‹ Les graveurs sur bois et les imprimeurs à LyonChapitre 5 sur 30 · LES LIVRES LYONNAIS AVEC GRAVURES SUR BOIS DU XV' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES LIVRES LYONNAIS AVEC GRAVURES SUR BOIS DU XV' SIÈCLE

On admet généralement que l'écrit en prose et en vers qui fut publié sous le titre de VAbuzè en court (i) et qu'on attribue à René d'Anjou (2), est le premier livre français orné de gravures. Le roi René était à Lyon en 1476, et l'on a supposé qu'il fit imprimer en cette ville, pendant son séjour, la vive allégorie que lui avait inspirée la politique de Louis XI ; celui-ci venait de lui enlever l'Anjou.

11 est très probable en eftet que VAbiizé en court a été imprimé à Lyon. Il l'a été sur ce papier qui a en filigrane la roue dentée ou le pot dont les premiers imprimeurs lyonnais ont t.iit usage. Les feuillets ne sont pas chiffrés, mais les cahiers sont numérotés avec des lettres ; l'apposition de signatures n'a été adoptée par les imprimeurs à Lyon qu'en 1477 (3)-

(i) Bibliothèque nationale, réserve. Y' 94.

(2) On attribue généralement VAlntzé en court au roi René, mais il y a d'autres attributions, l'une à Charles de Uochefort, l'autre à Jean, moine de l'abbave de Hault Selve.

(3) On connaît des impressions lyonnaises non signées, entre autres le Livre nommé les nw.i veilles du monde, sorti des presses

On ne peut donc faire remonter qu'à l'année 1477 au plus tôt la fabrication de ce livre et celle du DoctrinaJ de court (i), satire en prose et en vers, dédiée au duc de Bourgogne, qui parut à la même époque et qui n'a pas non plus d'indication de lieu, de nom et de date. Les deux ouvrages ont été imprimés avec les mêmes caractères gothiques. Ces caractères qu'on peut dire de style fleuri sont élégants et très nets (2), ils sont neufs. L'impression est bien ordonnée, et il est vraisemblable que l'exécution de VAbuzé m court et celle du Doctrinal de court sont postérieures de quelques années à 1477. Ces deux plaquettes paraissent avoir été imprimées en 1479 ou en 1480 et sortir des presses de Guillaume Le Roy, un des premiers imprimeurs lyonnais, très probablement le premier. Ce ne sont donc pas les premiers livres de langue française dans lesquels des bois gravés ont été introduits.

On lit à la fin du Doctrinal les vers suivants :

« Ung treppier et quatre croyssans

« Par six croix avec six nains faire

« Vous ferons estre congnoissans

« Sans faillir de mon milliaire. »

Ces vers donnent la date de 1466, laquelle doit être appliquée à la composition de cet écrit.

Guillaume Le Roy a imprimé au plus tard en 1478, peut-être même en 1477, sans y mettre son nom,

de Barthélémy Buyer et de Guillaume Le Roy (1474 à 1476?), qui n'a ni chiftVes ni signatures ni lettres fleurounécs.

(1) Bibliothèque nationale, réserve, Y= 90.

(2) Thierry-Poux, Les preinicis monnmeiils de l'imprimerie en France, pi. XIX, n° 4.

VExposkion et la vraye declaracion de la bible ioiil du viel que du nouvel teslameni, avec cahiers foliotés, dont le texte a été « veu et corrigé » par le moine augustin Julien Macho (i). La composition et le tirage sont incorrects de toute façon (2). Les planches sont, pour le dessin et la gravure, d'un travail inférieur et presque barbare. Le Roy a, dans son atelier, conduit de façons différentes le travail tant pour l'impression que pour Villustration du texte. Nous y reviendrons. Un autre ouvrage, traduit par le même frère Julien (Macho), h Livre du viirouer de la rédemption de Tiimain lygnage, achevé d'imprimer à Lyon le 26 août 1478, suivant nous par Martin Husz (3), est le premier livre orné de figures sur bois, date, qui ait été imprimé en France (4). Il est moins intéressant pour nous, attendu que les planches ont été copiées sur celles de l'édition allemande du Spéculum humanae salvationis ou en proviennent ( 5 )• Cette édition du

(t) Bibliothèque nationale, réserve, A 272.

(2) L'impression du livre de VExposkion de ki hihte dénote chez les ouvriers un défaut d'expérience qui a fait supposer que ce livre a été produit à une date reculée. Faire remonter cette impression au-delà de 1477 ne nous paraît cependant pas possible.

(5) Martin Husz, « niaisire Martin l'imprimeur >i, de Bottwar, dans le Wurtemberg, s'est établi à Lyon en 1477 et a été d'abord associé de Jean Siber (. .1477-1481).

(4) Bibliothèque nationale, réserve, .\ 1241.

(s) Cette édition du Speciihnii n'a pas de titre proprement dit, mais, d.uis la première ligne du texte, on lit ; In GoUts noinen amen. Hie vohel an ein Spiegel der mensMidien Bcliulliiissc. { « Au nom de Dieu, amen. Ici commence un miroir du salut humain. » ) Nous avons dit que des planches de l'édition de

Spéculum a été donnée à Bâle en septembre 1476 par Bernbart Ricbel (i). Ces estampes de la période des primitifs sont intéressantes par leur expression naïve et religieuse et par leur exécution à la fois rudimentaire et précieuse.

La différence n'est pas grande en réalité entre ces gravures et celles de VAbuzé en court et du Doclrinal de court (2). Elles sont toutes grossières, mais, dans les dernières, le dessin est meilleur, il est assez facile ; les personnages sont bien posés et les gestes naturels; les tailles sont d'une extrême simplicité. La façon vraiment enfantine de rendre le feuillage des arbres est propre à un certain nombre de dessinateurs de ce temps. Les arbres sont représentés de même dans VExposicion de la bible et dans plusieurs impressions de Guntber Zainer, d'Augsbourg (1470- 1477)-

Lyon de 1478 ont été copiées sur celles de Bâle de 1476. Plusieurs bois ont en effet des dimensions différentes, duelques-uns des hois ont servi pour les deux éditions, car aussitôt que Richel eut achevé d'imprimer son édition, il en envoya le matériel à Martin Husz à L)'on (le D' Sieber, de Bile, en avait recueilli la preuve). Le dessin est formé par de simples contours, sans hachures ou avec de très rares hachures. Ce dessin, en général incorrect, est bien arrêté ; les visages ont de l'expression et les mouvements une certaine justesse, malgré l'extrême naïveté de l'œuvre.

