graveurs liégeoisChapitre 12 sur 21 · PORTRAIT DE GÉRARD SANY · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE GÉRARD SANY

abbé du monastère de Saint-Laurent, près de Liège.

Gravure par Michel Natalis (1656).

(Collection de la Ville de Liège.)

Son œuvre la plus importante comme dimensions, si elle n'est pas la plus belle, est certainement la très grande gravure représentant l'Assemblée des généraux de l'ordre des Chartreux, d'après Bertholet Flémalle. Son exécution a dû demander à l'artiste un temps et un travail considérables. Elle est composée de six planches destinées à être juxtaposées pour ne former qu'une seule estampe qui, alors, mesure lf^42 de largeur sur If^OS de hauteur.

« La plus pénible de toutes ses œuvres, » dit son contemporain Abry en parlant de cette gravure de Natalis, qui porte la date de 164Q.

Elle figure, en un hémicycle conique, grandement architecture, quarante-sept religieux superposés en deux rangs: les sommités des Chartreux, avec saint Bruno, le fondateur de l'ordre, au milieu du rang supérieur, et un groupe central, planant sur l'ensemble, composé de la Vierge tenant l'Enfant Jésus assis sur des nuages peuplés d'anges. Chacun des religieux a, au-dessus de la tête, un numéro servant de renvoi au texte explicatif de deux pages d'impression qui accompagnait la gravure.

Cette planche colossale, dit Helbig, est gravée d'un burin correct et harmonieux, qui, sans doute, a rendu justice à l'œuvre originale et en fait connaître les qualités que la gravure pouvait reproduire. Mais quel a pu être la destination de l'œuvre originale? Où Bertholet Flémalle a-t-il peint cette page aux vastes proportions? Il est assez étrange qu'aucun renseignement ne soit parvenu jusqu'à nous à cet égard. D'après ses dimensions et son ordonnance, il faut croire que c'était une peinture murale. Il est hors de doute qu'elle n'a pu être exécutée que dans un couvent de Chartreux, dont elle ornait probablement le réfectoire. La supposition la plus acceptable, en attendant les renseignements que le hasard fera peut-être découvrir, est que Bertholet fit ce

grand travail pour un couvent de Chartreux, peut-être en France, et qu'il aura été détruit en même temps que le couvent luimême (1).

Jules Du Jardin, en constatant que les gravures de Michel Natalis ont perpétué le souvenir des décorations de la Grande- Chartreuse dues à Bertholet Flémalle, n'hésite pas, au contraire, sans dire sur quoi il s'étaye, à ajouter: « vieille abbaye située autrefois à proximité de Liège » (2).

Des considérations des plus sérieuses peuvent, cependant, être invoquées pour fixer sur l'ancien Mont Cornillon, aux portes de Liège, le couvent des Chartreux où Bertholet peignit la magistrale décoration que Natalis a reproduite par le burin. En effet, le monastère était riche et le prieur, Gilles de Liverlo, homme de talent et d'initiative, dont la famille aimait et protégeait les arts, avait, à cette époque (1649), la direction du couvent qu'il s'employa à embellir et à développer. Il avait même projeté la construction d'une église en remplacement de l'ancienne chapelle et, dans ce but, il fit venir de l'étranger dix belles colonnes de marbre qui devaient en former le péristyle. Ce sont les colonnes qui, au nombre de huit, ornent, maintenant, la façade de notre Théâtre royal. Ce même prieur, enfin, fit encore établir les jardins en terrasses du couvent, en taillant dans le roc et en nivelant le sol (3). Il est donc probable que ce fut lui aussi qui commanda pour le monastère de la Chartreuse, à Bertholet Flémalle, la grande peinture murale dont Natalis nous a conservé le souvenir et qui aura été détruite pendant les événements belliqueux

(1) Helbig. La Peinture au Pays de Liège, p. 266.

(2) Jules Du Jardin. L'Art flamand, t. II, p. 166.

(3) Saumery. Délices du Pays de Liège, t. I. p. 239. — Théodore GOBERT. Les rues de Liège, t. I. p, 239.

qui marquèrent la fin du XVII^ siècle et les premières années du XVIIIe (1).

