‹ Les graveurs sur bois et les imprimeurs à LyonChapitre 6 sur 30 · ET AU COMMENCEMENT DU XV1= SIÈCLE · texte numérisé non relu

ET AU COMMENCEMENT DU XV1= SIÈCLE

La demande des livres s'accroissant, le nombre des ateliers augmenta à Lyon, et l'on est étonné de voir combien nombreuses et combien actives furent les presses lyonnaises à la fin du xv° siècle et dans les premières années du xvi^ siècle. Ces ateliers attirèrent à eux et s'attachèrent, pour la gravure sur bois, qui avait été si grossière dans les premiers temps, des hommes à l'esprit souple et original, à la main habile et hardie, malheureusement trop peu nombreux, qui restèrent dans l'ombre, tout en étant devenus des maîtres.

Au temps où Jean de Gourmont (i) avait porté si haut à Lyon l'art de la gravure en taille douce, l'école lyonnaise de la gravure sur bois s'était formée ; il lui fallut une vingtaine d'années pour s'affirmer. Une fois

(i) Le maître J. G., Jean 1" de Gourmont (..1506- 1526).

sortie de l'ombre, elle devait conserver pendant un demi-siècle la célébrité et la prospérité.

On peut exprimer par quelques chiffres le degré d'importance de l'imprimerie à Lyon à la fm du XV' siècle et au commencement du xvi'^ siècle. Nous avons relevé, sur les rôles des Nommées, des tailles et des Eslnblies, les noms des imprimeurs en 1493 et en 1520; le nombre n'est pas très différent de l'une à l'autre époque : soixante-quinze en 1493 et quatrevingts environ en 1520.

Étaient-ils tous maîtres ? Nous ne saurions l'affirmer. Cependant tout ouvrier travaillant chez un maître était exempt de la taxe et n'était pas dès lors porté sur les rôles ou en était rayé. Ainsi Denis du Vergier, impresseur de. livres^ devenu en 1492 « serviteur et pouvie », était alors déchargé de la taxe de vingt sous tournois qu'il payait précédemment (i). De même Jean Neumeister (Jean d'Albi), ayant perdu la qualité de m.iître et étant tenu pour pauvre en 1498 et en 1499, ne contribua plus aux tailles (2).

Nous donnerons plus loin la liste des imprimeurs lyonnais au xv' siècle, au nombre de cent cinquantetrois {t,).

Nous ne connaissons que deux imprimeurs ou réputés tels en 1473 (4) et que huit en 1478 et en 1479.

(i) Archives Je Lyon, CC 220, f» 16 v°.

(2) Archives de Lyon : CC 225, f" 98 r° ; CC 229, f" 127 r".

(3) Nous n'avons pas fait mention des personnes qui ont toujours été inscrites comme libiaires dans les cliartreaux.

(4) Nous disons deux, parce que nous tenons compte de Barthé- Icmv Buyer, quoiqu'il n'ait certainement pas exercé régulièrement la profession d'imprimeur.

En 1472 habitait dans l'iiôtel de Chaponay une femme, la veuve de Copin d'Aire, « maistresse des presses » (i). Ces presses ne devaient pas être des presses d'imprimerie, nous pensons qu'elles servaient au pressage des draps.

L'imprimerie en caractères mobiles de bois ou de métal exécutée au moyen de la presse a été inventée à Strasbourg vers 1434 par Henn (Jean) Gensfleisch de Sulgeloch dit Gudinberg ou Gurenberg.' Gutenberg était venu de Mayence ; il est encore incertain s'il était né dans cette ville ou à Strasbourg. Une association fut formée par Gutenberg, vers 143 6-1437, d'abord avec Jean Riffe, ensuite avec celui-ci, André Dritzehen et André Heilman ; elle fut dissoute par la mort de Dritzehen et par le jugement qui fut prononcé le 12 décembre 1439 à la suite d'un procès engagé entre les associés survivants. Gutenberg retourna à Mayence de 1445 à 1450 ; il avait continué ses travaux, et c'est à la fin d'août 1450 qu'il fit à Mayence un traité avec Jean Faust ou Fust. Pierre Schœffer ou Schoiffer fut partie à un nouvel acte signé en décembre 1452. Dès lors, l'histoire de l'imprimerie n'a plus que peu d'obscurités.