(i) Bernhart Richel a achevé d'imprimer à Bâle en septembre 1477 une autre bible, celle-ci sans gravures. Il n'a pas été le premier imprimeur .i Bile ; il a été précédé par Berthold Ruppel, auquel on attribue l'impression du Grcgorii iiioralia in libniiii Job, faite certainement avant 1468.

(2) Onze planches dans VAbuzè en court, et dix-sept (quelquesunes en double) dans le Doctrinal de court.

Guillaume Le Roy mit au jour en 1480 le roman de Fierabras ( i ), et Mathieu ou iMathis Husz (2), un Allemand (3), acheva, en janvier 1483 (4), la Consolation des pauvres pécheurs, « ouquel livre est contenu le procès faict et démené entre Bclial procureur d'enfer et Ihésus. » Le dessin est fiiible. La gravure est primitive : elle consiste surtout en traits simples qui donnent les contours, et les hachures sont rares. Même naïveté ou plutôt même rudesse dans le Livre des eueydes de Guillaume Le Roy (1483), « et est ledit livre au temps présent fort nécessaire pour instruire petis et grans pour chascun en son droit garder et deffendre. Car chose plus noble est de mourir que de villainement estre subiugué. » Pour Vlstoyre du vaillant chevalier Pierre /îlz du conte de Provence cl de la belle Maguelonne fille du roy de Naples (5), Guillaume Le Roy a eu à son service

(1) Le Fierabras a eu d'autres éditions : une en 1489 de Jacques Maillet, deux en 1497 '^t ^'^ '5°^ '^^ Pierre Mareschal et de Barnabe ChaussarJ. Du mouvement et de l'expression, naïveté du dessin et rudesse de la taille. (Voir la mort de Roland et le baptême de Clovis.)

(2) Cet impresseur de livres est dosigné souvent sous le nom de « maistrc Mathieu » (..1477 --J- de 1508 à 1511).

(3) Les imprimeurs allemands qui sont venus à Lj'on dans les vingt dernières années du xv= 'siècle étaient originaires de l'extrémité nord de la Suisse, des bords du Rhin, de la Sonabe et des pays environnants. Cette région était alors pour nous r.\llemagne, et Lyon n'avait de rapports qu'avec elle.

(4) Les dates que nous donnons sont celles des éditions que nous avons vues ; il peut y en avoir eu d'antérieures, et c'est le cas en cette occasion (1481 et 1482).

(■)) Bibliothèque nationale, réserve, Y- 361.

un tailleur, certainement français, plus maître de son outil, tandis que Mathieu Husz et Jean Schabler ont dû employer pour les Subtilks fables de Esope (1484) des graveurs allemands dont le faire était incorrect et lourd (i). Autres sont les éditions produites, après 1484, par Guillaume Le Roy et Mathieu Husz; on constate un progrès. On peut en juger par le Roinmanl de la rose « où tout l'art d'amours est enclose » (1485 ?), la gravure est déjà digne d'attention. Le Propriétaire des choses de Barthélémy de Glanville, imprimé à Lyon on 1485 par Mathieu Husz, « maistre en l'art de impression » (2), présente des ouvrages de dessinateurs et de tailleurs dift'érents, alors assez habiles; on en peut juger par la planche qui montre les moines Jean Corbichon et Pierre Forgct présentant leur livre à Charles V et par celle de Dieu le père pressant sur sa poitrine Jésus-Christ crucifié. Dessin et taille se ressentent du goût français ; l'ornement en rinceau de la première planche est élégant ( 3 ). La décoration du livre de Falère le graiit de Mathieu Husz (1485) est dans le même style ; l'exécution des

(i) Mathieu Husz a eu un atelier de graveurs diversement composé suivant le temps. Il a certainement f.iil emploi dans plusieurs éditions de hois d'ateliers d'Augsbourg, et il a eu chez lui des graveurs qui sortaient de ces ateliers. Il paraît avoir introduit quelque réforme vers 148;, mais l'effet en a été lent, car, dans la Vita Chrisli de Jacques Buyer et de Husz (1487), on trouve encore nombre de planches qui appartiennent à la grosse imagerie allemande.

(2) Bibliothèque nationale, réserve, R 21S.

(3) Passavant a parlé de ce livre 'd'après l'édition de 1482 (Le peintre graveur, vol. I, p. i)9). Plusieurs des vignettes ont été gravées en relief sur métal.

figures est relativement assez bonne. Nous disons relativement, car en somme tout cela est bien grossier et n'a en vérité qu'une valeur archéologique.

Avec Du Pré un changement apparaît : le dessin est moins négligé et le procédé est devenu meilleur. Jean Du Pré a exercé le métier d'imprimeur à Lyon certainement de i486 à t|95 ( i ), et dix-neuf ouvrages ont été signés par lui. Du Pré avait en 1493 à Lyon, dans son atelier « dix sept serviteurs de divers pays (2) ». Est-ce le même qui a imprimé à Paris dès 1481, à Chartres en 1482, à Salins en 1485, à Abbeville en i486 et en 1487, et qui, de retour à Paris en 14S6, y a travaillé jusqu'en '5^^ (3)^ Le Jean Du Pré de Lyon, le Jean Du Pré de Paris, qui avait, l'un comme l'autre, un grand mérite, a-t-il pu être aussi nomade, ayant transporté ses presses quatre ou cinq fois en des lieux différents et a-t-il eu dans le m.ême temps deux ateliers aussi importants, l'un à Paris et l'autre à Lyon? Nous ne le pensons pas (4). Dans le doute toutefois, nous

(i) Jean Du Pré est resté à Lyon probablement jusqu'en 1497, car c'est le 12 mai 1497 qu'a été signé le mandement par lequel le consulat d'Avignon lui alloua 60 florins en monnaie d'Avignon pio vectura meynagii discreti viri Johaniiii de Prato impressoris libionim qui venit de Liigduno ad habilandum et operaudiim in presniti civitate de arte sua. Le Jehan Du Prat d'Avignon est le Jean Du Pré de Lyon. Il est revenu à Lyon : il y était de 1499 à 1505.

