LE MODE DE DESIGNATION' DES GRAVEURS AU XV' ET AU XVI' SIÈCLE
On ne trouve de « graveurs (i), graveurs en tailles de bois » à Lvon, dans les rôles des tailles et les actes consulaires, qu'à la fin du xV siècle (2). Sous quel nom étaient-ils connus au xvi' siècle quand leur nombre grandissait, quand leurs services étaient plus nécessaires? Il est difficile de le dire avec précision.
Le mot yniii(;c ou ymnige avait au xV siècle le sens de figure, de figure en relief, et par extension de statue. L'ymaginier, Vyiiuii^ier, faisait des figures en relief, etyma- ^iiié se disait d'un ouvrage orné de figures en relief, c'està-dire sculpté (3). Au xiv% au xV et dans la première
(i) Je.in de Vingle, de Tournai, figure sur les rôles en 1493, avec la qualité de graveur. D'autres graveurs y sont inscrits avec cette qualité en 1489, en 1491 et en 149;.
(2) Le graveur sur bois était appelé quelquefois au xv= siècle, à l-von, incisor ligtwniin.
(3) Le mot ymage et par suite les mots ymagiuier, ymagier, tailUur d'ymagfs, avaient ailleurs la même signification qu'à Lyon. Nous cil sommes certain pour Paris, Fontainebleau, Dijon, .\vignon et Troves. Claux Sluter ^tait « ouvrier d'ymaiges » de Philippe le Hardi ; Antoine le Moiturier, qui acheva le tombeau
moitié du xvi' siècle, les sculpteurs étaient toujours nppelés à l.yon yiiiagicrs, \:ni<^eurs, ymaohiiers, yniaoineiirs, lailh'urs d'iinm^es, fais.iirs d'iinaijes (i). Le mot de sciilplciir n'a été employé pour I.i première fois à Lyon qu'en 1564, en pnrl.mt de Pierre Jacquet et de Claude Cozier, qui travaillèrent aux décorations faites pour l'entrée de Charles LX (2).
Dans les premières années du \':\' siècle, le mot ymage a été appliqué à des figures non en relief; cela est certain. Le peintre Antoine Chevallier (..1499- -[- de 1518 à Î528) et un nommé André (..[518-1523) ont été inscrits sur les rôles des tailles à Lyon avec la profession de faiseur iTyinaii;es de pappicr. La désignation de tailleur d'ymages a même été, vers 1520, appliquée quelquefois à des graveurs.
de Jenn-sans-Peur, commencé par Jean de la Huerta, était « vmaigeur, tailleur d'vir.aiges », yiiiaginalor hipidiim.
(i) On a pensé que le terme de faiseur d'images ti'avait pas le même sens que celui de tailleur d'images. Voici un passage des comptes de la Cliambre des comptes de Louis XI, qui démontre que le faiseur d'images était aussi un sculpteur : (1478) (1 A François Jaquet, faiseur d'ymages, pour une yniage de bois de Monseigneur Saint-Martin à cheval et le povre... pour mcctre en la chapelle du Plessis du Parc... xviij escu/. d'or, o Cette statue fut peinte par Jean Bourdichon.
(2) Voir notre essai sur les Sculpleiirs de Lyon du A'/F--' au XVlIh siècles, iS8.|. — « .A. Pierre Jacquet et Claude Cozier, sculpteurs
dudict Lion la somme de dix escuz soleil à eulx ordonnez
par mandemevit d.uté du iiij= jour de décembre mil v; Ixv pour les effigies par eulx faictcs par commande dudict Consulat à l'entrée du Roy pour mettre sur le tatteau de la Reine... (.-Archives de Lyon, CC 1139, compte particulier de M= François Coulaud, 1)65-1566, fo 250 recto.) »
Cette désignntion par le même nom de personnages exerçant dos mcticrs si différents peut donner lieu à des confusions, et l'on ne saurait apporter trop de réserve dans l'attribution de la prot'^ession réelle des maîtres à cette époque. Ainsi, le tailleur d'images Jean Coste (..1514-1349) était un graveur sur bois qui a gravé des patrons d'ouvrages à l'aiguille et qui a fait aussi œuvre de peintre ; le tailleur d'images Corneille de Septgranges (. .1523-1566) était imprimeur de livres, « tailleur d'histoires sur bois «, iiiiaig'er, graveur de lettres d'in^primerie et même peintre. Ces exeaiples suffirent (i). Voici un autre exemple de la diversité des formes du nom du métier du même personnage : Pierre Woeiriot, qui fut surtout graveur ^'histoires sur cuivre, a été successivement désigné comme pourlraxeur et graveur d'bistoires, exarator, exculptor, graveur, sciilpleur, et en 1572, imagier. Les mots sculpteur et imagier ont été employés avec le sens de graveur.
Nous avons dit précédemment qu'on a introduit, au XV' siècle, dans l'ornementation des livres, des histoires gravées en relief sur métal. On a prétendu que le mot chalcographiis, d'ailleurs peu usité à Lyon, désignait le graveur en relief de la planche de métal Nous pensons que cette signification attribuée à ce mot est erronée pour ce qui se rapporte au w" siècle et au moins au premier quart du xvi' siècle et que chakographus était alors synonyme à'impressor, d'imprimeur avec des caractères de métal.
\'ers 15 15, l'art de la gravure prenait une forme
(1) Nous avons inscrit, dans notre notice des Sculpteurs de L)on, avec l'expression d'un doute, il est vrai, quelques tailleurs d'images qui n'étaient certainement pas des sculpteurs.
