‹ Les graveurs liégeoisChapitre 6 sur 21 · THEODORE 1528-1598 — JEAN-THÉODORE · texte numérisé non relu

THEODORE 1528-1598 — JEAN-THÉODORE

THEODORE DE BRY était né dans l'opulence, nous apprend de Villenfagne, et tenait un rang distingué parmi ses concitoyens; mais la fortune lui devint contraire. Si son goût pour la gravure ne l'eut soutenu, il aurait été réduit à la dernière indigence. Heureusement pour lui, il y avait, de son temps, très peu d'artistes qui l'égalassent dans le maniement du burin: il en fit son objet principal, travailla sans relâche et rétablit entièrement ses affaires (1).

Né à Liège en 1528, Théodore de Bry mourut, en 1598, à Francfort-sur-le-Mein où, depuis longtemps, il s'était fixé, peuton dire, sans esprit de retour au pays natal, et pour cause.

En rapprochant ce changement de fortune subit et cette émigration à Francfort, d'une tentative faite à l'époque pour introduire à Liège la religion réformée, et qui eut pour conséquence un certain nombre d'émigrations, parmi lesquelles on a cru pouvoir signaler celle de notre de Bry, on en a conclu qu'il fût parmi les citoyens proscrits.

(1) DE ViLLENFAGNE, p. 116.

De Villenfagne dit que c'est probable « puisqu'on ne voit pas pour quelle autre raison il s'est retiré à Francfort »; Becdelièvre est complètement affirmatif à cet égard: « Partisan de la doctrine de Luther, il tenta, de concert avec plusieurs autres de ses concitoyens, d'introduire dans sa patrie, en 1570, la religion réformée. Ayant échoué dans leur entreprise, de Bry et tous les fauteurs de ces nouvelles opinions furent bannis de Liège par un décret, et leurs biens furent confisqués. Théodore de Bry, expulsé et privé de sa fortune, se retira à Francfort-sur-le-Mein, oii il fit ressource de ses talents ; il établit une librairie dans cette ville et s'appliqua sans relâche à se perfectionner dans son art, entreprit divers voyages dans ce but et parvint, en peu de temps, à rétablir ses affaires (1). »

Théodore de Bry a surtout excellé dans le petit, mais, ainsi que le dit ce biographe, le nombre des estampes qu'il a gravées est vraiment prodigieux: elles font rechercher quantité d'ouvrages volumineux qui en sont ornés et les estampes qu'il a copiées d'autres maîtres, et qu'il a réduites en petit, sont souvent plus estimées que les originaux.

Les ouvrages illustrés par Théodore de Bry étaient, généralement, imprimés avec texte latin ou allemand et à un nombre assez restreint d'exemplaires; aussi, conçoit-on aisément qu'ils sont peu connus et devenus très rares. Nous citerons le « Livre de science héraldique avec figures artistiques et leur explication pratique, traitant de la descendance noble et de toutes classes bourgeoises de distinction, gravure sur cuivre par Théodore de Bry de Liège, imprimé à Francfort-sur-le-Mein, en 1592. »

Et cet autre: « Emblèmes dignes d'être connus par la noblesse et par le peuple: symboles décrits pour chaque histoire

(1) Becdelièvre. Biographie liégeoise, t. I, p. 307.

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et vers élégants expliquant l'histoire représentée; en outre, imposition et dissertation par Galcarius sur l'origine de la noblesse; le tout récemment réuni, composé et gravé sur cuivre, par Théodore de Bry liégeois. »

L'édition allemande porte:

« Par Théodore de Bry, citoyen liégeois, chez les Francfortois impériaux. »

Comme on le voit, notre concitoyen, émigré en Allemagne, tenait à rappeler son origine liégeoise dont il était fier.

Dans un autre genre, on doit à Théodore de Bry et à son fils Jean-Théodore, comme lui expatrié à Francfort, une effigie séditieuse du duc d'Albe, escorté de tous les maux et du capitaine Prudent, sous les traits de Guillaume le Taciturne (1).

La publication de la collection des Grands et des Petits Voyages a surtout rendu Théodore de Bry célèbre. Il entreprit de recueillir et d'illustrer toute une série de voyages en Amérique et aux Indes qui furent imprimés «à ses dépens», suivant l'expression de Villenfagne, autrement dit à ses frais.

La dénomination de Grands ou de Petits Voyages, sous laquelle on désigne la première ou la seconde partie de cette importante collection, n'a rapport qu'à la différence du format des volumes qui la composent.

La première suite de voyages, appelée les Grands Voyages, et publiée en treize in-folio, concerne l'Amérique ou les Indes occidentales; la seconde, qui est relative aux Indes orientales, a été imprimée en douze volumes de moindre format.

(1) Jules Du Jardin. L'Art flamand, t. II, p. 183.

L'ouvrage, dans son ensemble, est rare et précieux. L'abbé de Rothelin en possédait un exemplaire. Il a été vendu pour 813 livres, en 1746.

Les gravures des six premières parties des Grands Voyages, publiées de 1590 à 1596, sont seules de Théodore de Bry. Celles des dernières parties, ainsi que les gravures des Petits Voyages, sont principalement de ses deux fils: Jean-Théodore et Jean- Israël qui, après la mort de leur père, continuèrent cette grande publication en même temps que la maison de librairie de Francfort.