{2) Archives de Lyon, LE 1493.

(3) Le beau missel avec figures à l'usage de l'église de Die a été imprimé à Paris en 1499 par Jean Du Pré.

(4) Les fontes de caractères dont les deux Jean Du Pré ont fait usage, l'un à Paris et l'autre à Lyon, ét.iient différentes; ce n'est

A lYON AU XV SIECLE 33

nous sommes arrêté ici à ce maître. Il a donné à Paris (i), eu 1488 (1489), des Heures à l'usage de Rome, qui portent nu verso du deuxième feuillet ces lignes : « C'est le répertoire des hystoires et figures de la Bible... contenant dedens les vignettes de ces présentes Heures imprimées en cuyvre. » Matliieu Husz avait été un des premiers à employer à Lyon des gravures en relief sur métal, et il en introduisit dans le Propriélaire des choses de 1^82. Les imprimeurs de Lyon ne furent pas moins habiles en ce travail que ceux de Paris; on le verra plus loin.

Le Missale higdnnense de 1487, signé par Jean Neumeister (Jean d'Albi), contient les armoiries du cardinal de Bourbon, dessinées dans le style gothique fleuri, avec des traits simples et bien arrêtés, et nous montre à quel degré de fermeté on était alors arrivé; c'est un travail tout à fait français. Dans le roman de Méliisine de Gaspard Hortuin et de Pierre Schenck (vers 14S3), les figures sont d'un large dessin et se rapportent à un type singulier (2).

pas toutefois une raison décisive. Notre ami Ambroise-Firmin Didot croyait, comme nous, à l'existence dans le même temps de ces deux Du Pré. M. A. Claudin s'est prononcé 1res nettement dans le même sens : suivant lui, le Du Pré de Paris est allé à Chartres, à Abbeville, peut-être .i Rouen et à Tours; celui de Lyon est allé à Salins et à Avignon.

(i) Jean Du Pré demeurait alors à Paris, en la grande rue Saint- Jacques, à l'enseigne des deu.\ Cygnes.

(2) M. A. Claudin, qui possède un fragment, le seul connu, de cette impression, tient ces figures pour gravées par des cartiers. Elles sont la copie retournée des mêmes bois que ceux de l'édition de Genève de 1478. Cette édition de Genève, dont l'unique exem-

Troie la grande, le recueil des hysloires de Troyes, composé par Raoul Le Fèvre, le chnpelain de Philippe le Bon, œuvre de Michel Topié et de Jacques de Herenbei'ch (1490), est rempli d'histoires dessinées et gravées dans le style flamand ou bourguignon ; il y a de grandes planches (de 24 cent, de haut sur 18 cent. de large), et devant ces planches de batailles à nom breux personnages, composées avec beaucoup de verve, traitées avec vigueur, on a la sensation du mouvement, de la mêlée furieuse et de la vie. Le faire est encore un peu gothique, le dessin est hardi, quelquefois très expressif, et la taille très ferme. Cinq ou six planches devraient être citées (1).

La Mer des histoires, en deux volumes, est du mois d'août 1491; elle a été imprimée à Lyon par Jean Du Pré. Elle nous intéresse particulièrement à raison de la belle fonte des caractères et surtout à raison de l'ornementation abondante qui a été introduite dans ce livre;

plaire complet se trouve dans la bibliothèque ducale de Wolfenbûtbel, porte au colophon : « Cy finist le livre de nielusine en francoys imprimé par maistre adam steinschaber natii de suinfurt (Schweinfurth) en la noble cité de genevc. L'an de grâce mil . cccc . Ixxviii ou mois d'aoust ». Ce livre contient soixante-trois gravures sur bois. Adam Steinschaber est le premier imprimeur de Genève; il a été associé en cette ville avec Henri Wiczburg de Vach (..1478- 14S0). — E. H. Gaullieur, Eludes sur la typographie genevoise du .XT» au X/.\'= siècle; BuUeliu de Vbislilut national genevois, 1855, p. 54, 65 à 70.

(1) « Les glorieuses prouesses forces et vaillances de Hercules Et aussi les trois destructions et recJifications de ladicte cité (de Troie) tant par ledit Hercules comme par les Grégeois o. Entre autres Hercule défait Laomédon et détruit Troie; combats des Grecs et des Trovens devant Troie; prise de Troie, etc.

mais ce qui lui ôte de son prix, c'est que presque tous les sujets sont la reproduction de ceux dont Pierre Le Rouge a illuslré l'édition qui est sortie de ses presses à Paris en 148S et en 1489 (i). Le format de celle-ci est plus grand et les gravures sont mieux exécutées. Pierre Le Rouge, de Chablis, qui avait été écrivain et enlumineur, qui avait imprimé à Chablis et à Troyes, avait fini par se fixer à Paris. Il prenait, en 1488, le titre de libraire et imprimeur du roi. Il a fait preuve en cette occasion d'un véritable talent (2). Il y a dans la Mer des histoires de Du Pré de grandes planches, qui, quoique au simple trait et avec quelques tailles pour donner un peu de relief aux personnages et aux objets, montrent chez le dessinateur et le graveur, de la souplesse et de la justesse dans le travail. Les caractères ressemblent à ceux du type gothique que Le Roy avait dessinés et avait adoptés pour les romans de chevalerie et pour ses derniers ouvrages. Le Roy fit école. Jean Du Pré prit ces nouvelles lettres pour modèles ; Topié, Mathieu Husz et Jacques Maillet les imitèrent de leur côté.

Les graveurs de Lyon, copistes habiles et soigneux, ont bien rendu les encadrements élégants formés par des feuillages, des fleurs et des rinceaux, les lettres capitales jetées sur un fond de charmants rinceaux et ce petit

(i) Du Pré ne nous p.iraît pas .nvoir fait usage pour son édition de bois de l'édiiion de Pierre Le Rouge.