Cinq ans après la dissolution de la société formée entre Gutenberg et Dritzehen, en 1444, un orfèvre, originaire de Prague, du nom de Procope Valdfoghel (2), était à Avignon. Il avait surpris les secrets de Guten-

(i) .'La relaicée Copin Dayre ou de Hayre. » Archives de L)'on, ce 91, fo 58 V». — Cette femme figure sur les chartreaux de 1472 à 1485.

(2} Waldvogel, en allemand.

56 LKS GliAVEURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS

berg. Il aura été au service de cet orfèvre, Hans Dunne, témoin dans le procès de 1439, qui avait déclaré avoir gagné près de cent florins en travaillant pour Gutenberg, « seulement pour les choses qui concernent l'imprimerie (tniclcen) », c'est-à-dire probablement à la fonte et à la gravure des caractères de métal. Valdfoghel était en possession d'un matériel qui lui permettait de faire l'appUcation de ces secrets jusque-là si bien gardés (oinnia artificia ingénia (i) cl iustrumeula ad scribenduni arîificialiter ad lillera laliiia). Des contrats sous forme authentique, passés en 1444 et en 1446, ne laissent aucun doute sur ces faits (2). Procope Valdfoghel a eu successivement pour associés un juif nommé Davin, de Caderousse, Girard Ferrose, serrurier, originaire du diocèse de Trêves, établi à Avignon, Georges de Jardine, Manaud Vitalis et Arnaud de Coselhac.

Ainsi l'art de l'imprimerie a été pratiqué à Avignon dix ans après son invention, et cet art d'écrire artificiellement était, comme un des associés de Valdfoghel l'a juré sur les saints Évangiles, « un art vrai

(1) Ingénia de Juste, de stagna et de ferro. — Ce matériel est désigné dans une autre pièce du 5 avril 1446 : Instrumenta sive artificia causa arîificialiter scribendi tain ferro, de cullibe, de ciipro, de lethono, de plutnbo, de stagna et de Juste.

(2) La découverte de ces contrats aux arcliives du département de Vaucluse cl dans des études de notaires d'Avignon et l'étude des faits qu'ils ont mis en lumière ont été faites par M. l'abbé Requin auquel on doit une notice très intéressante sur ce sujet : Vlinpiinierie à Avignan en 1444, 1890. M. L. Duhamel a démontré l'authenticité des registres et des actes (les Origines de Vitnprinieiie à Avignon, 1890).

et très vrai, facile, possible et utile à celui qui voulait y travailler et qui l'aimait (r). »

Le Psautier de 1457, sorti des presses de Fust et de Schoiffer, est le premier livre impriuié qui porte une date. Il a été imprimé à Mayence.

L'imprimerie a été introduite à Bàle, vraisemblablement par Berthold Ruppel, de Hanau, au plus tard en 1467.

Elle le fut à Paris en 1469 : un livre y fut imprimé en 1470 (2). Jean Heynlin ÇJohaiines von Stein, originaire du diocèse de Spire, Jean de La Pierre), prieur de la Sorbonne, et le bibliothécaire Guillaume Fichet, docteur en théologie, avaient invité Michel Friburger, de Colmar, Ulrich Gering, du diocèse de Constance, et Martin Crantz, à venir établir des presses à la Sorbonne même ou à mettre en travail des presses déjà montées (3).

(i) Diclam arlem scrihciuii... ariificialiter... esse veram et verissiiimm, esseque facilem, possibikm et utikm hihorare vohnti et diligeuti eam. (Acte du 5 avril 1446.)

(2) On lit à la dernière page du livre, les Epislohie de Gasparino, de Bergame, les distiques suivants .■

n Vt sol lumen ! sic dûctriiiain f midis in oihein

(I Musarum nutrix, regia parisius ; « Hinc prope diuiiiam, tu quam germania nouU

« Arteni scribendi ! snscipe pronierita ; « Primas ecce lihros ? qtios hac industria finxit « Fraiicoruiii in terris, adibus alq luis ; « Micbael, Fdalriciis, Marliuusq magislri « Hos iiiipresserunl, ac facient alios. » Voir Jules Pliilippe, Origine de l'imprimerie à Puris, 1885, p. 43 ;i 49. 75 à 79.

(3) La bibliothèque de l'Uuiversiié de Bàle possède un volume

■ Ces premiers travaux ont été entrepris et ont été poursuivis d'une façon obscure. Ces essais n'ont pas frappé les esprits autant qu'on l'aurait pensé; il est vrai qu'on a tout fait alors pour les dissimuler. Ce que Jean Tisseur a dit .'i l'occasion de l'invention de la locomotive s'applique aussi à l'imprimerie.

« Et pendant ce temps-là, vous vous taisez, poètes!

« Vous, les prophètes, les devins!

« Vous n'avez rien compris à de telles conquêtes! »

On n'a découvert que de nos jours, au prix de recherches infinies, la genèse de cet art.

A Lyon, un livre imprimé parut en 1473. L'impression avait été faite par Guillaume Le llo}', hujus artis impressorie experlits, sur l'ordre et aux frais de

provenant de la biblioilicque de la Chartreuse de Bàle qui le tenait de Jean de La Pierre, et qui contient trois plaquettes parmi lesquelles le traité de l'orthographe de Gasparino Barzizio. de Bergame, imprimé à la Sorbonne en 1471 ou en 1472. En tète du volume est une IcUre de Guillaume Fichet à Robert Gaguin dans laquelle on lit le passage suivant : « Feriint cniin illic haui procnl a civitale M'Xgiintia Joaiiiiein qiicuiam fuisse, ciii coguoiiien Boiieiiioiitiiuo, qui primus omnium impressoriuin arlem excogiluveril, qua von calaino, lit prisci quidcm illi, neque peuna. ul nos fingimus, sed aeieis lilleris libri finguntur, d quidein expedile, polite et pukhre. » Fichet a rappelé plus loin les noms des trois imprimeurs parisiens et leur premier ouvrage : .1 Kequc praesertim hoc loco iiostros silcbo, qui supetant iam arle magisltum, quorum Udalricus, Micbael ac Mailiuus principes esse dicuntur, qui iam prideni Gaspariiii Pergametisis epislolas impresscrunt, quas Joannes Lapidiinus eniendavil...» Cette lettre précieuse a été publiée dans son entier en 1SS7 par notre ami regretté le docteur Louis Sieber, de Bàle; M. A. ClauJiii l'avait fait connaître en partie dans h Livre (p. 369 à 372) en 1883.

Barthélémy Buyer, marchand à Lyon, elle fut achevée le 15 septembre. Le livre commence par ces lignes : « Reverendissimi Lolharii dyaconi cardinalis samlorum Sergi et Bacchi q' poslca Inmcencius papa appdlalns e{st) Co{m)pcndiu{m) breiie féliciter i{n)cip:t. Oiiinqz co{n)line{n')s libros. Prese(n)s tractât de siipna altitonantis trinitate... Secu{n)dus de miseria co[n')dic{i)onis vite hnQn)aiie : » etc. (petit in-4°) (i).

Le président Baudrier, qui a poursuivi pendant de longues années, nous le répétons, avec beaucoup de soin, de patience et de finesse, l'étude de l'imprimerie lyonnaise et qui était un érudit d'une haute intelligence, avait acquis la conviction que « l'imprimerie a débuté à Lyon avant 1473 (2). »

Cela ne serait pas impossible si l'on n'admettait qu'une antériorité d'une ou de deux années au plus. La thèse du président Baudrier a été reprise, et l'on a même fait remonter à 1465 ou à i/\66, voire même à 1463, la naissance de cet art dans notre ville (3).

