LA GRAVURE SUR BOIS
Les premiers livres imprimés, livres xylographiqiies ou livres imprimés typograpliiquement, contenaient des histoires (i) gravées sur bois. Les images des livres xylographiques, malgré la rudesse de la forme, intéressent par leur naïveté et ne sont pas sans attrait. Celles qui ont été insérées dans les livres des premiers imprimeurs en caractères mobiles ne sont p.is des essais moins grossiers; les figures ont souvent de l'expression.
La gravure sur bois a eu, sinon pour son premier, du moins pour son principal objet, l'ornementation du livre. Le livre, nous parlons du livre imprimé, paraissait devoir être décoré par la miniature, comme le manuscrit l'avait été. Mais, de même que l'art de l'imprimeur avait remplacé l'art de l'écrivain, un art nouveau devait naître qui faciliterait dans les premiers temps et supprimerait ensuite la tâche de l'enlumineur.
La gravure sur bois fut cet art; l'invention, du moins en Europe, remonte au commencement du xV' siècle (nous n'osons pas dire à la fin du xi\' siècle), mais c'est dans la seconde moitié du xV siècle que ce mode
(i) On appelait histoires, au xv» et au xvi« siècle, la représentation de scènes diverses, le plus souvent historiques.
d'ornementation si n.iturel fut appliqué à des objets différents; il ne devait pas tarder à être répandu.
La gravure sur bois était connue en Chine à une époque reculée ; on en faisait usage pour reproduire des textes et des dessins à la fin du vi'^ siècle. Notre ami Stanislas Julien nous a donné la traduction du passage suivant du Ko-tchi-hing-ycitèn (i) : « Le huitième jour du douzième mois de la treizième année du règne de Wèn-ti, fondateur de la dynastie des Souï (l'an 393 de J.-C), l'empereur ordonna, par un décret, de recueillir tous les dessins usés et les textes inédits et de les graver sur bois pour les publier. Ce fut le commencement de l'imprimerie avec des planches de bois. On voit qu'elle a précédé de beaucoup l'époque où vivait Fong-ing-wang ou Fong-tao (à qui l'on attribue cette invention vers l'an 932). » Le même fait est consigné dans une autre encvclopédie chinoise, le Po-toiig-piénlân (2); d'après un autre recueil, le Pi-lsoiig, l'imprimerie sur des planches de bois aurait été inventée au commencement de la dynastie des Souï (5S1 de J.-C.) et serait arrivée à la perfection sous la d3-nastie des Soung (de 960 à 1278). Un commissaire plénipotentiaire chinois, Pan-tse-tchèn, qui était très curieux d'antiquités, nous a montré à Canton, en 1844, des dessins et des inscriptions gravés sur bois, exécutés a la fin du xu' siècle, sous le règne de Ning-tsoung de la dynastie des Soung, et assez bien conservés pour qu'il ait pu en faire tirer de nouvelles épreuves.
Les origines de l'art de la gravure sur bois en Europe
(i) Livre XXXIX, folio 2.
(2) Livre XXI, folio ïQ.
sont incertaines et nous doutons que, par les documents ou les monuments, on arrive à dissiper les obscurités qui régnent en cette histoire. C'est que les estampes isolées, comme les livres xylographiques ou autres ornés de gravures, étaient destinés aux gens du peuple, à ceux qu'on peut appeler les pauvres et les ignorants, du moins par rapport à ce monde de la Cour, de l'Eglise ou du haut commerce dont les peintres et les enlumineurs satisfaisaient les goûts élevés. Ces anciens ouvrages ont presque tous disparu.
Si rare déjà est la mention des noms de ces derniers maîtres dans les comptes des dépenses des souverains, des églises ou des abbayes, qu'il est naturel que le silence se soit fait partout sur les ouvriers de métiers alors obscurs.
L'art de la gravure sur bois paraît avoir été exercé d'abord en Allemagne, et peu de temps après dans les Pays-Bas (presque au même moment en Hollande et dans les Flandres). C'est en Allemagne que, au xV siècle, il a été cultivé avec le plus de succès et qu'il a acquis le plus d'importance. Un graveur sur bois (Formschneider) du nom de Ulrich, travaillait à Ulm en 1398 (i), et au commencement du xv= siècle, vivait dans le couvent de Franciscains de Noerdlingen fraler H. Liiger, layais, optimus incisor lignorum (2).
(i) On a assuré plusieurs fois que le mot Formsclmcider n'est entré dans la langue allemande qu'un peu avant 1449 • '' semble que ce soit une erreur; ce mot était en usage dans les dernières années du xiv siècle.
(2) J.-D. Passavant, le Peintre graveur, t. I^'', 1860, p. 2t et 37. — Il y avait des graveurs sur bois à Nuremberg dans la premiers;
Sur les gravures sur bois regardées comme les plus anciennes, le sujet est représenté par un simple trait; nous voulons dire qu'on ne voit pas d'ombres indiquées au moyen de bacliures (i). Les draperies ont, le plus souvent, leurs plis arrondis; celles avec des plis ou des cassures angulaires paraissent avoir été dessinées sous l'influence de l'école de van Eyck (2).
Quand nous avons dit que la gravure sur bois a eu pour principal objet l'ornementatioii du livre, nous avons parlé d'une façon générale. Mais, à en juger par les anciennes estampes qu'il nous a été donné de voir, il semble que, dans les premiers temps, disons pendant les deux premiers tiers du xV siècle, le plus grand nombre des gravures sur bois étaient des estampes de piété destinées à décorer l'intérieur des demeures modestes, de ces briefc (feuilles volantes imprimées d'un seul côté avec ou sans vignettes) cités dans les écrits allemands.
Un hnejinakr (peintre de feuilles volantes), Albrecht Pfistcr, de Bamberg, qui aurait été formé par Gutenberg, a mis au jour, à Bamberg, en 146 1, le premier livre orné de planches gravées sur bois et imprimées typograpbiquement (il y en avait cent et une). Ce livre
moitié du xvc siijcle; Hans du- FormschiieiJcr a pré'.é en 1^49 serment comme bourgeois dans cette ville.
(1) Les Italiens, les Vénitiens surtout, s'en sont tenus à la gravure au tr.iit jusqu'.i la fin du xv<: siècle; l'emploi de la gr.ivurc ombrée a ctTmniencé pour ainsi dire brusquement chez eux au conimencement du xvi<= siècle.
(2) On observera comment le travail de la gravure était conduit en Allemagne au xv= siècle dans l'excellent ouvrage de Richard Mt;thcr intitulé : Die detitsche Bikherilhislralion dcr golbik tiinl Fiïih- Mnaissance, 1460-1530 (2 vol. in-4°, 1884).
est un recueil de fables en vers : Des Edel Stein par Boner (i).
Introduite à Lyon, la gravure sur bois s'y naturalisa promptement; elle trouva dans cette ville le milieu le plus favorable à son développement, au perfectionnement de ses procédés et à son emploi.
(i) Pfister a publié une « Bible des pauvres » avec cent soixantedix gravures sur bois.
10 LES GRAVliURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS