‹ Les graveurs liégeoisChapitre 14 sur 21 · PORTRAIT DE PIERRE DES GOUGES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE PIERRE DES GOUGES

Gravure au burin par Jean Duvivier.

(Collection de la Ville de Liège.)

Jean Duvivier fut reçu membre titulaire de l'Académie de peinture et de sculpture de Paris le 28 mars 1718, mais il s'en fallut de peu qu'il ne dût la quitter quelques années après, tant il était devenu désagréable, grossier même envers ses collègues. C'est, du reste, à cette cause, qu'il faut attribuer le manque absolu, durant dix ans, de commandes de la Cour. Mais, ainsi que le fait remarquer M. Stappaerts, bien que son caractère ait jeté une ombre sur son talent, ce talent brille encore au premier rang parmi ceux dont la patrie doit s'enorgueillir.

Appréciant la gravure en taille-douce de Duvivier, l'auteur du Dictionnaire des Artistes dit qu' « on y remarque une touche mâle, fière. hardie, un dessin correct, de la vérité, de la chaleur et un effet piquant, qualités qui, ajoute-t-il; suffiraient pour transmettre à la postérité le nom de Jean Duvivier.

Jacques Delille, dans le septième chant de son poème V Imagination, glorifie aussi notre graveur liégeois. Parlant, en effet, des grands monuments de Paris, il lui consacre ces vers:

Duvivier, c'est à toi de tenter ces travaux Et si, dans nos remparts, des vandales nouveaux Brisent les monuments que le bon goût adore. Ton burin immortel les fera vivre encore.

La rue de Liège qui conduit de la rue Saint-Gilles à la rue Fusch porte le nom de ce maître graveur.

GILLES DEMARTEAU

LONGTEMPS, on resta incertain sur la date exacte de la naissance du célèbre graveur Gilles Demarteau. On savait qu'il était né à Liège: en 1729, prétendaient les uns; en 1732, soutenaient les autres.

M. J.-E. Demarteau, ancien directeur de notre Ecole normale des humanités, actuellement professeur à l'Université, un arrièreparent de Gilles peut-être, un chercheur dans tous les cas, pense avoir retrouvé son acte de baptême transcrit en ces termes dans un registre de l'antique baptistère liégeois de Notre-Dame-aux- Fonts:

« Paroisse Saint-Christophe. — 19 janvier 1722. — Gilles, » fils de Henri Demarteau et d'Anne Delincez, conjoints; parrain » et marraine, Antoine Deprez et Anna Couna. »

Ses parents, paraît-il, habitaient la maison blanche, chaussée de Saint-Gilles ; c'est ainsi que leur domicile est indiqué dans un acte du 18 juin 1732, avenu devant le notaire Bidard, de Liège (1).

Le père exerçait la profession d'armurier, métier qui, de tous temps, eut beaucoup d'affinité avec celui de graveur que choisit

(1) Bulletin de r Institut Archéologique Liégeois , t. XV: Notice sur Gilles Demarteau.

son fils Gilles. Ce dernier, ayant un frère orfèvre à Paris, dut s'y rendre à son tour, jeune encore, pour aller se perfectionner dans son art, les ateliers des graveurs liégeois étant déjà, à cette époque, très réputés dans la capitale de la France.

Un volume de 350 pages in-8o ayant pour titre : Gilles Demarteauy graveur du Roi, publié à Bruxelles, en 1883, par l'éditeur Van Trigt, sans nom d'auteur — nous savons qu'il a été écrit par Adrien Wittert, un collectionneur bien connu, né à Liège le 11 août 1823, décédé à Bruxelles le 14 avril 1903 — nous renseigne que Gilles Demarteau s'occupa d'abord, à Paris, de gravures ordinaires, de gravure à la pointe et au burin; qu'il fit, pour des libraires et des éditeurs de musique, des cartouches, des vignettes. On y mentionne un petit frontispice musical représentant le Soleil baignant ses rayons dans la mer et entouré d'instruments de musique gracieusement enlacés dans des rubans. Ce frontispice porte la date de 1751 et le nom en caractères romains: DE MARTEAU F. C'est la première œuvre avec une date certaine du grand artiste, nous dit Wittert, et il ajoute: « Déjà, dans ces petites gravures, d'une taille souvent très heureuse, très variée, très fine, dans l'ancienne manière liégeoise des Suavius et des Valdor, on aperçoit des pointillés, peut-être même des essais de l'emploi de la roulette dans les rayons du soleil ou les lignes des ombres. »

De cette période des essais, on connaît aussi de lui des illustrations des fables- de La Fontaine et un cuivre en taille douce, de gravure ordinaire, une bataille de chiens et de chats, tableau d'Oudry, avec ce titre: Un combat domestique.