L'Empereur Léopold d'Allemagne avait conféré à Natalis le titre de « graveur ordinaire de Sa Majesté Impériale », et Louis XIV venait de lui offrir le poste de « premier graveur du roi » qui impliquait une pension et un logement au Louvre, lorsque Michel Natalis, s'étant mis en voyage pour se rendre à Paris, tomba malade et fut reconduit à Liège où il ne tarda guère à expirer.

Les collections de l'Hôtel d'Ansembourg possèdent 40 gravures de Michel Natalis, parmi lesquelles nous citerons particulièrement:

La grande planche: Assemblée des généraux de V ordre des Chartreux (1649);

Adam et Eve avec la Vierge et saint Lambert;

Saint Bruno, d'après Bertholet Flémalle;

Portrait de Charles de Méan, deux états, dont l'un très beau, imprimé en bistre (1653);

Portrait de l'Empereur Léopold d'Autriche (1658);

Portrait de Nicolas de Gomzé;

Portrait de Gérard Sany (1656);

Portrait d'Eugène d'Allamont, d'après Bertholet Flémalle, d'un métier très fin et riche de tons (1666);

La Chasse, d'après Fr. Romanell;

Saint Godefroid, d'après Diepenbeeck, gravure très fine, d'un ton gris des plus heureux;

La Magdelaine au pied de la croix, d'après Rubens, grande et très belle gravure, d'une exécution fouillée, de tons très riches et chauds.

(1) Les principales grandes toiles de Bertholet Flémalle que Liège possède encore sont : Le Crucifiement, les Adieux de saint Pierre et de saint Paul, V Adoration des Mages et saint Charles Borromée intercédant pour les pestiférés, à la Cathédrale de Saint-Paul ; l'Invention de la Croix, à l'église Sainte-Croix et l'Exaltation de la Croix, à l'église Saint-Barthélémy.

GÉRARD LAIRESSE

LE peintre-graveur Gérard Lairesse, ou de Lairesse, comme l'on dit souvent, né dans une famille d'artistes, avait certainement de qui tenir.

Son père, Renier Lairesse, était peintre lui-même et ses tableaux, selon Abry, égalaient ceux de Gérard Douffet et de Bertholet Flémalle. On peut supposer cependant qu'il ne produisit guère de tableaux de chevalet, car, ayant à pourvoir à l'élévation d'une famille assez nombreuse, il fut bientôt obligé de s'adonner complètement à la peinture décorative. Aucun d'eux n'est, d'ailleurs, parvenu jusqu'à nous.

Sa mère, Catherine Taulier, était fille de Jean Taulier, Tauler ou Thauler qui, à cette époque, exécutait d'impo "tants travaux dans les églises de Liège et fut le maître du peintre Gérard Douffet. Celui-ci, enfin, fut son parrain et lui donna son nom, ainsi que le renseigne l'acte de baptême de Gérard Lairesse, du 11 septembre 1640, reçu en l'église Saint-Adalbert.

« Il eut des dispositions très précoces, dit J. Helbig, dessinant rapidement, facilement dès son enfance: il peignait des sujets de son invention à l'âge de douze ans, mettait beaucoup de

feu et d'imagination dans son travail, s'essayant à tout et réussissant dans une certaine mesure à tout ce qu'il entreprenait. Il était musicien, jouant de différents instruments, poète à ses heures, et, sans avoir beaucoup de littérature, tournait assez agréablement les vers. Il avait d'ailleurs l'esprit vif, l'humeur gaie, aimant les plaisirs, même ceux qui ne sont pas honnêtes, sans cependant négliger son travail, qu'il aimait encore plus que les divertissements et les distractions de son âge (1). »

Bertholet Flémalle, qui était lié d'amitié avec le père de notre artiste, donna à celui-ci les premiers conseils sur la pratique de son art, tout en lui inspirant, pour ses études, le goût des estampes gravées d'après les maîtres. Il l'incita probablement de la sorte à se livrer lui-même à la gravure, ce qu'il fit plus tard, lorsqu'il se fut définitivement établi à Amsterdam oii il acquit les droits de bourgeoisie.

