‹ Les graveurs sur bois et les imprimeurs à LyonChapitre 3 sur 30 · LA TAILLE DES MOULES DE CARTES A JOUER, A LYOM, AU \\" SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA TAILLE DES MOULES DE CARTES A JOUER, A LYOM, AU \\" SIÈCLE

On s'explique difficilement comment, il y a plus de quatre siècles, en 1480, étant données la nouveauté de l'entreprise et la condition du travail à cette époque, celle des applications de la gravure sur bois, qui était à la vérité la plus naturelle et qui devait être la plus féconde, a amené aussi vite la formation d'un métier, d'ailleurs très divisé et resté longtemps inaperçu quant à son personnel, et comment en ce métier les progrès ont pu être aussi rapides.

Lyon fut une des rares villes oi!i ce métier, qui fut élevé, moins de vingt ans après, à la hauteur d'un art, devint inséparable de Timpriuierie et aida à ses développements.

On était préparé à Lyon à mettre à profit pour l'ornementation des livres ce mode de gravure à peu près ignoré.

On faisait alors (au xV siècle) à Lyon des cartes à jouer, cartes imprimées avec des moules de bois, imprimées en noir avec \e-frotlon (i) et coloriées. Un

(i) Le frollon était un tampon de dr.np ou de crin dont le cartier se servait pour imprimer sur le moule.

personnel avait été formé et restait réuni pour exercer cette industrie (i). La réputation des cartes de Lyon devait être bien établie au loin, car un jeu de cartes de Lyon avait été donné en 1454 à Charles VII (2), et le roi René fit acheter en 1476 « ung jeu de cartes de Lyon pour Hellène (3) » au prix de onze gros d'argent.

Il y avait à Lyon, dans le xV siècle, un certain nombre de « faiseurs de cartes ». Nous avons, d'après les Nommées (4) et les rôles des tailles, de 1444 à 1489, les noms de trente-neuf cartiers : trois de 1444 à 146c,

(i) La fabrique de cartes à jouer était encore importante au xvi« siècle, et les cartiers, maîtres et compagnons, étaient nombreux. A l'entrée de Henri II et de Catherine de Médicis à Lyon en 1548, ils avaient leur place dans le cortège; ils marchaient, au nombre de cent soixante-douze, précédés de leurs taborins, fifres et enseignes, « habillez de blanc et noir, le plus de velours et satin ». Les cartiers faisaient alors en même temps un ouvrage singulier; ils garnissaient les fenêtres de papier (« engressez d'huile »). En voici des exemples: Guillaume de Bierces, cartier, fit en 1531 « des chassiz... en papier tant en la salle du consulat que en la chambre des papiers » (Archives de Lyon, CC 817). En 1542, un autre Cartier, Antoine Godin, a « refaict en papier et collé » ces châssis ce 954)-

(2) Nous ne connaissons pas le mandement d'après lequel le fait a été établi. Nous tenons ce renseignement du marquis Léon de Laborde.

(3) Mémoriaux du roi René. Nous ignorons quelle était cette Hélène ; elle n'était pas une des filles du roi, qui s'appelaient Yolande, iMaiguerite, Isabelle et Anne.

(4) On désignait à Lyon sous le nom de Nommées les registres dans lesquels étaient inscrits le nom et le domicile de chaque contribuable, avec l'indication de sa condition de fortune.

quatorze autres de 1473 à 1480, quatre autres en 1482 et en 1483, dix-huit autres de 1485 à 1489 (i).

Les « tailleurs (ou graveurs) de molles (2) de cartes » sont mentionnés séparément. Il y en a eu huit depuis 1444 jusqu'à 1493 (3). Le plus ancien d'entre eux est James (4) ou Jean Du Boys (. .1444-1481). James Du Boys, « tailleur de molles de cartes », demeurait « près le Palais», du côté du Royaume (5). Après lui sont venus Pierre de Lan, « faiseur de moles des cartes », qui habitait le quartier situé « depuis le puys Peloux jusques au Rosne » ( ..1465-1493 ) (6), et Pierre ou Perrin, « fayseur des moles des cartes, tailleur de molles », (..1465-1482) (7). Nous ferons

(i) Le nombre des cartiers augmenta peu à peu ; on en compte vingt-quatre qui sont inscrits dans les chartrcaux de 1492 et de

(2) Le iiioUe ou moule était la planche de bois gravée sur laquelle on imprimait la carte au moyen du frolloii.

(5) Nous ne connaissons, en dehors des tailleurs de moules de cartes de Lyon, qu'un nom de graveur de cartes à jouer français au xv= siècle, celui de Jean Goyrand (vers 1480). On a cité le nom de Jean Volay (1484), mais ce graveur, qui signait I V ou L V (en monogramme), travaillait au xv,' siècle, d.ms les dernières années du règne de François h'. (Voir l'article d'André Potlier sur uve ancienne forme à imprimer des caries à jouer , Revue de Rouen, juin 1846.)

