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Pointe sèche par Armand Rassenfosse.
mince, mais solide de tissu. Vous prenez un crayon à mine de plomb, ni trop mou, ni trop dur, dit Delâtre, vous dessinez sur le papier le sujet qui vous convient en appuyant un peu sur le crayon. Vous soulevez de temps en temps la feuille pour vous rendre compte de votre travail, et vous voyez que, partout où le crayon a passé, le vernis est enlevé. Finalement le dessin tout entier se trouve sur le cuivre. Par contre, si vous regardez au verso de votre feuille de papier, vous y voyez votre dessin tracé de la couleur du vernis. Votre cuivre est alors prêt pour la morsure. Vous le mettez dans le bain de la même façon, et en prenant les mêmes précautions que pour l'eau-forte (1).
L' « aquatinte » est un genre de gravure à l'eau-forte ayant pour base la production mécanique d'un fond grèné.
Le grènage s'obtient au moyen d'une poudre de .^ésine que l'on fait tomber légèrement, à l'aide d'un tamis, sur le cuivre. Celui-ci étant ensuite chauffé, la résine se ramollit et y adhère suffisamment pour pouvoir répandre sur la planche un acide qui pénètre dans les intervalles imperceptibles séparant les grains de résine et donne ainsi à l'épreuve un fond grène d'un ton doux, voire même de coloration variée.
Au lieu de mettre la résine avec un tamis, on se sert d'une caisse en bois plus haute que large et dans le fond de laquelle on glisse le cuivre à grèner par une ouverture horizontale, après avoir, au moyen d'un volant ou d'un soufflet, agité la résine qui se trouve à l'intérieur. Celle-ci se dépose lentement et régulièrement sur le cuivre. Suivant le moment où l'on introduit le cuivre, le grain sera plus ou moins gros : de là le nom de « boîte à grains » donné à cet instrument dont l'usage courant date de la fin du XVIII^ siècle.
(1> Aug. Delatre. Eau-forte, pointe sèche et vernis mou, p. 21. Paris, 1887.
Les mêmes effets peuvent s'obtenir à l'aide d'un procédé beaucoup plus simple. On fait dissoudre de la poudre de résine dans de l'alcool, et l'on verse le liquide sur la planche de manière à l'en recouvrir complètement. En l'inclinant ensuite pour faire écouler l'excès d'alcool, l'évaporation ne tardant point à se produire, il ne reste bientôt plus sur le cuivre qu'une légère couche résineuse d'un grain très fin, très délicat. Ce procédé a été très heureusement employé par Félicien Rops pour ses aquatintes.
D'autres graveurs ont employé, au lieu de résine, du sel marin finement pulvérisé dont ils saupoudraient leurs planches préalablement enduites d'un vernis.
Le sel s'attache à ce vernis, pénètre jusqu'au cuivre et, l'ayant fait dissoudre dans l'eau, ils obtenaient, au moyen d'une morsure à l'eau-forte appliquée sur la planche ainsi préparée, un fond grèné de joli ton.
Ce procédé ne fut jamais cependant en grand usage.
Tout autre est le mode de gravure dit « gravure en manière noire » dont l'honneur de l'invention revient à Ludwig von Siegen qui, dès l'année 1642, faisait paraître, en oe genre, le portrait de la princesse Amélie Elisabeth de Messe Casse! (1).
Si nous n'avions de ce procédé que l'explication que nous en donne Félicien Rops dans sa lettre au maître-imprimeur d'eaux-fortes Delâtre, nous ne serions guère renseignés à cet égard:
« Les jeunes artistes, dit-il, — ou les vieux — qui voudraient faire de la manière noire en ces temps troublés, n'ont qu'à grèuer tout simplement leur planche avec du sable tamisé, et une bonne
(1) Louis de Siegen naquit en Hollande en 1609; son père était Allemand et sa mère Hollandaise. 11 mourut à Wolfenbuttel vers 1680. — Duplessis, p. 408.
FIGURE ASSISE Gravure au vernis mou par Armand Rassenfosse.
molette, comme on grène les pierres lithographiques; tracer ensuite, à l'encre de la petite vertu, leur sujet sur le cuivre nu, puis marcher de l'avant avec les brunissoirs, les ébauchoirs et les grattoirs. S'ils ont pour deux sous de génie, cela viendra tout seul (1). » Et puis, c'est tout!
Essayons de mieux faire connaître ce procédé auquel la gravure anglaise doit ses plus belles planches, ses principaux succès (2).