Gérard Lairesse avait déjà grande réputation comme peintre lorsqu'il se mit à graver à l'eau-forte.

« Il se livra à cet art avec une véritable passion, écrit encore J. Helbig, s'attardant des nuits entières à manier la pointe sur le cuivre.

» Comme son pinceau, sa pointe est facile, brillante, colorée. Il entend parfaitement les ressources de la gravure à l'eau-forte, comme il entend celles de la palette et dans l'un comme dans l'autre art, il semble se jouer des difficultés techniques. »

Et ce biographe, après avoir montré Gérard Lairesse en possession de la plupart des qualités qui font le réel grand artiste de génie: imagination, richesse, abondance, dessinateur généralement correct et coloriste harmonieux, constate que ce peintregraveur, si heureusement doué, n'a guère laissé d'œuvres d'un

(1) La Peinture au Pays de Liège et sur les bords de la Meuse, par Jules Helbig, 2e édition, pp. 295, 310, 313.

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x^mt.

Peint et gravé par Gérard Lairesse.

(Collection de l'auteur.)

ordre supérieur aussi bien en peinture qu'en gravure: « Ce fait peut s'expliquer, dit-il, par le temps auquel il vivait et la décadence des arts, toujours plus marquée vers la fin du XVIIe siècle; mais il s'explique surtout par le tempérament propre de l'artiste, qui, en s'abandonnant à sa remarquable fécondité, semble travailler toujours pour le plus grand plaisir des yeux, sans approfondir suffisamment les caractères, sans étudier les passions dans ce qu'elles ont d'émouvant, sans s'attacher à l'expression des sentiments des figures dont il anime ses compositions. Lairesse n'en veut pas à l'âme du spectateur. Il ne sut pas mettre d'entrave aux entraînements de sa facilité naturelle. Si, dans quelques-unes de ses toiles, on regrette des négligences, dans aucune de ses œuvres on ne sent la fatigue ni l'effort. Il rendait avec aisance ce qu'il voulait exprimer, et il voulait surtout séduire et plaire. Dans aucune de ses œuvres, soit du pinceau, du crayon, ou de la pointe, on ne sent ni les joies, ni les douleurs de l'enfantement d'une pensée longuement mûrie; mais dans presque toutes, on reconnaît les créations faciles d'une nature richement douée, qui se laisse aller au courant de son siècle. Il a égalé la plupart des artistes qui y vivaient; il n'a rien produit qu'on puisse proposer à l'imitation des siècles futurs (1). »

Lairesse a reproduit, dans ses gravures à l'eau-forte, un assez grand nombre de ses travaux; il a tracé des scènes d'histoire religieuse, des mythologies, des portraits, des allégories et des fables.

« Dans ma jeunesse, écrit-il, je possédais parfaitement toutes les fables d'Ovide, de sorte qu'il suffisait que j'entendisse en nommer quelqu'une pour m'en rappeler jusqu'à la moindre

(1) Le Musée de Liège possède de ce peintre : Le Triomphe de Paul- Emile, en huit panneaux, la Descente d'Orphée aux Enfers et Judith.

circonstance; mais jusqu'alors mon père ne m'avait pas encore parlé de l'explication de ces sujets et de l'utilité qu'on peut en retirer. Je ne parvins même à cette connaissance que longtemps après. »

Les biographies de Lairesse abondent en anecdotes; le personnage y prêtait, comme dit J. Helbig, et son caractère devait les faire naître tout naturellement. Léger, primesautier, insouciant, hormis en ce qui concernait son travail, fort laid de visage et désirant pourtant plaire, surtout au beau sexe, un peu aventureux, il devait parfois s'empêtrer dans des embarras, ayant trop compté sur les ressources de son esprit pour se tirer d'affaire.