(4) Le prénom de James est singulier et rare pour l'époque. James Du Boj-s était peut-être le même que Jamet le cartier.

(3) Archives de Lyon, CC 68, 1444, i" 57 v. 11 est possible que James Du Boys ait été déjà .i Lyon en 1457 (nous n'avons pas retrouvé le document d.ir.s lequel le fait était mentionné).

(6) Archives de Lyon, CC 89, 90, 91, 93 et 100.

(7) Ce graveur du nom de Pierre était un autre personnage que Pierre de Lan.

une mention spéciale d'André Perroset (..1491-15 12), Cartier, « tailleur de molles » et peintre, qui a peint des hysloires sur des toiles et qui a peint aussi en 149^ des toiles « moytié fleurs de Hz et moytié armines » pour l'entrée de Charles VIII et d'Anne de Bretagne.

Si trois des cartiers, maître Jacques (.. 1472- 1475 j, Jean Morel (..1472-1480) et maître Etienne (..1475- 1485), paraissent avoir eu le plus d'importance, deux aussi des tailleurs sont mentionnes le plus souvent dans les documents : c'est Louis de Luxembourg (..1484- 15 14) (i) et Gilles ou Gillet Le Riche (..1491 - 15 17). Celui-ci, « tailleur de molles de cartes, tailleur de molles, graveur en tailles de bois », demeurait chez un Cartier (Huguenin Turin), dans la rue « tirant d'Ambronay au puys Pelloux (2). »

Il est à remarquer que trois de ces tailleurs de moules de cartes au xv= siècle, les deux dont nous venons de parler, et Guillaume Gormy (. .1480-1493), gravaient aussi sur bois des jnoUes (moules) qui devaient servir à des impressions autres que celles des cartes. Ces tailleurs étaient désignés également, sur les rôles de l'impôt et sur ceux des pennonages, comme « tailleurs de molles, faiseurs de molles » (en général) «graveurs en tailles de bois » ou graveurs. Il ne faut pas s'étonner de voir le mot graveur employé à cette époque. Ce mot était entré dans la langue courante depuis un siècle ; on le trouve en effet dans plusieurs articles de l'inventaire du

(1) Louis de Luxembourg, « faiseux de moules de quartes, tailleur et graveur de molles de cartes », exerçait en outre la profession de « joyculx (ou joyeur) du leux » (joueur de luth).

(2) Archives de Lyon, CC 5.

mobilier de Charles V, inventaire fait en 1379 et en 1380(1).

Les cartes à jouer de fabrique lyonnaise certaine sont très rares. Nous n'en avons vu qu'un petit nombre qui sont de la fin du xv' siècle, et qui paraissent avoir fait partie de deux jeux différents (2). Sur une de ces cartes, un quatre de coupe (3), l'écusson aux armes de Lyon supporté par deux enfants ; sur une autre, un quatre de denier, la marque du cartier, A L (Antoine de Logiriera) dans un écusson (4). D'autres de ces cartes doivent être mentionnées. Une dame en costume de cour tient des deux mains devant elle un grand denier aux armes de France et Bretagne avec la légende : CVEVR -DE- FEMME- TROMPE • LK- MONDE ; en haut ks lettres C L ()). Le nom du cartier, Anloiiic de Logiriera :,

(i) Il s'agit dans cet inventaire de sceaux et de cachets {signets) d'or ou de pierres fines sur lesquels étaient graves (ce mot y est employé) divers sujets.

(2) Cabinet de M. Paul Le Blanc, de Brioude. Ces cartes ont 96 mil!, de haut sur 50 mill. de large.

(5) Ce jeu, dans lequel les cartes numérales présentent des coupes et des deniers (les autres signes des séries étaient les cpces et les hàlous), a été fait d'après le type des cartes italiennes. Il date certainement du commencement du régne de Louis XII.

(4) Il y avait en effet à Lyon, dans les dernières années du xv= siècle, un cartier dont le prénom, Antoine, est seul inscrit sur les cliarireaux.

(3) L'exécution (dessin et taille) est relativement assez bonne. L'impression est à six couleurs : noir, bleu, vermillon, violet, vert foncé, brun clair ou vieil or. Les cartes ont au revers un semis de fleurs de lis. Les lettres C L seraient-elles les initiales du nom du cartier? Un cartier du nom de Cl.iude La Paye ou de La Paye était établi à Lyon à la fin du xv siècle.

est sur une banderole placée aux pieds de valets : le valet de coupe, le valet d'épée, celui-ci appuyé sur une grande épée dont la pointe est en terre. Sur un cinq de denier l'inscription : de-toiis-le fie et-le- garde: sur un trois de denier, des armoiries et les noms de Jupiter, de Venus et de Pallas.