Le 27 octobre I-162, Adolphe de Nassau avait pris d'assaut la ville de Mayence et l'avait livrée au pillage et à l'incendie; des habitants, des artisans surtout, émigrèrent en grand nombre, et c'est cet exode en

(i) On lit in fine : u Scdeslissimi Satbane tiligationis conlra geiiiis l}umaiinm : Liber féliciter explicit : Liigdinii fer iiiagiilrii{m) Guillermu[iii) régis biiitis arlis i[in]pressorie expertu(in') : lionorabilis viri Bartholomei biiyerii dicte ciuilatis ciiiis iiissu et su{m)ptil'us i{ii!]pressiis Ar.no vcrhi incarnuti. M. cccc. lx.\iJ. qui(ji)todecio kul' . octobres. .S. n

(2) Henri Baudrier : Une visile à la bihliottièqiie de T Université de Bâte, 1880, p- ) ; De l'orthograplie du nom de Giiittaunie Konvitle, 1883, p. 18.

(3) Aimé Vingtrinier : Les iiicirtiubles de la ville de I-yon, 1890, p. 11; Histoire de l'imprimerie à Lyon, 1894, p. 19 à 36.

6o LES GRAVEURS SUR BOIS ET LES LMPRIMEURS

1462 et en 1463 qui amena la dispersion d'imprimeurs allemands en Europe. Conrad S'vveynheim et Arnold Pannartz, les imprimeurs du couvent de Subiaco dans la campagne de Rome, furent parmi les plus habiles. On a supposé que plusieurs de ces émigrés ont trouvé un asile à Lyon (i).

Les caractères des premiers livres de Paris sont différents de ceux de Lyon. Les premiers sont romains et ronds, se rapprochant, dans l'opinion de M. A. Claudia, d'un des types de Sweynheim et Pannartz. Les caractères du Lolbariiis sont de grosses lettres gothiques carrées qui rappellent l'école typographique des Pays- Bas (2).

La remarque a été faite que, avant 1473, même plus tôt, la concurrence entre les imprimeurs était déjà grande à Lyon et que cette concurrence avait déterminé Etienne Coral à quitter sa ville natale et à aller s'établir en Italie (3). On verra plus loin ce que nous pensons de cette concurrence; un fait est certain, c'est que le nom de Coral ne figure, au xv° siècle, sur aucun des rôles lyonnais. Comme conséquence de cette concurrence, il y aurait eu à Lyon, « dès 1473 et plus tôt «, une production de livres imprimés telle que l'encombrement s'en serait suivi,

(i) On a supposé aussi que le premier imprimeur lyonnais est venu de Paris en 1471 ou en 1472; cela s'expliquerait par les rapports que Guillaume Fichet entretint avec l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon. Il n'est pas probable que Guillaume Le Roy ait travaille à Paris, nous dirons plus loin ce que nous pensons de ses précédents.

(2) Claudin, Neumeisler, p. 75.

(3) Aimé Vingtrinier, Histoire de l'iiiiprimcrie à Lyon, p. 53 et 54.

A LYON AU XV^ SIECLE 6î

et l'on aurait cherché à Toulouse la vente de ces livres. Les deux stalionnaires ( i ) ou vendeurs de livres de l'université de Toulouse auraient reçu en 1473 ou en 1474 « des livres d'impressure... amenez pour vendre comme d'Allemaigne, Rome, Venise, Paris, Lyon et d'autres bonnes villes (2). » Ces livres « amenez pour vendre comme... de Lyon » pourraient n'avoir pas été imprimés à Lyon et avoir été mis d'abord en vente aux foires de Lyon qui étaient le principal marché pour les livres au xv= et au xvi" siècle.