A LYOM AU XV= SIUCLE IO5
nouvelle. A quelque soiu'ce que nos graveurs aient puisé, ils se sont montrés dès lors propres à toutes ks taches; ils ont entrepris d'exécuter des scènes plus ou moins étendues, ces sujets ou scènes à pinceurs personnages qu'on appelait des hisloircs (i).
La gravure en taille douce et la gravure sur bois ont été exécutées le plus souvent par des artistes différents. Au xvi° siècle, ceux qui gravaient sur cuivre étaient appelés graveurs; ceux qui gravaient sur bois étaient appelés tailleurs et souvent tailleurs d'histoires, car les histoires destinées à orner les livres étaient presque toujours gravées sur bois. On disait même tailLur d'histoires sur bois.
Jean Gourmont, Georges Reverdy, Pierre Woeiriot, étaient désignés comme graveurs. Clément Boussy, Michel Brunand, Claude Clérembault, Jean Coste, Jacques Le Chaleux, Jean Le Maistre, Georges Mathieu, Guillaume Nicolas, Otton Vendegrin, Antoine Volant, étaient des tailleurs d'histoires.
La désignation de tailleur d'histoires n'était plus usitée au commencement du xv!!*" siècle; nous ne l'avons plus trouvée après 1603. Le mot graveur fut adopté, mais, pour qu'il n'y eût pas d'incertitude, on s'attacb.a à préciser. Ainsi Mathieu Greuter, l'Allemand, prenait la qualité de « maistre talieur d'istoyre en taiie doulce »,
(i) On a donné quelquefois, au commencement du xvi« siècle, le nom à'instoire {liiitoria), comme synonyme de ^^î;r« ou à'imagf {figura ou imago), à la représent.ition de personnages isolés. Plus tard Vhiitoire était toujours une réunion de personnages prenant part à une action commune; on disait de ce groupe, sculpté ou gra\'é, qu'il était hislorialus.
Pierre Le Febvre (i) celle de « niaistre graveur d'istoires en taille douce », et Antoine Burnand ou Brunand se donnait comme « maistre tailleur de portraictz en taille douce. »
Nous avons fait plus haut la remarque que, à l'origine^ pendant un temps assez long, on ne savait où trouver la mention des graveurs sur bois. Ils ne comptaient pour ainsi dire pas. La profession s'éleva ; au xvi' siècle plusieurs avaient de la valeur et acquirent un haut renom. Une vingtaine d'entre eux étaient à la lois peintres et tailleurs d'histoires.
Un d'eux, Georges Reverdy (..i 529-1 361) sur lequel nous reviendrons, était peintre et graveur en taille douce et tailleur d'imr.ges (dans ce cas particulier, tailleur d'images avait la signification de tailleur d'histoires, de graveur sur bois). C'est ce maître dont le poète Nicolas Bourbon de Vandœuvre a dit, dans un de ses petits poëmes des Nu^ae :
« Sur Hans Holbein et Georges Reverdy
« Peintres.
« Q.ue celui qui veut voir réunis Parrhasius et Zeuxis
« Fasse venir d'.^ngleterre
« Hans Holbein, et Georges Reverdy
« De la ville de Lyon en France (2). »
(i) Ce gravL-iir est connu aussi sous le nom de Favre. C'est sous ce nom qu'il a présenté son fils Durand aux fonts de baptême en janvier 1626.
(2) Kicohii Borho ii Fainloperaxi Liii^oiiiKiis Ni'garvin libri oclo... Apiià Seb, Gryphiiiin, Li,gduin, 15 38, p. isj. — Ce livre contient deux portraits de l'auteur gravés siu" bois : l'un, avec la tète laurce, attribué à Reverdy; l'autre, d'un faire plus large, attribué à Holbein.
IZiitin, à !a lin du wi" siècle, on faisait usage des désignations suivantes : tailleurs ou graveurs d'histoires (c'est la plus ordinaire), imagiers (i), faiseurs d'images, tailleurs en bois, tailleurs de domino, dominotiers (2). Ces diverses désignations ne s'appliquaient pas à des Iiomnies faisant le même travail. En général, les tailleurs de domino, les dominotiers, étaient, comme les cartiers, des graveurs d'une valeur médiocre et ne faisaient que des ouvrages assez grossiers; ils n'avaient pas besoin d'être habiles pour exercer ce métier.
(1) Amhroise-Finiiin DiJot, relevant dans les comptes îles bâtimenls du roi le fait que Jean Cousin a travaillé comme tmager, à raison de i( livres par mois, a regardé la désignation d'iniager comme ayant " la signification de graveur sur bois pour images et particulièrement du genre consacré aux livres .1 estampes d'imagerie » [Etude sur Jean Cousin, p. 13, 130 et 136). C'est de 1540 à 1550 que Jean Cousin a rempli cet office, et, à cette époque, le mot iniager n'avait pas celte signification ; il conservait encore celle de sculpteur. D'ailleurs Jean Cousin travaillait alors au>c ouvrages de peinture et de siuc au cliàteau de Fontainebleau, sous les ordres du Primatice, et travaillait précisément comme sculpteur.
(2) On appelait autrefois domino le papier maibré, et les premiers dominotiers étaient les fabricants de ce papier, » soit au naturel soit de fantaisie. » Plus tard, les dominotiers étaient des graveurs sur bois de figures au simple trait destinées à être enluminées au pinceau ou avec le patron, comme on le faisait pour les cartes à jouer. (Voir le Traité de J.-M. Papillon.) Il y avait à Lyon des tailleurs de domino dès 1329.