(?) L'exemplaire de la Mer des histoires de Pierre Le Rouge qu; appartint à Cliarles VIII est conservé à la Bibliothèque nationale. Il est orné de quatre cent cinquante-deux miniatures, les initiales sont peintes en or et en couleurs. Les miniatures sont probablement l'œuvre de Pierre Le Rouge lui-même.

tableau un peu archaïque, cependant de la plus naïve ordonnance et d'un réalisme très étudie, qui représente le baptême de Clovis et la bataille de Tolbiac. Nous avons la mesure de ce que ces tailleurs faisaient de leur chef par plusieurs planches, la Jeanne d'Arc à cheval (i) et les Sibylles entre autres. Ces tailleurs n'étaient pas encore bien formés et la taille est rude. A côté de ces bois, on en voit dont le style est celui de miniaturistes flamands et dont les tailles fines et serrées donnent un peu de relief aux figures (2).

Claude Davost a publié, en 1506, une édition de la Mer des bysloires dans laquelle il a fait entrer une partie des anciennes planches et à laquelle il a ajouté une gravure très intéressante, le portrait de « la damoiselle

Triulce (Trivulce) très experte en toute science »

(vol. II, f° 187 v°), copie d'un portrait tiré de l'ouvrage de fra Jacopo de Bergame, imprimé à Ferrare en 1497 et qu'on dirait fait d'après un dessin de Léonard de Vinci.

Deux années plus tard, en 1493, Jean Trechsel publiait à Lyon sa grande édition de Térence (5).

(i) C'est une im.ige de faïu.iisie de Jeanne d'.\rc faite soixante ans après sa mort. Jeanne est à chev.il, en armure, coiffée de l'arniet (quoiqu'elle l'ait été d'ordinaire du bacinet), les cheveux épars, l'épée à la main (vol II, f" 192 vo).

(2) Les encadrements et plusieurs grandes planches ont la marque A ou AT (en monogramme), comme dans l'édiiion de Pierre Le Rouge. Les petites histoires de style flamand portent les lettres M et N. Sur quelques figures on lit des noms qu'on a présumés être ceux de dessinateurs ou de graveurs; cette supposition ne nous paraît pas fondée.

(3) Celte édition de Térence in-4o, accompagnée du commentaire de Guy de Jouanneau, a été revue par Josse Bade, mari de Thalie, fille de Jean Trechsel. Elle est ornée de cent cinquante-neuf gra-

L'ouvrage est réellement beau. Le dessinateur, resté inconnu, s'est montré intelligent et a conduit son crayon avec esprit et avec adressé ; les effets de scène ont été observés avec finesse, les personnages se meuvent librement et l'on voit sur leurs visages l'expression voulue par leur jeu. Plusieurs graveurs ont été employés à ce travail; le dessin a été rendu avec simplicité et avec largeur. Il y a toutefois un peu de raideur, duoique les graveurs n'aient pas eu un talent en rapport avec celui du dessinateur, tout est clair, vrai et correct. La diversité des tailles mérite d'être remarquée (i).

Après un tel monument véritablement original (2), l'art était bien près d'être constitué; il devenait chaque année plus vivace, il ajoutait au renom et à l'éclat de l'imprimerie lyonnaise.

Nous n'avons fait que signaler celles des impressions lyonnaises dont l'ornementation par la gravure offre un intérêt particulier. Il ne nous appartenait pas de nous étendre sur ce sujet ; l'ordonnance et la technique de cette ilhistralion ont cependant des traits distinctifs. On observe entre toutes ces œuvres une grande diversité. Chaque imprimeur avait ses procédés de décoration,

vures sur bois. DibJiii et A. Firniin-DiJot n'ont pas été seuls à. signaler le graiiJ mérite de cette édition qui offre à un rare degré les qualités d'une œuvre d'art.

(i) Ces gravures ont été imitées pour des éditions postérieures de Térence, à Paris, à Venise, etc.

(2) Nous n'avons fait mention que de quelques éditions. On jugera du caractère général de l'imprimerie à Lyon dans les premiers temps, en examinant les Premiers iiwnunients de l'imprimerie en France an XF= iièck, publiés par O. Thierry-Roux, 1890 (Lyon, p. 8 à 11, pi. XVIII à xxiv).

comme ses alphabets de lettres ornées. S'il y a des imprimeurs qui avaient dans leur atelier et sous leur direction une production de bois d'un bon travail, d'autres imprimeurs ont eu recours, pendant un temps assez long et même au-delà du xv^ siècle, aux tailleurs des cartiers dont quelques-uns gravaient de la façon la plus grossière.

Nous n'avons recueilli, ainsi qu'on le verra plus loin, qu'un petit nombre de noms de graveurs pour cette époque, et nous ignorons quels dessinateurs ont été employés par les imprimeurs. On comptait à Lyon, à la fin du XV' siècle, quatre-vingts peintres environ. Plusieurs d'entre eux ne sont pas restés étrangers à l'ornementation des livres. On sait que Jean Perréal (.. 1482- 1528), qui fut lié de la plus étroite amitié avec Geoffroy Tory, a dessiné quelques-unes des vignettes du Champ jlcury. Il a fait en i486 l'écu « aux armes et devise de mons' le cardinal arcevesque (le cardinal Charles de Bourbon) fait avec l'espée flambant pour ystoire (i). » Ce dessin a peut-être servi pour cette planche des armes du cardinal que Jean d'Albi (Neumeister) a pl.icée à la fin du missel de Lyon qu'il a achevé d'imprimer en 1487 (2).

Q.uanJ on voit le nombre d'imprimeurs allemands établis alors à Lyon, on incline à penser que les peintres allemands ou flamands de ce temps-là leur sont venus en aide. Nous devons mentionner quelques-uns de ces peintres : Mathias l'Allemand (. . 1485-1490), Jean Tibault, « natif de Bàle en Allemaigne » (.. 1490-1492),

(i) Archives de Lyon, CC 518.

(2) Voir le fac-similé dans le Neumeister de M. A. Clau.lin, p. 72.