Le commerce des livres imprimés, au temps de Fust et de Schoiffer, comme après eux, se faisait surtout en France. Fust était venu vendre lui-même des impressions à Paris qui offrait alors aussi pour les livres un débouché très sûr. Le D' Sieber nous a fait remarquer que Guillaume Fichet, écrivant à Jean Heynlin, le 7 mars 1472, lui parle de nombreux ouvrages de Cicéron que les librarii étrangers, « que nous appelons, dit-il, inipriineurs », venaient vendre a. Tours.

Nos recherches pour découvrir les imprimeurs qui auraient travaillé à Lyon en 1465 ou en 1466 ont été vaines; elles nous ont conduit toutefois à des constatations singulières.

Disons d'abord qu'il n'y a jusqu'à présent aucune preuve qu'on ait imprimé à Lyon avant 1473 (ou

(i) On appelait autrefois stationnaire, statioiiarius, le scribe qui avait écrit el copié les livres et qui les vendait en même temps que les objets de son métier (parchemin, papier, plumes, etc.) Le libraire a remplacé le siaiiontiaire, il exerçait assez souvent la profession d'imprimeur.

(2) A. ClauJin, hs Enlumineurs, les relieurs, les libraires el les imprimeurs de Toulouse aux XV' et XVI' siècles, 189;, p. 6 et 14.

I472). Le Compcudiiim brève du cardinal Lothaire, le premier livre daté, montre dans l'exécution les incorrections d'une œuvre de début (i). Il présente une impression défectueuse : les lignes et les caractères sont mal serrés, trois pages sont retournées, d'autres ne sont imprimées que d'un côté, etc.

Dans les premiers temps à Lyon comme ailleurs, les imprimeurs ont évité de signer et de dater les livres sortis de leurs presses. Il ne serait pas impossible, comme nous l'avons dit plus haut, que quelques impressions, des impressions de peu d'étendue (calendrier, livret d'école, catéchisme, pronostication, etc., lettres, statuts), aient été faites à Lyon avant le Coinpendium. Si cela est, ces impressions ne l'auront devancé que de très peu de temps. Toutefois on n'en sait rien.

Guillaume Le Roy représente bien l'homme qui s'essayait à une entreprise nouvelle. Il a eu, comme imprimeur, ce qu'on pourrait appeler plusieurs manières, et la remarque en a été faite par un érudit très expérimenté en ces matières, par M. A. Claudin, l'auteur des Pérégrinations de Neiuneister.

Guillaume Le Roy était Wallon, c'est-à-dire du pays de Liège, sur les bords de la Meuse, pays de langue française compris entre l'Allemagne et les Flandres. 11 a dû faire son apprentissage d'imprimeur dans un de ces pays,

(i) La Bibliothèque nationale possède un exempliire du Compeii' diiiin (réserve, C 5999). On connaît qu.ure autres exemplaires : celui de la bibliotlièque de la ville de Niort, qui est le mieux tiré; un exemplaire à Grenoble, un autre à Turin et le dernier en Angleterre.

probablement dans le dei-nier. 11 est dès lors naturel qu'il ait cherché à imiter des livres imprimés dans les Pays-Bàs. Ces lettres gothiques, lourdes, presque carrées, dont ^il a fait emploi à ses débuts, il les a empruntées à l'alphabet hollandais de cette époque, comme on les trouve dans les premiers livres imprimés à Utrecht. 11 s'en est servi pendant peu d'années, et, déjà en 1477, il les avait remplacées par un caractère qui a quelque analogie, a observé M. Claudin, avec celui d'une fonte que Vindelin de Spire avait employée à Venise en 1473 (i), soit qu'il ait mis à profit quelque occasion pour l'acheter soit qu'il l'ait fait graver. [,e Roy ne paraît pas en avoir été satisfait, il avait été en effet assez mal inspire. Quand il entreprit de publier des romans de chevalerie ornés de quelques lois, il avait fait choix d'un genre de gros caractères tout diiférents qui ne sont pas sans élégance. Ces caractères ne sont pas tout à fait français, on trouve dans leur dessin l'influence allemande et l'influence flamande. Ils rappellent de loin certains types de l'école typographique de Bruges, usités d'abord par Colard Mansion, adoptés ensuite par Veldener et par Caxton. Le Roy ne s'en est pas tenu là; il a cherché à se rapprocher davantage des types français , et ses derniers caractères gothiques, plus arrondis, présentent une meilleure ordonnance.