A l'inverse des autres manières de graver, l'artiste extrait de l'ombre le dessin, les figures, les images qu'il veut créer; aussi, le principal avantage de la gravure en manière noire est-il de fournir une gamme très étendue de tons intermédiaires entre le blanc pur et le noir le plus profond. Le procédé dès lors convient particulièrement à la reproduction des tableaux où la lumière est rare et concentrée. C'est ainsi que le tableau de Charles Soubre: « Saint Vincent de Paul au lit de mort de Louis XIII » a été reproduit en manière noire par le graveur Cottin.
La belle et grande planche de François Maréchal: « Tombée de la nuit dans la vallée de la Meuse » a de même été traitée par le procédé de la manière noire.
Préalablement à tout travail de gravure, le cuivre doit recevoir une préparation spéciale. On le recouvre d'un grain bien uni, de saillies aussi légères qu'extrêmement rapprochées et qui s'obtiennent au moyen d'un outil d'acier, de forme demicirculaire, nommé berceau. On y décalque ensuite le dessin à
(1) Delatre, p. 24.
(2) Nulle part mieux qu'en Angleterre, dit DuPLESSis, on ne sut tirer un bon parti de la gravure en manière noire et les Anglais ne furent, ce qui n'est contesté par personne, ni surpassés ni égalés par aucun des artistes qui, dans les pays voisins, s'exercèrent dans la même voie. — Duplessis, p. 308.
reproduire, puis, au moyen du grattoir on use le grain dans les parties qu'il faut rendre tout à fait claires ou très légèrement teintées. Le velouté qu'acquiert ainsi la gravure est plus grand que celui que peuvent donner tous les autres procédés.
Il existe, enfin, un genre de gravure qui permet de produire des estampes ayant l'aspect d'un dessin au crayon et dont le graveur liégeois, Gilles Demarteau, est l'inventeur.
On se sert, pour obtenir ce résultat, d'une petite roulette tournant sur un axe comme une molette d'éperon et munie d'un manche à la façon d'une pointe ordinaire; par ses mouvements de va-et-vient sur le cuivre nu, comme l'expose Lostalot, on produit une sorte de pointillé qui donne au tirage le grain voulu pour imiter l'aspect du crayon (1).
Tels sont les principaux genres de gravure.
Nous pourrions tout aussi bien dire : tels sont les divers procédés usités en gravure pour conserver à celle-ci le caractère du dessin, sa souplesse, son entière spontanéité, car la science du dessin apparaît plus que jamais comme la qualité maîtresse du graveur, aujourd'hui que la gravure est devenue un art créateur, de conception et d'interprétation éminemment personnelles.
(l) DE Lostalot. Les Procédés de la Gravure, p. 87.
FIGURE AU VOILE Gravure à l'aquatinte et au vernis mou par Armand Rassenfosse.
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LAMBERT SUAVIUS
LAMBERT SUAVIUS est le plus ancien des graveurs dont les œuvres ont contribué à grandir la gloire de la cité liégeoise.
Nous ne connaissons presque rien des circonstances de sa vie, qui doit être reportée au XVI^ siècle, sans que l'on ait pu, jusque maintenant, préciser exactement la date de la naissance, non plus que celle de la mort.
Tout un temps, il a même été confondu avec un autre artiste liégeois de la même époque: le peintre Lambert Lombard.
Cette confusion s'explique jusqu'à un certain point. Ils avaient le même prénom; ils étaient beaux-frères; Suavius fut presque toujours occupé à graver d'après le maître peintre Lombard, dont il avait, au surplus, été l'élève; s'étant aussi adonné à la peinture.
Il n'est plus contesté que Lambert Lombard et Lambert Suavius sont des personnages distincts.
Pour réfuter l'opinion de Sandrart, le peintre-biographe francfortois qui, le premier, avait avancé qu'ils n'étaient qu'une même personne, de Villenfagne disait déjà, le 25 février 1782, dans un discours qu'il prononça à la Société (VEmalation de
Liège, sur les artistes liégeois: « J'ai vu une estampe qui prouve le contraire; elle représente une Charité entourée d^ enfants; au bas, on lit: LAMBERT LOMBART, INVENIT, et, immédiatement après, L. S., qui est la marque de Lambert Suavius (1). »
Si l'on s'accorde pour reconnaître que Suavius est bien liégeois, il est établi, d'autre part, qu'il appartient à une ancienne famille d'artistes, originaire de Maestricht, qui vint s'établir à Liège, dans le premier tiers du XV^ siècle.
« La famille de Zutman, originaire de Maestricht, dit Eug. M. O. Dognée, vit naître dans Liège, une pléiade d'artistes dans divers genres.
