LA TAILLE SUR BOIS A LYON' AU XV' SIECLE
L'estampe, petite ou t;rande, destinée à orner le livre, prenait la place de la miniature.
Les livres écrits à la main et décorés de miniatures allaient aux mains des princes, des seigneurs, des prélats et des riches personnages. Les premiers livres imprimés, tirés à un nombre d'exemplaires relativement petit, destinés pour la plupart aux églises et aux abbayes, étaient ou sans vignettes ou ornés soit de miniatures soit de planches coloriées ; le prix en était encore élevé. Mais le prix du livre imprimé s'abaissa et l'usage s'en élargit. Le livre devint une des marchandises de £icile débit aux foires de Lyon, il fut accessible à un plus grand nombre d'acheteurs ; la demande s'accrut vite dans les couvents, elle se produisit bientôt dans presque toutes les classes de la population.
Au commencement, on s'attacha à donner à l'estampe ou à la vignette l'apparence de l'image peinte; l'estampe devait être peinte le plus souvent. Le graveur, en taillant dans le bois les traits du dessin qui lui avait été fourni, faisait des moules, dont l'empreinte en noir ou en couleur devait être recouverte
par la peiiuure (i). C'était grossier bien souvent, la taille autant que l'enluminure, mais ces livres s'adressaient généralement à des lecteurs dont le goût n'était pas élevé. Le travail était fait aussi avec plus de liberté, et c'est ainsi qu'on voit les cartes de la géographie de Claude l^tolémée, imprimée à Ulm par Léonard Hol en 1483, relevées par un coloriage poly. chrome (2). On renonça vite à cet artifice qui ne faisait pas rechercher davantage les livres, qui les renchérissait et ralentissait le travail ; le dessin gravé (gravé d'abord avec un simple trait et ensuite avec quelques hachures) fut présenté tel qu'il était sorti de la presse.
Au XV' siècle, les tailleurs de bois, successeurs des enlumineurs, n'avaient pas le sentiment de l'art qu'on observe chez ceux-ci. Les ilhiiiiiiu'iirs lyonnais, à la fois écrivains et enlumineurs, quelquefois aussi peintres, ont fait des ouvrages nombreux dont le prix dénote l'importance. Ces enlumineurs prenaient presque tous, sur les rôles des tailles, la qualité de maître, ils ont été indépendants. Ils ont conservé, même pendant le règne de Louis XII, l'exactitude minutieuse des peintres
(i) Nous citerons en preuve un exempUiire du Propriétaire des choses du cordclier Barthélémy de Glanville (édition de « M« Jehan Cyber, maistre en l'art de impression », L3-on, sans date, vers 1(80), de la bibliothèque de notre ami A. Firmin Didot, exemplaiie dont les vingt estampes et vignettes sont couvertes d'un coloriage qui éclaire les feuillets et donne au texte quelque relief.
(2) On retrouve ce coloriage polychrome dans les Slatula ordinis Carlusiensis, imprimés à BAle par Jean Anierbach en 1)10 (Bibliothèque de l'Université de B.tle).
20 LtS GRAVEURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS
du xv= siècle, sans retour a \:\ forme gothique ou à l'esprit de l'art flamand, étudiant patiemment la nature et en rendant les traits avec simplicité. Un seul de nos enlumineurs était Flamand. Plusieurs d'entre eux étaient Italiens ou d'origine italienne : nous citerons pour Lyon les Bonté qui étaient de Florence. Les rares ouvrages qu'on a de noi illuniineurs, ouvrages du XV' siècle, ont été faits dans le goût français.
Il semble que, à partir de 1483, il ait été fait une distinction entre les enlumineurs. Les rôles des tailles portent les noms d'enlumineurs sans autre indication, et il y en a qui sont toujours désignés comme « illuniineurs de livres » ; nous citerons parmi ceux-ci Guillaume Choard, Georges Jarsaillon et sa femme Jeanne Dedorin, Etienne Joly et Pierre de Limoges (i).
Les tailleurs de bois étaient, eux, de véritables ouvriers dans l'acception actuelle du mot, et même, il nous semble, des ouvriers d'assez petite valeur et de pauvre condition (2). Ils étaient, en général, malhabiles; leur travail était inégal. La gravure sur bois fut pendant quelque temps un métier sans élévation. Du reste il n'eût pas été possible de rompre avec cette sorte d'archaïsme qui prévalait alors; le dessin plaisait d'autant plus qu'il était plus simple. Le système de gravure presque linéaire (3) se remarque dans
(1) De 1.183 à MÇi.