Ce que Le Roy a fait pour le corps de l'impression, il l'a fait pour ViHuslralion. L'ornementation du livre a, dans les dernières années de sa vie, surtout

(i) Pdlechet, Alphiibi:ts des iiiiprimettrs du XV' siècle, avec des fac-similés, 1893, p. 5 et 6.

pour les romans, une fermeté qui donne à penser qu'un artiste a été l'auxiliaire de l'imprimeur. Cet artiste est sans doute Guillaume II Le Roy, le peintre flamand qui demeurait avec l'imprimeur son homonyme et qui, après le décès de celui-ci, est resté dans le même logis et a été soumis à l'impôt à sa place.

Ce serait une attachante histoire que celle du premier atelier lyonnais et des travaux qui y furent accomplis dans des circonstances si diverses ; c'est à M. A. Claudin qu'il appartient de l'écrire. C'est aussi à ce critique sagace que revient l'étude de ces impressions lyonnaises primitives qui ont éveillé une vive curiosité.

Une d'elles se présente dans des conditions singulières, dans des conditions telles que son exécution paraît antérieure à celle du Compendium. Ce livre n'a pas de titre, et on lit sur le feuillet de garde cette simple mention : La bible en franchois ( i ). Pas de colophon. Les caractères gothiques sont bien formés et nets, ils appartiennent à des fontes de Guillaume Le Roy, à celles qui ont servi à l'impression du Livre nommé les merveilles du momie et du Miroir de vie humaine (Lyon, Barthélémy Buyer, 8 juillet 1477). Les lettres majuscules se trouvent dans la Légende dorée de Barthélémy Buyer (Lyon, 18 avril 1476). L'impression est assez bonne, quoiqu'elle soit moins régulière et quoique les caractères soient moins serrés

(i) Cette bible est dans la bibliothèque de M. Julien Baudrier à Lyon. Un autre exemplaire appartenait au marquis de Lagarde et a figuré à la vente faite après le dccès de cet amateur.

que dans les plus anciens ouvrages de Le Roy (i). En somme, cette bible a toute l'apparence d'une œuvre des premiers temps ; elle a été faite par un homme maître de son art et disposant d'un outillage qui ne pouvait guère être meilleur pour l'époque, mais cet imprimeur n'avait pas encore pu régler avec sûreté le travail en tous ses détails. Ce livre ne porte ni indication de lieu, de nom ou de date ni chiffres ni signatures. On n'y voit aucune gravure sur bois; les lettrines sont très simples et de couleur. C'est à raison de l'origine des caractères et de l'ensemble des traits distinctifs du livre qu'on peut le tenir pour être de fabrique lyonnaise et pour avoir précédé les autres œuvres de Le Roy.

Nous avons dit que les imprimeurs lyonnais n'ont introduit les chiffres et les signatures dans leurs livres qu'en 1477. On connaît quelques ouvr.iges, certainement imprimés à Lyon, qui n'en ont pas (nous citerons entre autres k Livre nommé les merveilles du monde, sans mention de lieu ni de date, attribué à Guillaume Le Roy) (2), mais on ne peut regarder aucun d'eux comme étant d'une fabrication très ancienne (3). Il y en a du reste de postérieurs à 1477 qui n'ont pas non plus de chiffres et de réclames, par exemple le Liber

( I ) Le pnpier vergé a plusieurs filigra:i;s différents, tous lyonnais : une main étendus avec une étoile, une tête de bœuf couronnée, une petite tête de bœuf avec une sorte d'étoile, etc.