Roboam de Masles, Flamand (. . 1490--J-1499), Pierre Claud, ce d'Allemaigne » (. . 1491-f 15 12), Jean, « le peinctre flamant » (. .1492-1 505), Jean de Hollande (. .1492-1307), Pierre le Flamand (..1495-1 503). 11 y en a un sur lequel il convient de s'arrêter, c'est Guillaume Le Roy, peintre flamand, que nous avons suivi à Lj'on depuis 1493 jusqu'en 1 525-1528, époque de sa mort. Le président Baudrier était d'avis que ce Guillaume Le Roy était le même que l'imprimeur (i). Certainement non, mais il était probablement le fils ou le neveu de celui-ci, tous les deux étant nés en Flandre, plus exactement dans le pays wallon. En 1493, l'imprimeur demeurait dans la rue « tirant de Sainct-Anthoine à Nostre Dame de Confort )■>, et nous apprenons par les Nommées que, après le décès de l'imprimeur, dans cette même année 1493, à la place de celui-ci, le peintre a été inscrit pour la taille dans le même loi^is qu'ils avaient habité ensemble (2). L'étroite parenté et le travail en commun des deux Le Roy, avec l'entière subordination du peintre, expliquent qu'il n'ait jamais été fait mention de celui-ci du vivant de l'imprimeur. .

(1) (1 IJemité de nom et d'origine, même époque de vie. Ne serait-ce pas un seul et même personnage?... Il n'y a rien d'étrange de voir, au xv= siècle, plusieurs talents réunis en le même personnage, au lieu qu'il est assez singulier de voir deux individus de noms et de prénoms semblables, de même origine, venir de si loin se fixer à la même époque, dans la même ville. » (H. Baudrier, 27 septembre 1883.)

(2) Archives de Lyon ; CC 6, i° 9 v°; g f" 601 r"; lo, (° 68 r°. — La rue de Saint-Antoine à Notre-Dame de Confort touchait pour partie à la rue Mercière. (Voir le plan scénographique de Lyon du milieu du xvi' siècle, feuille viii.)

ÎNous ne pouvons, i notre gr.md regret, mettre un nom sur les dessins si remarquables des éditions superbes des histoires de Troie de Topié, de h Mer des histoires de Dupré et des comédies de Térence de Jean Trechsel.

Nous n'avons cité que des peintres allemands ou flamands, à tort peut-être. Cependant Villustralioit des livres a eu lieu à Lyon au xV' siècle en ayant à peu près le même caractère qu'en Allemagne et dans les Flandres. On comptait alors à Lyon quelques peintres italiens; aucun d'eux, s'ils ont travaillé pour nos imprimeurs, n'a introduit les procédés de décoration italienne dans nos éditions. On ne trouve pas dans celles-ci autant de soin et de simplicité, d'élégance, de distinction et de précision.

RenoLivier s'est étonné que la tradition n'ait gardé la mémoire d'aucun des dessinateurs qui ont décoré tant de livres lyonnais; il a donné cette explication que, dans plus d'un cas, les gravures sur bois ont été l'imitation ou la reproduction des dessins (Instoires ou bordures), qui ornaient les copies manuscrites des mè nés ouvrages. Les planches originales auraient été l'œuvre d'illumineurs. Cela ne serait vrai que pour quelques livres, et cela ne donnerait pas la r.iison de la fréquence de figures de style allemand. Nos illumincurs appartenaient à l'école française.

Nous rappellerons, quoique le f.iit soit étranger à notre sujet, que les plus anciennes estampes gravées sur cuivre qui se voient dans un livre français sont celles, au nombre de sept et d'une dimension exceptionrelle, qui ont été jointes aux Saincles pérc^rinalions de Ihcriisalan cl des anviroiis et des lieux prochains, du

A LYOK AU W"-' SIECLE 41

tiiont de Synay et la glorieuse Katherine... (i). L'impression en caractères gothiques esc belle. Michel Topié et Jacques de Herenberch, deux Allemands, établis à Lj-on, l'ont signée le 28 novembre 1488. Seize gravures sur bois copiées par des mains françaises d'après les planches d'une édition donnée à Mayence deux ans auparavant par Herenberch (2), sont sans intérêt auprès des grandes vues qui ont un caractère primitif un peu étrange et un encrage singulier (3). Michel ou Michelet Topié ou Toupier, de Pyrmont, a habité Lyon pendant vingt cinq ans au moins, de 148S à 15 12. Associé avec Jacques de Herenberch de 1488 à 1490, il l'était avec François Dalmès (4) en 1498 et en 1.^99 (5). Il avait de belles fontes de caractères et il est probable qu'il les a faites lui-même (6). Jacques Mareschal dix

(i) L'imprimeur Nicolo di Lorcnzo dellam.-igna {Nicohms Laurenlii ulainaïuis) avait publié en 1477 à Florence le Moule saiiclo di Dio, qu'il avait orné de gravures en taille douce. Trois des gravures auraient été gravées, rapporte Panzer (vol. I, p. 40;), par Baccio B.ildini, d'après les dessins de Sandro Boiticelli.

(2) Les copies des hois de l'édition de Mayence n'ont plus le caractère franchement germanique des originaux.

(5) La vue de la Civilas Venetiarum doit être citée. Le trait sur ces estampes est net, mais il est comme velouté et a les apparences du trait de crayon sur la pierre lithographique. Robert-Dumesnil a exprimé l'opinion que le graveur, d'ailleurs inexpérimenté, était un orfèvre français (t. 'VI, p. 3 et 4). Zani l'avait aussi regardé comme français.

(4) Barthélémy Buyer et Jacques Buyer avaient épousé l'un et l'autre une Dahnès.

(5) Jean Neunieister, qui n'était plus maître alors, travaillait en 1498 dans l'atelier de Topié.

(6) Nous devons dire cependant que Herenberch, associé de Topié, passe pour avoir été graveur.