(2) La plupart des tailleurs de bois n'étaient alors que des ouvriers des ateliers d'imprimerie ou des fabriques de cartes.
(3) Nous rappelons que, dans les plus anciennes gravures sur bois, le dessin est rendu par un simple contour, sans qu'aucun relief soit exprimé par des hachures même rares.
le plus grand nombre des livres de ce temps. Le trait est tracé largement, les ombres sont indiquées faiblement, les hachures sont parallèles et ne sont jamais croisées. Le sujet était quelquefois enluminé. Quand il l'était, c'était de la f^içon la plus naïve, souvent au moyen d'un coloriage léger; il était quelquefois recouvert d'une sorte de gouache, voire même d'une véritable miniature (en donnant à ce mot sa signification actuelle). Nous citerons en exemple im exemplaire du Livre des sainclz anges, imprimé par Guillaume Le Roy en i486 (i), sur les planches duquel la gravure a disparu sous une peinture en couleurs et or assez étudiée.
Le coloriage, plus fréquent dans les anciennes gravures allemandes que dans les nôtres, avait sa raison d'être. 11 corrigeait la rudesse du travail, il accentuait la diversité introduite par les vignettes, il répondait au goût des acheteurs (2). Les couleurs étaient presque toujours les mêmes : le vermillon, le pourpre, le vert, la couleur de chair C3).
Cet état du métier dura jusqu'à la fin du xV^ siècle, mais déjà vers 1485, surtout après 1490, l'exécution fut plus fine et le progrès bien marqué. La situation
(i) Biblioiliéque de M. Julien Baudrier à Lyon.
(2) On avait autrefois un goût assez vif pour la couleur, et l'eiiluminure est née de ce désir de voir éclairer [iUuminare] par la couleur, par la miniature (application du minium), les feuillets couverts d'encre noire. Les lecteurs de livres se sont déshabitués lentement de cette ornementation.
(3) Il y a de rares exemples de l'emploi d'une sorte de laque rouge, verte ou jaune, avec addition de colle de poisson.
personnelle des tailleurs resta toutefois dans une condition d'infériorité.
Jules Renouvier, observateur pénétrant et sincère, qui a eu la hardiesse d'essayer de faire l'étude des manières des anciens graveurs (i), a émis l'opinion que les bois (2) des livres sortis des ateliers de L3'on « peuvent être attribués en quelque partie aux imprimeurs eux-mêmes qui étaient d'habiles artistes, mettant la main... à toutes L's pratiques de leur art (3). » Renouvier a compris ce qu'il y avait d'incertain et d'excessif dans une telle hypothèse (4), et il est revenu sur son assertion. Ces bois, a-t-il dit, « appartiennent, pour la plus grande part sans doute, à des artistes français, employés soit pour le dessin soit pour la taille de leurs vignettes, et qui sont restés inconnus. »
Le président Baudrier, qui a fait avec tant de conscience et de sagacité une étude approfondie des œuvres de l'ancienne imprimerie lyonnaise (5), inclinait à attribuer aussi aux premiers imprimeurs une large part, même manuelle, à tous les travaux. « Rien
(1) Des l)fcs el des manières des iii.iilres ^^'ruveiiis, 18 j 3 à l.Sjô, iii-4''.
(2) Nous employons le mot bois avec l'acceptiou de gravure sur bois.
(3) A'r= siècle, p. 103.
(4) Papillon 'avait exprimé la même opinion dans son Traité de la gravure en bois (t. I, 1766, p. 124)- Papillon n"a t'ait mention d'aucinic gr.ivure sur bois lyonnaise du xv= siècle.