(2) Les lignes sont longues et flottantes, les lettres mal serrées. (Bibliothèque nationale, réserve, G 202.)

(3) Le miroir de h vie humaine, de Barthélémy Buyer, en 1477 (avec signatures), a été imprimé avec les caractères du livre des Merveilles.

de consolacione mcdecinariim simpUcium solulinamm (sic) sorti en 1479 des presses de Martin Husz et de Jean Siber (i).

Il est à remarquer que c'est un livre pourvu de signatures, c'est-à dire de production postérieure à 1476, qu'on a jugé antérieur de plusieurs mois ou de plusieurs années à l'année 1473 (2). L'Exposicion et la vraye declaracion de la bible tant du vie! que du novel testament, dont on a deux tirages (3), contient de nombreux bois dont le dessin et la taille sont mauvais. Les caractères et les lignes sont parfois mal serrés, les lignes sont inégales; l'incorrection du travail serait, a-t-on dit, un signe de plus grande ancienneté. Nous n'en croyons rien. L'inhabileté dans l'exécution d'une impression est indépendante de sa date. L'Exposicion de la bible, imprimée avec des caractères de Barthélémy Buyer et de Le Roy, quelque médiocre que soit le travail, a des traits communs avec les premiers livres lyonnais signés. Au surplus la question de la date est résolue par les signatures.

Il faut en prendre son parti. D'après ce qu'on connaît des mouvements de l'ancienne imprimerie lyonnaise, on est conduit à s'en tenir à l'année 1473;' tout au plus pourrait-on admettre, et encore à titre d'hypothèse, que des essais eurent lieu en 1472. La bible en francbois, appartenant à M. Julien Baudrier,

(i) L'auteur du Liber de consolacione mediciniiriim est Jean Mesué ou Mesvé, médecin du calife Haroun al Raschid.

(2) Aimé Vingtrinier, Histoire de l'imprimerie, p. 4;.

(3) Le second tirage ne diffère du premier qu'en ce que le premier cahier, ayant élé réimprimé, n'est pas p.ireil de tout point.

serait une de ces premières éditions. On verra plus loin que la date de 1473, même celle de 1472, peuvent s'accorder avec les enseignements que les documents contemporains nous fournissent.

C'est une indication que nous donnons sans toutefois insister, car en une étude de ce genre en est exposé à des surprises. La découverte de l'abbé Requin à Avignon a été une de ces surprises. Qui sait si l'on ne trouvera pas un jour les statuts que Charles de Bourbon avait imposés à l'Eglise de L3'on et qu'il promulgua le 22 octobre 1466? L'édition qui a été conservée est imprimée en beaux caractères gothiques de style fleuri et de forme allemande, d'une netteté peu commune; elle est remarquable par la pureté du tirage (i). M. Claudin l'attribue à Guillaume Le Roy et lui assigne la date de 1485 (2). N'y a-t-il pas eu une édition antérieure?

Revenons à nos investigations.

Les archives de la ville de Lyon contiennent une partie des chartreaux dressés pour former l'assiette de l'impôt immobilier et de l'impôt personnel, ainsi que pour le recouvrement des impôts perçus pour le roi ou pour la commune, tant pour les dépenses ordinaires que pour l'acquittement de charges ou de dépenses extraordinaires. Cette comptabilité était tenue en très bon ordre par le Consulat. On a aussi des chartreaux établis pour la souscription ou la réparti-

(i) Statuia ecchsie higdunensis (Bibliothèque nationale, B 372, réserve). Cette édition, sans indication de lieu, de nom et de date, a des signatures.

(2) Les origines de V imprimerie à Alhi, p. 75 en note.

68 tES GRAVEURS SUR BOIS ET LES IMPRIMEURS

tion d'emprunts, et des rôles assez nombreux présentant l'inscription des citoyens dans les différents services militaires, la composition des pennons de la milice, les résultats de l'inventaire des armes chez les habitants. Il y a sans doute des lacunes, mais on possède, pour la période de 1465 à 1485, trente et un registres qui s'appliquent à dix-neuf années (i). Nous avons fait nous-même le dépouillement complet de plus de cent vingt registres ou liasses de pièces qui renferment les comptes et les recensements depuis 1465 jusqu'en 1500 (2).