D'anciens moules de jeux de cartes ont été trouvés dans la région, dans le Dauphiné. M. Eolde Berthin, de Lyon^ en possède qui se rapportent à des jeux différents et qui paraissent avoir été faits dans la seconde moitié du xv' siècle. Sur plusieurs de ces moules, des figures de rois, de reines, de valets ( i ), à pied ou à cheval, le plus souvent sans désignation ; sur d'autres, les figures, avec les noms et les armoiries, des preux de la Table ronde et de celles des femmes célèbres de l'antiquité qu'on appelait les preusses. On n'a pas de moule des cartes numérales. Il n'est pas possible de dire à quel type ces cartes appartenaient et à quelle sorte de jeu elles étaient destinées, attendu qu'elles n'ont rien de particulier qui les distingue : ni signes ni devises ni points ni lettres ni chiffres (2). Le lieu de fabrication de ces cartes est inconnu (3) ; la gravure, de travail français, est grossière (4).

Des « faiseurs de lettres de molle » figurent aussi

(l) Sur deux de ces moules, le v;ilet est appelé •I-AQ.-VE- ; le dessin de chacun d'eux est un peu différent.

{2) Les signes devaient être figurés à la main sur les cartes.

(3) La ville de Lyon était, au xv^ siècle, le centre de fabrication le plus rapproché.

(4) Romain Merlin a publié la reproduction de ces moules si curieux dans son livre sur {'Origine des curies à jouer (1869).

l6 LES GRAVEURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS

sur les rôles des tailles. C'étaient des fondeurs (probablement aussi graveurs) de lettres d'imprimerie ( r ). Nous pensons que l'industrie nouvelle de la gravure et de la fonte des caractères d'imprimerie a été introduite à Lyon vers 1485 ou à peu près. Auparavant les imprimeurs faisaient eux-mêmes ou taisaient faire chez eux leurs caractères, s'appliquant, comme on le lit à la fin du CathoUcon de 1460, à obtenir « l'accord merveilleux dans les proportions et la grosseur des lettres au moyen de poinçons et de matrices (2). »

Un des premiers fondeurs de lettres à Lyon fut Nicolas Wolf, Ltipi ou Luppi (5), originaire de Lutter, dans le duché de Brunswick, qui exerçait aussi le métier d'imprimeur (..1495-15 12) (4). Deux autres fondeurs de lettres, en même temps imprimeurs, paraissent avoir

(i) On a dit que, dans les premiers temps, les orfèvres ont sculpté ou taillé en métal les caractères d'imprimerie. Le procédé de la gravure proprement dite a suivi de très près celui de la sculpture. Un orfèvre d'Avignon, originaire de Prague, Procope Valdfogliel (Waldvogel, en allemand), s'était engagé, par contrat passé le 10 mars 1446 avec un juif, nommé Davin, de Caderousse, à graver sur le fer vingt-sept lettres hébraïques dites de forme {scissas in ferro), selon la science d'écrire artificiellement {juxta scientiam et praclicam scribendi artificialiter) que Valdfoghcl avait enseignée depuis deux ans à ce juif et à quatre autres personnes d'Avignon (l'abbé Requin, L'imprimerie à Avignon en 1444, 1890). Il ne nous a pas paru, au moins d'après les documents, qu'à Lyon, au xv^ siècle, aucun orfèvre ait gravé et fondu des caractères d'imprimerie.

(2) Mira... palrotmnim formiiruniqiie coiicordia proportione et modulo.

(5) Wolf, en latin lupus (loup).

(4) Nicolas Wolf était encore à Lyon en 1512, mais il en est parti peu de temps après, car on a écrit sur le chartreau, en face de son nom, le mot recessit.

eu chacun un atelier de quelque importance, c'est Anjou Syrodet ou Syroudet (..1493 -"j" 1523) et Jéronyme Diéthemant (..1498-1508). Aymon Juste a été réputé pour son habileté comme modeleur, graveur et fondeur (. .1506-1516) (i).

Plusieurs imprimeurs n'en ont pas moins continué après 1485 à graver et à fondre eux-mêmes leurs caractères. Nous citerons Jean Trechsel qui a consigné au colophon du Glosstile in ArislokUs philosophie natnralis libres de Jean Versor (1489) la mention suivante : Has caractberes sculpsil Trecbsd Johaiiiies.

Après Gilles Le Riche mentionné plus haut, aucun graveur ne figure plus dans les chartreaux de Lyon comme « tailleur de molles de cartes », ce qui nous fait supposer que, à raison de l'accroissement de la fabrication des livres ornés de gravures, « la taille des molles de cartes » n'était plus que la moindre partie des travaux de ces graveurs.

( I ) Aymon ou Aymé Juste était peut-être it.ilien ; il signait A. Jusii. Il fit en 15 16 des arbres et des fleurs de cire pour l'entrée de la reine Claude (CC 667).

iS LES GRAVHUKS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS

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