Les peintres du XVIIIe siècle, qui, généralement, étaient dessinateurs, parfois même aussi graveurs, avaient pour habitude, avant de commencer un tableau, d'en faire des projets ou croquis à la sanguine. Fréquemment encore, ils exécutaient ces

esquisses aux crayons de différentes couleurs. Or, le désir d'imiter en gravure ces croquis souvent si intéressants, si fins, si délicats, amena Gilles Demarteau à imaginer un procédé nouveau de reproduction, consistant dans la substitution de la roulette à la pointe et au burin.

« La roulette, dit Georges Duplessis, dans son Histoire de la Gravure^ est un petit cylindre d'acier tournant sur un axe fixé à un manche et proportionné à la largeur du trait qu'il s'agit de reproduire. La partie extérieure de cette petite roue est couverte de dents aiguës, qui mordent le cuivre vernis en plusieurs endroits à la fois. Puis, lorsque l'eau-forte a opéré sur ce premier travail, l'artiste reprend, sur le cuivre nu, avec le même instrument, les traits qu'il tient à accentuer particulièrement. On se sert aussi d'un outil terminé par de petites aspérités inégales, qui donne des résultats pareils à ceux de la roulette (1). »

L'invention de ce nouveau procédé que l'on a appelé la gravure crayonnée, la gravure en manière de crayon ou à la manière du crayon, a été disputée à Gilles Demarteau, surtout par les graveurs français Bonnet et François; mais l'on a démontré et, aujourd'hui, il est généralement admis, que notre concitoyen a réellement été le créateur de la façon de graver qui imite le crayon.

Jamais, du reste, et ceci n'est contesté par personne, nul ne fut plus habile que lui en ce genre de gravure. Ses biographes disent même qu'il perfectionna sa découverte au point qu'il est souvent difficile de distinguer de l'original ses gravures en manière de crayon.

Gilles Demarteau, mettant à profit son procédé nouveau, composa de nombreuses académies ou cahiers d'études gravées

(1) Histoire de la Gravure, par Georges DuPLESSis, conservateur à la Bibliothèque Nationale de France. Paris 1880, in-8.

qui contribuèrent puissamment à renouveler, en France et partout, la science du dessin. En effet, non seulement en France, mais encore en Allemagne, en Angleterre et même en Italie, les planches gravées par Demarteau firent longtemps partie des modèles recommandés dans les écoles de dessin. Par ce moyen, écrit Frédéric Alvin, en l'article qu'il consacre au célèbre graveur liégeois dans la Biographie nationale, il rendit de grands services aux artistes d'abord, dans les provinces où les élèves n'avaient pour modèles que de mauvaises copies ou de médiocres dessins, aux ouvriers ensuite, en mettant à leur portée et sous leurs yeux des modèles de meubles, d'ornements et de fleurs qui leur permettaient désormais d'étudier et de sortir de la routine (1).

Les peintres que Gilles Demarteau s'est principalement attaché à reproduire sont: Van Loo, Huet, Cochin, Watteau et surtout Boucher, dit le professeur Demarteau, qu'aucun graveur n'a compris aussi bien que lui, et bientôt on dut, à cette prédilection de l'artiste liégeois pour le peintre de la pastorale et des bergères, des amours et des Vénus à la mode sous Louis XV, une série nombreuse d'estampes pleines de finesse et de grâce.

Le 2 septembre 1769, il était reçu membre de l'Académie des Beaux-Arts de France, ce qui est consigné en ces termes dans le registre des procès-verbaux de réception :

« Le sieur Gilles Demarteau, graveur dans le genre qui imite » le crayon, a présenté l'un des deux ouvrages qui lui ont été » ordonnés pour sa réception, dont le sujet est Lycurgue blessé » dans une sédition, d'après le dessin de M. Cochin. Il a supplié » l'Académie de bien vouloir le recevoir sur ce premier morceau, » promettant de graver le second aussitôt que le dessin original » lui aura été remis, ce que la Compagnie lui a accordé. Les

(1) Biographie Nationale, t. XIII, p. 866.

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