Il est positif que, de 1464 à 1483, aucun imprimeur n'est inscrit dans les chartreaux (3). Barthélémy Buyer y figure seul à partir de 1469 (4), mais on verra tout à l'heure que Barthélémy Buyer n'a jamais exercé véritablement le métier d'imprimeur.

Nous avons « l'inventoire des arnois de ceste ville de Lion du costé d'entre les deux rivières », fait en juin 1472 et qui contient les noms de nombreux citoyens et gens de métier (5). Nous n'y avons pas trouvé d'imprimeur. Le « Quernet de la taille mise

(i) Une partie de ces rôles comprennent des citoyens de toutes les classes, même des citoyens de la condition la plus modeste.

(2) Nous avons trouvé, depuis 1377 jusqu'à 1500, quarante-quatre écrivains (de livres): sept de 1577 à 1400, dix de 1401 à 1450; treize de 145 1 à 1475 et quatorze de 1476 à 1500.

(3) Les imprimeurs sont absents, mais, pour ne citer qu'un exemple, les écris'ains (de livres), les cartiers et les tailleurs de moules de cartes étaient assujettis à l'impôt : en 1467, huit ; en 1473, quinze; en 1478, douze; en 1480, treize; en 1482, onze.

(4) Archives de Lyon, CC 205, fol. 64 v».

(5) Archives de Lyon, EH.

SUS en la ville de Lion en juillet mil quatre cens quatre vings et deux... pour fournir et satisffaire au payement... de cinq mil livres tournoises pour le Roy » ne présente que trois noms qui nous intéressent : « maistre Jehan le dyamantier, xxxv s. t., — Berthelemi Buyer et sa s^ur, xxiij 1. xvij s. ij d. t., — maistre Jacques Buyer son frère, vj 1. ij s, vj d. t. (i). »

Nous parlerons plus loin des Buyer. Quant à ce maître Jean le Diamantier dont la profession n'est indiquée ni en cette année 1482 ni en 1483 ni de 1485 à 1491, nous ignorons quelle était sa profession, mais certainement il n'était ni imprimeur ni libraire. S'il s'agit du personnage qui était libraire en 1493, il exerçait en 1482 un autre métier, comme les Gibolet qui étaient alors parcheminiers.

Dans les chartreaux de 1485, de 1487 et de 1489, nous avons relevé, pour chaque année, à peu près le même nombre d'imprimeurs et d^ libraires :

En 1485 (2), 12 imprimeurs et 5 libraires, En 1487 (3), 12 — et 3 —

En 1489 (4), II — et 5 —

(i) Archives de Lyon, CC 103.

(2) Charireim des douze deniers (pour livre) mys sus en ceste ville de Lyon en Vannée mil quatre cens quatre vingt: et cinq pour la poursuicte des Joyres de ladicte ville de Lyon. (Archives de Lyon, CC 212 et 214.)

(3) Collecte mise sus en la ville de Lion au woys de novembre mil iiii': îVîV" et sept (à raison de 12 deniers pour Uvre)... pour paier et rembourser plusieurs grans sommes de deniers cmprunctez... (CC 215).

(4) Collecte mise sus en la ville de Lyon au mois de mars mil iiii<^ iiii"^ et huit (1489) (à nuson de 6 deniers pour hvre) pour les six mil livres données et octroyées au Roy pour subvenir à ses affaires. .. (CC 105.)

On comptait à cette époque en nombre :

Ecrivains de livres 2 2 i

Enlumineurs 4 4 4

Cartiers et tailleurs Je moules

de cartes 19 20 17

Voici le montant de l'impôt de chacun des imprimeurs et des libraires. Nous avons fait aussi mention de l'impôt d'autres personnages sur lesquels nous reviendrons.

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