Roland était « en son lieu et place » en 15 12. On observe dans les dernières années du xv= siècle une grande inégalité dans l'ornementation des livres. On a publié alors des ouvrages populaires, dont Villtislralion est grossière, tels que la Vie du terrible Robert le Diable de Pierre Mareschal et Barnabe Chaussard (1^96), la Nef des folz du monde de Guillaume Balsarin (1499), le Pèlerin de vie humaine de Mathieu Husz (1499), etc. Le dessin et la taille ne sont que trop souvent quasi barbares soit qu'on ait copié des figures d'éditions de Bâle soit que l'œuvre ait été toute lyonnaise. Jacques Maillet et Guillaume Balsarin avaient chez eux des tailleurs malhabiles. 11 y avait toutefois, dans un petit nombre d'ateliers, il est vrai, des efforts bien dirigés. Ainsi Jean de Vingle (i) ne s'est montré inférieur à aucun de ses devanciers; il avait réuni de bons ouvriers. On peut juger de leur travail par les Quatre fils Aymon et la Légende dorée des sainctz anges (2). Il n'est pas sans inicrêt de faire la remarque que Jean de Yingle

()) L:i famille de Vingle ou de Wingle est peut-être, suivant M. A. Claudin, originaire de Wingles, petite localité sur la frontière de la Picardie et de l'Artois. Des de Wingle étaient graveurs de moules de cartes et cartiers à Tournai dans la seconde moitié du xiv: siècle. Notre Jean de Vingle était né en Picardie (Picardiae nationis] ; il a dû, avant de venir à Lyon, habiter Ambeville (que nous identifions avec Abbeville), puisqu'il prit .à Lyon le surnom de Jean d'Ambeville (..1495-1512). Jean Du Pré (le Du Pré de Paris) imprimait à Abbeville, en 1487, le livre de ta Cité de Dieu, orné de grandes gravures sur bois.

(2) Voir dans ta Lc^'cmle dorée, au preiiiier feuillet. Dieu, les saints et les saintes, et, au feuillet 302, un saint Denis d'une exécution simple et élégante.

était fils ou neveu d'un graveur de la Flandre française qui portait les mêmes nom et prénom et qui était établi à Lyon en 1493 ; il a fait d'un de ses fils un graveur sur bois. Ce Jean III de \'ingle, qui fut imprimeur à Pau en 1552, a gravé en Espagne, vers 1550, des planches dont le travail est large et ferme, entre autres le portrait de Juan de Yciar (i).

C'est à la fin du xV siècle que remonte la production de livres d'un type nouveau, au moins en France, c'est-à-dire de ceux dont les bois sont de petite dimension. Jean de Vingle a fait entrer ces petites planches, dues peut-être à l'initiative de son homonyme, le graveur venu de Tournai, dans la Légende dorée des sniiiclz anges, et Boninus de Boninis a achevé d'imprimer le 20 mars 1499 (1500) des Heures de la sainte Vierge (^Of/îcinin béate Marie Virgiuis ad usiiin Romane eccksie) qui méritent d'être l'objet d'une étude particulière. Ces Heures ont, dans le texte et en encadrement, des scènes et des ornements variés, d'une bonne ordonnance et d'un dessin net; au bas d'un certain nombre de pages est une danse des morts, sur fond criblé ou étoile (un semis de petites étoiles ou de points blancs sur fond noir (2), en trente sujets, depuis le petit enfant jusqu'au pape. Nous avons dit Boninus de Boninis pour ne pas commettre d'erreur. Ce maître habile, un artiste, n'avait rien de commun avec Benoît Bonnyn, qui exer-

(i) G. Duplcssis, Histoire de la gravure, 18S0, p. I2j. — A. Claudin, Les antkédnits d'Henry Poivre et de Jean de Vingles, premiers imprimeurs de la ville di Pau, 1893.

(2) Le fond criblé rappelle le fond d"or couvert de petits points sur lequel les miniaturistes peignaient.

44 LES GnAVEURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS

■çait À Ls-on de 1523 à 1546, et qui était un artisan fort ordinaire (i). Boninus de Boninis, originaire de Raguse, en Dalmaiie, avait imprimé à Venise dès 1478; il avait eu ses presses à Brescia et à Vérone. Il n'a pas perdu, en travaillant à Lycn le goût italien, et il a dû amener avec lui des ouvriers italiens qui ont taillé sur bois ou sur cuivre, dans un style un peu gothique, ces planches et ces vignettes si finies, si égales, et dont plusieurs sont fort jolies. Il y a une vie de la Vierge qui est charmante de tout point (2).

Nous avons parlé déjà des sujets, histoires ou ornenements, gravés en relief sur métal. Ce procédé était appliqué à Lyon vers 1480; il y était très répandu à la fin du xv= siècle, pas autant toutefois que quelques écrivains l'ont prétendu, et plusieurs imprimeurs mariaient dans les livres les vignettes gravées sur bois avec celles gravées sur cuivre. On le remarque notamment dans VHorliiJus anime {...soiiitus est Luç;ditiii arte el indnstria Johannis Clciii chalcographi). Clein a fait plusieurs éditions de ce livre de 15 13 à 15 18 pour Jean Koberger

(i) Bt;noît Bonnyn n'avait aucun lien de parenté avec Boninus de Boninis.

(2) Nous nous sommes laissé aller à trouver dans ce livre le style italien, mais le style rappelle plutôt la manière des peintres de notre école de Tours. Plus tard, dans le premier cinquième du xvi« siècle, on trouve des exemples de décoration selon le goût italien. Nous citerons les Heures de la Vierge à l'usage des religieux du mont Carme!, imprimées .i Lyon en 15 16 par le moine italien Steplianus de Basignana, qui contiennent environ cent cinquante gravures répétées plusieurs fois. Jean Movlin a copié alors pour sa bible latine les bois de la bible de Mallermi publiée en 1490 par Luc-.\ntonio di Giunta à Venise.

(Je Nuremberg. Les ornements qui forment la bordure des pnges et dont plusieurs sont datés de 15 15 sont gravés sur bois. Les quatre-vingt-neuf sujets, scènes ou portraits, sont gravés en relief sur métal. Presque tous sont de travail allemand. Hans Springinklee en a fait une partie (i); Erhard Schoen a dessiné, gravé et signé plusieurs portraits de saints (2).

Des imprimeurs de Bàle et de Lyon introduisirent dans leurs éditions, pendant le premier tiers du xvi^ siècle, des encadrements et des bandeaux taillés en relief sur métal; plusieurs de ces vignettes (et des plus remarquables) sont signées I F (3).

