DE WITTE — BERCHMANS — DONNAT — MARÉCHAL
RASSENFOSSE (1)
DISSERTER sur les graveurs liégeois contemporains serait matière délicate pour nous, étant, avec la plupart, lié d'amitié. Heureusement, nous pouvons laisser parler des critiques et des historiens d'art dont l'autorité est bien établie. Nous nous bornerons à résumer leurs appréciations.
Dans le septième volume de son important ouvrage sur VArt Flamand (2), Jules Du Jardin constate tout d'abord que, depuis une vingtaine d'années, le goût de l'art s'est développé infiniment en Wallonie, et particulièrement à Liège; aussi veut-il bien, « par extension », s'occuper de ce qui se passe actuellement chez nous et reconnaître que notre ville « compte dans ses murs quelques artistes de grand mérite ».
(1) Maurice des Ombiaux. Quelques Artistes Liégeois : L'Art flamand et hollandais, t. VI, 1906, pp. 177 et suivantes.
Albert Neuville. " François Maréchal, peintre dessinateur et graveur liégeois. ,, Wallonia, t. XIV, no 1, janvier 1906.
Dr Hans de Winiwarter. " Armand Rassenfosse, dessinateur et graveur liégeois. ,, Wallonia, numéro de février-mars 1904.
(2) L'Art flamand, par Jules Du Jarul\, t. VII, pp. 180 et suivantes.
II cite notamment, François Maréchal, Emile Berchmans, Aug. Donnay, Armand Rassenfosse, Adrien de Witte qui, la plupart, sont surtout des graveurs à l'eau-forte et des dessinateurs; il ajoute: les jeunes aquafortistes et les dessinateurs liégeois d'à présent sont des plus intéressants: « Ils continuent brillamment la tradition des précieux maîtres de jadis, et ils font plus et mieux, a dit, en parlant d'eux, Paul Gérardy. La gravure et l'eau-forte servirent aux Ledoux (Suavius), à Valdor, à De Bry, à Natalis, à Demarteau surtout comme d'admirables procédés de reproduction des œuvres des peintres. Mais les procédés mécaniques venant enlever aux « arts mineurs » ce but restreint, les graveurs durent se décider à inventer eux-mêmes et la gravure wallonne n'existe, pour ainsi dire, comme art indépendant, que depuis la seconde moitié du XIX^ siècle. »
De l'auteur de l'Art Flamand, cette autre appréciation:
« L'école wallonne rayonne du plus pur éclat. Discrète et intime, fuyant le tapage, elle se maintient autonome, loin des grands centres intellectuels. Ils sont là quelques-uns, presque inconnus à Liège, qui seraient célèbres n'importe où. »
Jules Du Jardin, jugeant ensuite le faire et le talent particulier de quelques-uns de ces artistes, dit, par exemple, de François Maréchal, que « son art est d'une originalité rare », ce qui, sans conteste, a été remarqué par tous ceux qui ont vu ses dessins et ses eaux-fortes. « Par la nature de son art, écrit-il encore, François Maréchal semble être un artiste qui ne saurait œuvrer ailleurs que dans sa ville natale, car il a saisi la poésie spéciale de la cité industrielle de Liège. »
Lorsque Du Jardin écrivait ces lignes. Maréchal ne nous avait pas encore rapporté de Rome, où il fit un séjour de près de trois ans, en qualité de pensionnaire de la Fondation
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Darchis, ces admirables planches gravées dans la campagne romaine et que nous avons pu contempler depuis lors.
Il nous plait cependant, dirons-nous avec cet auteur, d'admirer principalement, parmi les oeuvres de François Maréchal, ses eaux-fortes et ses dessins ayant une portée psychologique, ses planches âpres retraçant les types des bas-fonds liégeois, ses sarcasmes que démontre sa « Nubilité », une jeune fille d'une maigreur étonnante, proie facile de la lubricité, ses ironies de l'amour qu'il expose dans une « Proposition », — un gavroche tétant une cigarette et déclarant ses désirs à une gaupe, — ses révoltes qu'il clame dans une « Epave », une malheureuse prostituée, épave de la vie, car tout cela est du document humain vu et rassemblé par un artiste, qui, sans crainte, dit la vérité et rien que la vérité, l'existence avec ses turpitudes constantes et ses plaisirs éphémères, l'existence telle qu'il l'a constatée chez le peuple ». Enfin, après avoir ainsi exprimé la portée synthétique élevée de l'œuvre de François Maréchal, l'auteur en conclut que cet artiste a — comme Constantin Meunier — érigé aux humbles, aux travailleurs un monument d'art dont la signification ultime est l'expression la plus juste et la plus sincère possible de la réalité.
Auguste Donnay, lui aussi, est, dit le même auteur, un modeste qui n'a jamais cherché les succès tapageurs et qui, silencieux et travailleur, confiné dans le terroir natal, ne s'est guère répandu au dehors. Le grand public ne le connaît donc guère. N'empêche que c'est un dessinateur précieux, un décorateur ingénieux, encore un illustrateur de marque et, ce qui augmente ses mérites, un écrivain délicat à ses heures.
Adrien de Witte est, de même, continue Du Jardin, un artiste liégeois préoccupé davantage de produire de belles œuvres que de rechercher la gloire, d'autant plus que les cours qu'il professe au sein de l'Académie de Liège absorbent une grande partie
de son temps. Tout en constatant qu'il s'ingénie à caresser ses œuvres avec amour, au point qu'en ces dernières années, sa fécondité s'en est beaucoup ressentie, pourrions-nous ajouter, l'auteur de l'Art Flamand se demande, avec nombre d'autres, si c'est défiance de lui-même et si de Witte ne serait arrivé au paroxysme de l'habileté artistique que pour juger avec une rigoureuse sévérité ses propres œuvres, en en sentant trop vivement ce qu'elles peuvent avoir au-dessous de la réalité?
C'est cela, sans doute, si ce n'est, se demande un autre critique, paresse d'un maître, préférant égoïstement méditer son rêve d'art pour lui seul sans en donner aux autres.
S'il peut y avoir, sous ce rapport, un soulagement apporté à nos regrets, c'est la conviction, en nous profonde, que le maître continue à former des élèves dignes de lui, des disciples aussi convaincus qu'il l'est lui-même, que, suivant l'expression de Victor Hugo, le dessin est la loi première de tout art.
En voyant l'eau-forte que nous reproduisons d'Emile Berchmans et qui servit de frontispice pour la très intéressante revue d'art française La Plume, on doit non moins regretter qu'un dessinateur d'une telle maîtrise ait aussi, jusque maintenant, trop peu travaillé de la pointe et du brunissoir.
Son œuvre, dans les autres branches de l'art, est cependant déjà considérable et Emile Berchmans vient seulement d'atteindre les 40 ans d'âge. Il a exécuté de nombreux et très fins pastels, peint à l'huile maints tableaux de chevalet, dont l'un a trouvé place au Musée de Liège, tandis qu'un autre a été acquis pour le Musée de Bruxelles. De lui sont les illustrations en lithographie du Dialogue des Courtisanes, de Lucien, et des Paroles d^un Croyant, de Lamennais.
Les grands travaux de décoration l'ont peut-être absorbé plus encore. Non seulement, en effet, il a composé et exécuté