Faisant choix dans les récits des aventures qui lui arrivèrent ou qu'on lui prête, car il en est dont la vérité est contestée ou dont la réalité, tout au moins, n'est pas établie, J. Helbig rapporte cette histoire racontée par le peintre-littérateur Houbraken dans sa Vie des Peintres hollandais et qui paraît trop dans la nature de l'artiste pour ne pas être acceptée.

Un jour, dit-il, il prit fantaisie à Lairesse d'offrir à l'un des familiers de son atelier, nommé Barthélémy Abba, la gageure de peindre, en une journée, un tableau représentant Apollon et les neuf Muses. Le pari accepté, l'artiste se mit dès le lendemain au travail de bonne heure, et lorsque Abba vint à la soirée s'assurer des chances de gagner son pari, le tableau était très avancé; il ne restait plus qu'à peindre la tête d'Apollon. Lairesse pria son adversaire de poser pour le visage du Musagète. Abba ne put décliner une demande aussi flatteuse pour sa physionomie et perdit son pari.

Lairesse, certainement, exécuta ce jour-là un tour de force. Houbraken ne dit pas qu'il fit un chef-d'œuvre.

Gérard Lairesse, dont l'habileté était prodigieuse, incontestablement, et qui produisit tant d'œuvres diverses de peinture

et de gravure; lui dont le nom eut si grand retentissement à l'étranger et qui fut le protégé de Guillaume III, roi d'Angleterre et Stathouder de Hollande, aurait certainement dû s'enrichir par son art. Mais il gaspilla son avoir et, après avoir été, pendant quelques années, dans l'opulence, devenu aveugle vers l'âge de 51 ans, dans la vigueur de son talent, il fut obligé de vendre tout ce qu'il possédait: études, dessins, esquisses. Pour vivre, il donna aussi une série de conférences sur la peinture. Son fils en préparait les dessins.

Ces leçons du maître ont été recueillies et publiées, d'abord en hollandais et traduites plus tard en allemand et en français, toujours sous ce titre: Grand livre des Peintres où Vart de la peinture est enseigné dans toutes ses parties et expliqué au moyen d^ exemples et de gravures^ par de Lairesse, peintre (1). Le frontispice montre Lairesse enseignant malgré sa cécité.

Charles Blanc, dans son Histoire des Peintres, apprécie, en ces termes, le traité de Lairesse: « Cet ouvrage est des meilleurs, il contient d'excellentes vues et convient encore plus aux maîtres qu'aux élèves. Les idées en sont grandes, belles, souvent poétiques. Dirigé contre le naturalisme, qui avait si bien inspiré les peintres du siècle, ce livre recommande à chaque page l'intervention du jugement, le choix du sujet, la préférence à donner aux beautés classiques, le goût de l'antiquité (2). »

(1) La première édition de l'ouvrage parut en hollandais, à Amsterdam, en 1712. 2 vol. in-4o, dit J. Helbig dans son livre La Peinture au Pays de Liège, page 312. Elle fut suivie de deux éditions dans la même langue, 2 vol. in-folio, Amsterdam 1720 et 1745; de deux éditions allemandes en 2 vol. in-4o, Nuremberg 1724 et 1730 ; et enfin de deux éditions françaises en 2 vol. in-4o, Amsterdam 1725 et Paris 1787.

Nous possédons une édition en hollandais que ne renseigne pas Helbig, 2 vol. in-4o, Harlem, 1740.

(2) Histoire des Peintres de toutes les écoles, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, par Charles Blanc, G. DE Lairesse. p. 6.

Gérard Lairesse est mort dans le dénûment le plus complet, à Amsterdam, le 28 juillet 1711.

La rue de Liège qui porte son nom commence rue Basse- Wez et aboutit rue Grétry, en face de la station de Longdoz.

Le Cabinet des Estampes de l'Hôtel d'Ansembourg possède 13 gravures de Gérard de Lairesse. Sont à citer spécialement:

Le Sacrifice d' l phi génie ;

La grande planche Mars et Vénus avec cette inscription: QUEN MARS NUNQUAM VICIT VENUS;

Le Printemps^ exécuté par de Lairesse et N. Visschers;

UEté, exécutée par G. Lairesse et Somer.

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