» Entre tous ces Zutman, Susterman, Suavius, Ledoux, traductions alors fréquentes du nom patronymique, un sculpteur, Lambert, tailla les voussures de la porte de la Cathédrale qui faisait face au Palais et qui obtint du peuple la dénomination de beau portail. L'un de ses fils, nommé aussi Lambert, l'aida comme sculpteur. L'autre, Henri, orfèvre et ciseleur, acheva, entr'autres oeuvres, la superbe châsse de saint Lambert, qui, quoique dépouillée de divers accessoires, restaurée à des époques de décadence, reste une superbe épave du trésor de notre Cathédrale. Commandée par Erard de la Marck, ce chef-d'œuvre de notre orfèvrerie artistique exigea sept années de travail, la collaboration de plusieurs membres de la famille de son auteur, et la somme, très considérable pour le temps, de cent mille écus (1505-1512).
» Chez les Zutman se réunissaient de nombreux artistes. Comme notre grand Lombard, les peintres Balen et de Hasque, le sculpteur ToUet, s'étaient ï:'attachés iaux Zutmain par, ides mariages.
(1) DE ViLLENFAGNE. Mélanges de Littérature et d'Histoire, 1788, p. 115.
» Lambert Zutman, célèbre sous le nom de Suavius, fut architecte, peintre, poète, et surtout graveur. Les artistes remarquables de la Renaissance aimaient à se signaler par des productions dans diverses branches. Son burin expressif, sa taille courte et nette, l'égalent souvent aux illustres graveurs du grand style italien. Non seulement Suavius grava ses compositions, mais il reproduisit des œuvres de Lombard et d'autres peintres. Le même artiste établit à Liège une imprimerie d'estampes, la première qui fut créée sur le territoire belge (1). »
Suavius, en effet, a été l'un des fondateurs de l'école de peinture et de gravure établie, à Liège, au XVI^ siècle, sous la direction du peintre Lambert Lombard, connue, du reste, sous le nom de « Grande Académie de Lombard ». Il fut surtout le chef de l'atelier des cuivres et des bois de cette première école de gravure, la seule même existant alors en notre pays et où venaient étudier « les Flamands et les Anversois », au dire de l'historien brugeois Dominique Lampson.
Et non seulement Lampson, mais encore les anciens historiens de l'art en Belgique, Luc de Heere et Vasari, s'accordent à reconnaître qu'il pouvait y avoir ailleurs, à cette époque, des presses pour imprimer les bois, mais qu'il n'y avait qu'une seule chalcographie où l'on imprimait les planches de cuivre, et qu'elle était établie à Liège. Il est même rapporté qu'Anvers, qui désirait beaucoup posséder un atelier de ce genre, fit, en 1520 et 1521, des offres séduisantes à Albert Durer pour qu'il allât établir une chalcographie en cette ville, mais que celui-ci ne les accepta point. Albert Durer se vante, d'ailleurs, de son refus dans une lettre adressée par lui aux magistrats de Nuremberg, sa ville natale.
Suavius avait, en même temps que son élève de Bry et son maître le graveur Hardy, abandonné l'Eglise romaine pour
(1) Liège, p. 89.
adopter la réforme de Luther; aussi, les persécutions religieuses les obligèrent, tous trois, à se réfugier à Francfort oii ils transportèrent la déjà célèbre chalcographie liégeoise.
Le savant allemand, D^" Passavant, qui fait autorité, écrit de Lambert Suavius, dans son livre le Peintre-Graveur : « Cet artiste était un dessinateur et un graveur de beaucoup de talent, qui florissait entre les années 1540 et 1559. Guicciardini dit même qu'il était bon architecte, ce qui paraît être confirmé par les belles compositions d'architecture de ses estampes... » Et il ajoute:
« Son style de composition révèle une étude approfondie de l'antique et il nous a même donné une gravure du Colisée, ce qui semblerait indiquer qu'il s'est arrêté assez longtemps à Rome. Il y a dans sa manière quelque chose de particulier et de grandiose qui se rapproche de l'antique; cependant ses figures sont ordinairement très sveltes et ses draperies très légères. La taille, chez lui, est fine et soignée, dans les commencements assez maigre et même un peu raide. Celle de ces pièces qui est la mieux exécutée est l'estampe qui montre saint Pierre et saint Jean guérissant un perclus à l'entrée du Temple et qui porte la date de 1553 (1). »
Vassari, dans ses Vies des Peintres^ parle aussi de Suavius comme d'un excellent graveur et loue particulièrement une petite image représentant saint Paul occupé à écrire.
D'une note publiée, il y a quelques années, dans le Bulletin de V Académie d^ Archéologie, par M. Génard, l'archiviste d'Anvers, il résulte que Lambert Suavius « architecte à Liège » prit part, avec nombre d'architectes les plus réputés de différents pays, à un concours qui s'ouvrit, à Anvers, pour les plans de son Hôtelde-Ville, dont la première pierre a été posée le 27 février 1561.
(1) Le Peintre-Graveur, par J. D. Passavant, tome III, p. 110.