On aura observé que quelquefois les anciennes impressions t3'pographiques ilhisliées de bois gravés ont vu ce mode de décoration complété soit par un simple coloriage de ces gravures soit par leur enluminure faite avec soin ou par une peinture indépendante ayant le caractère de la rninialure. Des imprimeurs, à la tin du xv= siècle et au commencement du xyi"" à Lyon et .'i Paris, ont fait plus; ils ont fait entrer dans l'ornementation de manuscrits des planches gravées, et, si nous

(:) H.uis Springinklee, peintre, dessinateur et graveur sur bois, était élève d'Albert Durer; il signait HSK en monogramme (..1515ti540).

(2) Erhard Sclioen, de Knrcniberg, aussi de l'école d".-\lbert Durer, signait ES en monogramme (..1515-1547). Springinlilee et Schoen ont dessiné et gravé pour Clein et pour Saccon.

(5) I F str.iit la signature du graveur. — Le maîire I F serait : Johann Frank ou Johann Funenbach, suivant A. -F. Butsch [Die Bûcher oinaineiilH; der Retiaissance, 1S7S, p. 36); Jacobus Faber, suivant le professeur Vogelin (Rfpeilorium J'iir Knnitwissciischafl de H. Janitschck, t. X, 1S87, p. 367).

signalons le fait en cet endroit, c'est que les planches que nous avons vues dans ces livres étaient gravées en relief sur métal.

C'est aussi dans les dernières années du xV siècle qu'a commencé à Lyon la production de petits livres xylographiques d'un caractère sinon nouveau ( i ), du moins particulier, faits dans le genre de ceux qu'on avait produits en Italie, presque uniquement à Venise (2). Ce furent d'abord des recueils de patrons de lingerie, de tissuterie et de tapisserie, et, plus tard, des recueils de dessins d'ornement (« patrons de diverses manières »). Un d'eux n'a pour titre qu'un long exposé de seize vers dont voici la fin :

« A tous massons menusiers et verriers « Feront prouffit ces pourtraictz largement « Aux orphèvres et gentilz tapissiers « A jeunes gens aussi semblablement.

« Oublier point ne veulx aulcunement « Contrepointiers et les tailleurs d'ymages « Et tissotiers lecquelz pareillement « Par ces patrons acquerront héritages. »

On assure qu'il y a de ces petits livres lyonnais qui

([) Les reclus de Sainl-Marcel et de Saint-Épipoy, au xiv siècle, vivaient de la composition de dessins de broderies réunis dans des caliiers avec des dessins à la main. D'autres religieux ont suivi leur exemple au xv et au xvi= siècle. Claude Nourrv a publié vers 1530 des Patrons de broderie et de lingerie, inventés, les uns par un reclus de Saint-Martial et les autres par un carme.

(2) On faisait encore de ces recueils à Venise au xvi= siècle. Un élève de Mantegna, Zoan Andréa Vavassore, de Venise, a dessiné et gravé de ces panons dès i')25.

A LYON AU \v^ siucm 47

ont été faits au xv= siècle. Les plus anciens que nous ayons vus sont sortis des presses de Claude Nourry dit Le Prince, et Pierre de Sainte-Lucie, qui épousa la veuve de celui-ci, continua cette industrie.

Les recueils italiens ont plus d'originalité que les nôtres. Quelques-uns ont eu pour auteurs des graveurs (jntagliatori) qui étaient des dessinateurs assez élégants.

Ces cahiers de patrons dont la rareté actuelle s'explique par le grand usage qu'on en faisait étaient dans les mains des hommes aussi bien que des femmes (i). Les ouvrages à l'aiguille étaient une des occupations habituelles dans les couvents.

Avant de terminer, nous signalerons un petit livre dont il a été parlé de façon fort diverse. Il s'agit d'un Ars inoriendi qui est certainement de fabrique lyonnaise. L'édition (petit in-4°), tirée sur papier à la roue dentée, est imprimée en caractères mobiles; elle a pour titre en caractères typographiques : Traclalus brevis ac valde utilis de arle et sciailia bem inoriendi. Elle comprend douze planches gravées sur bois de la grandeur des pages, de 152 mill. de haut sur ï2:l mill. de large. Onze ces planches représentent un moribond sur son lit alternativement livré aux conseils d'un ange ou du démon. La douzième planche porte un autre titre : Ars vwriendi,

(i) M™= Burj^ Palliser, qui connaissait l'ancienne dentelle mieux que personne et qui a écrit une histoire si intéressante de ce cliarmant tissu, a fait de fréquents emprunts à ces petits livres si peu connus. Nous devons a sou obligeance d'avoir pu examiner les recueils lyonnais. Un de ces livres, fait au xvi« siècle, destiné « à ceux qui besongncnt de l'esguille » et qui contient cinquante-quatre planches de patrons de lingerie et de broderie, « taillé il est totalleinent par Jean Coste de rue Mercière à Lyon. »

en grandes lettres gothiques de fantaisie sur fond noir avec semis de fleurettes.

Les caractères proviennent de différentes fontes des dernières années du xv= siècle.

Autant qu'on peut en juger soit par les costumes soit par les caractères et les gravures, ce livre aurait été exécuté avant la fin du xV siècle. Le dessinateur, français ou flamand, av.ùt la simplicité et la naïveté des artistes de ce temps; il était habile, comme on le voit par quelques-unes des figures. Le tailleur avait un procédé de travail qu'on voit rarement employé à L3-on. Il a eu recours en divers endroits à l'emploi d'une sorte de semis de tr:iits courts et menus qui ont une analogie, lointaine avec ces fonds éraillés ou rayés qu'on voit sur des estampes du xv= siècle.

Les planches ae cet Ars moricudi sont faites avec un soin assez rare dans les éditions de ce temps et doivent être l'objet d'une attention particulière. Nous ne serions pas surpris qu'elles n'aient pas été faites par un tailleur d'atelier d'imprimerie. Elles sont toutes signées des initiales -I-D- un peu ornées. On les a attribuées à Jean Duvet (i). Cette attribution ne peut être justifiée ni par le style et le j'nirc de la gravure ni par la date présumée de l'e.xéicution. La signature est une des singularités du livre.