(5) Henri Baudrier, président de chambre à la cour d'appel de Lyon, avec lequel nous avons entretenu longtemps des relations d'amitié, est décédé le 17 juin 1884.
d'étrange, nous écrivait-il, à voir tous ces talents, la gravure et la fonte des lettres, le dessin, la gravure et l'enluminure des vignettes, l'imprimerie, réunis en la même personne. Cette diversité d'aptitudes et de connaissances chez les maîtres était un des traits de ce temps (au xv^ siècle). »
En fait, quelque attention que nous ayons apportée à cette partie de notre sujet, nous n'avons découvert rien qui justifiât la supposition présentée par Renouvier et l'opinion exprimée par le président Baudrier. Quand on se rend compte, au moyen des rôles pour les tailles ou les services publics, comme était relativement petit le nombre des compagnons et des ouvriers dans un atelier, on peut juger de la lourdeur de la besogne du maître de métier, de l'imprimeur, et l'on ne peut guère admettre que celui-ci ait retenu dans ses mains les difi"ére;ues t'iches (i). Du reste, il faut distinguer. Aux débuts de l'imprimerie, les imprimeurs (il y en avait fort peu) ont été à la fois imprimeurs et graveurs ; ils faisaient euxmêmes leurs lettres, au moins jusqu'en 1485, ayant probablement quelquefois recours aux orfèvres pour cet ouvrage. La taille et la fonte des lettres de molle devinrent vers 1485 (autant que les chartreaux permettent de le constater) une industrie séparée. Le
(i) Il semble qu'il en était autrement à Venise, où les imprimeurs étaient en même temps assez souvent les auteurs Jes ilhislralioiis (dessins et gravures). Il y en a même, eu plus d'un désigné à la fois comme imprimeur et graveur (inlagliador de figure de h'giw). par exemple Luc .\ntonio Giunta et Georgio di Rusconi.
nombre des plnnches de bois gravées destinées à la décoraiion des livres était assez petit; il a dû suffire de quelques ouvriers pour les produire, et les imprimeurs avaient l'aide des cartiers.
L'état des choses changea vite. Le métier de tailleur eut bientôt des exigences qui ne permirent ni au maître ni à l'artisan d'en exercer un autre. Q.uoi qu'on ait dit, la division du travail était introduite avant la fin du xV^ siècle dans la fabrication du livre ; l'examen attentif des carnets de la taille le démontre. Les métiers de fondeur de lettres, de dessinateur et de tailleur d'histoires, d'imprimeur, d'enlumineur, de relieur, de libraire, étaient en certains cas pratiqués dans le même atelier, mais chacun de ces métiers était aussi plus d'une fois l'objet d'une petite entreprise distincte. S'il y a eu, au xv'= siècle, à Lyon, comme à Venise, des imprimeurs qui ont dessiné et gravé leurs bois, nous doutons qu'on en compte plus de trois ou quatre, et encore n'ont-ils pas pu travailler d'une façon suivie.
La gravure sur bois fut, au temps dont nous par- Ions, un métier un peu servile. La science du dessin manquait aux tailleurs, comme les connaissances techniques. Renouvier n'a trouvé à ce métier tel qu'il était exercé que le mérite « de cette crudité des fruits primitifs de l'art qui plait à certains goûts (r). » Sa remarque est exprimée en termes assez durs. Il y a eu dans ce métier l'exemple d'autres mérites.
Nous jugeons les graveurs lyonnais de la période
(i) XFe siècle, p. io6.
antérieure à 1490 d'après leurs œuvres, et nous ne saurions méconnaître la valeur relativement haute de quelques-unes de celles-ci.
Il f;iut d'ailleurs considérer que les imprimeurs lyonnais ne se proposaient pas de produire ce qu'on pourrait appeler des œuvres d'art. Ils ne prétendaient pas remplacer les écrivains ou copistes aux mains desquels on devait l'exécution des livres manuscrits si corrects décorés de miniatures ; ils n'avaient de raison d'être qu'en servant les goûts, les besoins et les intérêts du grand nombre; ils (nous parlons des imprimeurs lyonnais) s'attachaient aux versions en langue française de textes sacrés et de livres de piété, aux romans de chevalerie et aux chroniques aussi en langue vulgaire, à tout ce qui devait être l'objet d'un commerce facile et répondait au mouvement nouveau des esprits (i).
(i) On connaît mal, ou plutôt on ne connaît pas le régime auquel l'imprimerie était soumise alors à Lyon, mais il est certain qu'elle y jouissait d'une assez granJe liberté ; cela explique qu'elle ait pu, au xv^ siècle, entreprendre tant d'impressions en langue française, même de livres de piété.