De Nagler, dans son dictionnaire Allgemeiti Kunst-Lexicum, renseigne Jean-Théodore de Bry comme étant né à Liège en 1561 et mort à Francfort-sur-Ie-Mein, en 1623. George Hirth, dans son bel ouvrage: Les Grands Illustrateurs, reproduit, tome III, de nombreuses planches de Jean-Théodore de Bry et confirme ces dates ainsi que ces lieux de naissance et de décès que l'on retrouve encore dans la Biographie liégeoise de Becdelièvre, p. 329.

Nous nous demandons, dès lors, sur quoi peut bien se fonder le Dictionnaire de Larousse pour dire, tout en admettant aussi ces mêmes dates, que Jean-Théodore est né à Strasbourg et mort à Oppenheim?

Il est toutefois reconnu qu'il fut un très grand artiste, comme son père, qu'il a même égalé, sinon surpassé celui-ci, en imagination, habileté et originalité.

Quant à Jean-Israël de Bry, tout semble indiquer qu'il se consacra plus spécialement à la direction des affaires d'édition et de librairie dans lesquelles il était intéressé avec son frère.

Comme libraires et éditeurs, Jean-Théodore et Jean-Israël ajoutaient généralement à leurs noms et prénoms le qualificatif

MORS NULLI PARCIT

Composé et gravé par Jean-Théodore de Bry.

(Collection de la Ville de Liège.)

de Frères germains (fratres germanos), voulant, sans doute, marquer la parfaite entente qui régnait entre eux.

Jean-Israël, cependant, était aussi un graveur de talent et nombre des gravures des Petits Voyages sont de son burin.

Jean-Théodore, de beaucoup plus habile en son métier, très ingénieux et très artiste, s'est montré, comme son père, d'une rare fécondité. Il a gravé les estampes des dernières parties des Grands Voyages et la plupart de celles des Petits; les figures du Theatrum anatomicum de Gaspard Banhin ; les fleurs de deux grandes anthologies; dessiné et gravé tous les admirables portraits des ouvrages de J. J. Boissardo, c'est-à-dire des plus célèbres théologiens, jurisconsultes, historiens, géographes, philosophes, poètes, musiciens de l'Europe; enfin, de nombreuses planches détachées, ses meilleures pour la plupart. C'est ainsi que \'Age d^Or, d'après Bloemart, que Becdelièvre attribue à Théodore de Bry, est de Jean-Théodore. L'épreuve de cette superbe gravure que possède la Ville de Liège ne laisse aucun doute à cet égard ; elle porte, au bas, la mention gravée que Jean-Théodore de Bry en est i'auteur.

Nous sommes du reste portés à croire que, maintes fois, on a attribué au père ce qui, en réalité, appartient à un tel fils. Quoi qu'il en soit, nous pouvons les confondre dans une même admiration, car ces deux très grands artistes sont peut-être de tous les graveurs liégeois, ceux qui ont fait preuve de plus d'imagination dans leurs compositions. Ils se sont montrés, l'un comme l'autre, d'une rare originalité; leur métier était d'une souplesse et d'une finesse en tous points remarquables; ils possédaient, enfin, peut-on dire, tous les secrets de leur art.

La Ville de Liège tiendra certainement à perpétuer leur commun souvenir et aussi celui de cet autre admirable graveur que fut Lambert Suavius.

Elle a déjà donné les noms de Valdor, Varin, Natalis, Duvivier, Lairesse, Demarteau, à des rues de la cité liégeoise que ces grands artistes ont couverte de gloire; elle ne peut manquer de réserver le même honneur à Suavius et aux de Bry.

Le Cabinet des Estampes de l'Hôtel d'Ansembourg possède une très importante collection de gravures des de Bry; nous citerons notamment 35 planches d'écussons d'armes avec personnages, cimiers et feuillages, très beaux comme arrangement et de fort belle exécution ; plusieurs grandes frises avec foule de personnages, de composition, de caractère et d'exécution réellement admirables; 29 illustrations du livre Emblematica (1596), des plus originales et d'un métier étonnant, bien que quelquesunes ne soient pas d'une exécution exempte de toute faiblesse relative; 29 planches de lettres ornées, d'une haute fantaisie toute gauloise, extraites du Nova Alphati (1595), divers arcs de triomphe très beaux de composition et d'exécution; la superbe gravure VAge d'Or, d'après Abram Blommaert; un Therme romain avec encadrement remarquable; enfin, 12 portraits, tous très beaux, très expressifs, surtout ceux du géographe Mercator et du mathématicien Ptolémée Alexandre.

Il est un de ces portraits qui doit être tiré hors de pair: celui de Théodore de Bry, que son fils Jean-Théodore aura mis tout son cœur et tout son art à graver. Il est d'un admirable dessin et d'une irréprochable exécution. Il fait penser à certains portraits de Rembrandt ou de Holbein comme travail fouillé et profondeur de la pensée. Daté de 1597, une année avant la mort de Théodore de Bry, il porte, en ovale, l'inscription :

ANNO AETATIS SUŒ LXIX. Ao CHRI: 1597, THEODORUS DEBRY LEODIENSIS, et, au bas, la devise des de Bry:

Nul sans soucy Debry,

A cet important et intéressant carton de gravures, il faut, enfin, ajouter six dessins originaux, superbement coloriés, qui figurent des blasons avec cimiers et feuillages.

L'un de ces blasons se trouve au verso d'une gravure de Jean-Théodore de Bry, plusieurs portent les dates de 1594 ou de 1595 et tous sont d'une finesse de dessin remarquable et de couleur ravissante.

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