M. A. Claudin, dont on connaît la haute compétence et qui a bien voulu nous donner son opinion sur ce

(i) A. Claudin, Catalogue des livres de MM. RoiiJin et Rostain, 1S73, art. 122. Deschamps, supplément au Manuel de Brunet, iSyS, t. I", col. 67 el 6S. E. Jullien de La Boullaye, Étude sur la vie et l'œuvre de Jean Duvet, 1876, p. 31 et 32.

livre, nous a informé que, dans le Ouadragesiinale aiireum de peccatis de Jean Trechsel, daté de 1489, se trouve une gravure sur bois signée avec les mêmes lettres -I-D' Cette planche représente Robert Caraccioli de Licio prêchant dans une chaire devant le pape, des cardinaux et des évêques. Le style et le mode de gravure sont en effet les mêmes que dans VArs moriendi.

Il semble qu'on puisse regarder les lettres -I-D* comme les initiales du graveur, et l'on est d'autant plus fondé à le faire que ces estampes ont été exécutées avec un soin peu commun à cette époque.

Leur auteur aurait été un tailleur qui travaillait pour Jean Trechsel. Pour avoir signé son oeuvre, il ne devait pas être un ouvrier vulgaire, mais nous n'avons pas trouvé dans les chartreaux de graveur auquel ces initiales s'appliquassent. Un James Du Boys était graveur en tailles de bois; sa carrière a commencé en 1444 et a fini en 1480. On ne peut faire remonter à cette date le moine du Ouadragesiinale.

Un Cartier, « natif de Brèce près de Bourg », Jean Dale ou de Dalles, a travaillé à Lyon de 1485 à 15 15. Serait-ce lui qui aurait illustré cet Ars moriendi anonyme? Nous ne sommes pas éloigné de le penser. Ce petit livre, sans indication de lieu, de nom, de date, imprimé avec des caractères mobiles provenant de divers matériels, sans lettrines, ne paraît pas sorti d'une imprimerie. Il a été d'ailleurs imprime avec le frotlon (i) du Cartier. Il est pour Lyon une œuvre d'exception; le genre même de la taille le montre.

(i) Le frollon était un tampon de drap ou de crin dont le cartier se servait pour imprimer sur le moule.

Le cnnier Jean Dale peut avoir été le graveur, l'imprimeur et l'éditeur; cela expliquerai: sa signature et l'absence de colophon (i). Cette attribution n'est d'ailleurs qu'hypothétique (2).

Les graveurs sur bois lyonnais ont donné à leurs planches, même à l'origine de leur métier, un caractère particulier. Ils se sont sans doute inspirés en plus d'une occasion de l'art flamand, plus rarement de l'art allemand, soit pour le dessin scit pour la taille. Il est à remarquer qu'ils ont traité leurs personnages assez souvent à la façon des Flamands et des Hollandais : les attitudes en général justes, les visages ayant une physionomie individuelle bien déterminée, toutefois avec une expression un peu exagérée. Q.uoique nos tailleurs aient été comme noyés dans ce personnel des ateliers d'imprimerie tiré en grande parue de l'Allemagne et des Flandres, ils ont gardé leur personnalité et l'ont fait prévaloir. L'art principal de la typographie s'élevait et grandissait suivant le mouvement imprimé par ses premiers maîtres; il retenait pour ainsi dire le caractère germanique. L'art secondaire de la gravure sur bois se montra plus indépendant; il ne parait pas que l'enseignement lui ait été donné par des mains étrangères. Le caractère français est marqué dans la plupart des bois gravés. C'est l'effet de l'indépendance, des franches

(1) Un exemplaire de cet .^'i moriendi est au cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale (Ea, 7a, réserve); un autre appartient à M. Julien Baudrier.

(2) Les initiales -I-D- pourraient être appliquées à Jean Diamantier (Jean Genin dit le Diamantier) ; nous n'avons pas trouvé de justification de cette supposition.

A I.YOX AU XV SIKCLE 5 I

et vigoureuses allures que les peintres et les sculpteurs eurent à Lyon au xv= siècle. Il y avait alors à Lyon des Flamands, des Allemands et des Italiens, en très petit nombre d'ailleurs, mais on n'observe pas que nos artistes aient ressenti leur influence, et certainement ceux-ci ne furent jamais dominés par eux. Nous , avons dit plus haut que quelques-uns de ces maîtres. Allemands et Flamands, ont dû être les auxiliaires, ne fût-ce que dans une faibk mesure, de nos imprimeurs; cette coopération a été en fait très tempérée.

Nous ne sommes pas seul à avoir fait cette remarque. Renouvier, qu'il faut toujours citer quand il s'agit de juger la manière des graveurs, a constaté que, dans les premières estampes ou vignettes lyonnaises, l'imitation allemande (ou flamande) n'est pas toujours suffisamment dissimulée, mais que ces estampes sont gauloises, qu'elles ont « la variété, l'esprit dans la grossièreté, l'allure vive et vraie ( i ). » Cela est évident. Nos dessinateurs et nos tailleurs, qui ont formé le fond principal du personnel des ateliers n'ont pas été des copistes; ils ont commencé par être des imitateurs et l'ont été avec une certaine liberté. Ils ont montré dans leur travail, quelquefois élémentaire, dans leur dessin, souvent incorrect, beaucoup de finesse et de bonhomie, d'aisance et de vigueur; ces qualités sont bien à eux. En plus d'une occasion, en ce temps-là, les deux écoles flamande et française eurent à Lyon le même caractère.

On peut trouver dans les éditions lyonnaises du

(i) Des types et des manières des maîtres graveurs, XV' siècle, 185J, p. 106.

xv= siècle un certain nombre d'ornements, soit pour les encadrements soit pour les frontispices, les bandeaux ou les lettrines. Il y en a d'élégants, mais l'originalité fait en général défaut. Nous signalerons particulièrement la décoration au moyen d'entrelacs (i).

(i) Voir l'A majuscule du titre de VArs moriendi du maître I. D.

l'lMPRIMERIE a LYON

Page 1