LES PHÉNICIENS
À mesure que la prospérité de l'Egypte augmentait, que son agriculture gagnait en extension et en intensité, que ses branches d'industrie devenaient plus nombreuses, le commerce avec les pays voisins s’imposait. Mais, dans les premiers temps, l'Egypte n'ayant ni marine ni marins, malgré qu’elle soit limitée au nord par la Méditerranée, son commerce restait circonscrit aux peuples d'Orient par la voie terrestre. A cette époque, seuls les Phéniciens osèrent naviguer; car, entassés sur une étroite bande de terre longue de cinquante lieues, comprise entre la mer de Syrie etla haute chaîne du Liban, ils ne pouvaient vivre que de commerce; ils devinrent ainsi les commissionnaires du monde ancien ; ils allaient acheter à chaque peuple sés marchandises et lui vendaient en échange les denrées des autres pays; ils construisaient avec les grands cèdres du Liban des barques à rames et à voiles; ils avaient acquis des connaissances nautiques et astromiques suffisantes pour savoir se diriger en haute mer. Sur la côte de la Grèce, ils pêchaient un coquillage d’où ils tiraient une teinture pourpre dont ils se servaient pour teindre des étoffes qu'ils utilisaient pour les vêtements des rois et des grands seigneurs. Dans les pays où ils trafiquaient, ils avaient fondé des
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LES GRECS ET LES SÉMITES . er
comptoirs qui étaient des postes fortifiés au bord de la mer, dans un port naturel, où ils débarquaient des marchandises telles que des étoffes, des bijoux et des idoles. D'un autre côté, les indigènes apportaient leurs denrées et on faisait l'échange. Il y eut des marchés phéniciens en Grèce, en Egypte, en Sicile, en Crète,
en Chypre, etc... Ce furent les Phéniciens qui introduisirent en
Grèce des vases, des bijoux et des étoffes, acquis par eux en Egypte et en Syrie. De plus, ils ont eu le mérite de faire connaitre aux Grecs l’alphabet et l'écriture, bien qu'ils n’en fussent pas les inventeurs; les Egyptiens savaient écrire plusieurs siècles avant eux. Toutefois, l'alphabet égyptien était encore encombré
de signes anciens qui représentaient tantôt des syllabes, tantôt ‘un mot tout entier, et les Phéniciens, ayant eu besoin pour la
régularité de leur commerce international d’un système plus simple, éliminèrent tous les signes syllabiques et idéographiques, ne conservant que vingt-deux lettres dont chacune marque une articulation de la langue. Les autres peuples ont imité cet alphabet de vingt-deux lettres. Bien que chacun d'eux ait changé un peu la forme des lettres et que quelques-uns, tels que les Grecs, aient préféré, à l'encontre des Phéniciens, écrire de gauche à droite, au lieu de droite à gauche, on retrouve l'écriture phénicienne au fond de tous les alphabets. Les Phéniciens commerçants, industriels et marins, n'avaient ni l'esprit ni le caractère des peuples guerriers. Ils se soumirent volontairement à
‘tous les conquérants, tantôt Egyptiens, tantôt Assyriens, aux-
quels ils payaient leur tribut. [ls ne formaient pas un royaume
unique : chaque ville avait son petit territoire indépendant et
son roi, mais ils s'entendaient entre eux pour les affaires communes. Ils ont fondé plusieurs villes importantes, telles que Sidon qui jouissait d’une suprématie mercantile, 2.200 ans avant
J.-C., Tyr et Carthage; ces deux villes furent pendant longtemps
tributaires de l'Egypte; mais elles avaient conservé assez d’indépendance pour construire des flottes avec lesquelles les Phéniniens ont exploré les côtes européennes et africaines et ont fondé uh grand nombre de factoreries et de colonies dans la Méditerranée : Malaga, Almérie et Barcelone, sur la côte méditerranéenne de l'Espagne; Cadix, sur l'Atlantique et Marseille, en France. On
“leur attribue la fondation de Lisbonne, de Séville et de Cordoue.
C’est une loi naturelle qu’un petit peuple comme les Phéni-
ciens, de sentiments pacifiques et d’un esprit purement mercantile, n’ait pu résister longtemps dans la lutte pour l'existence à la force expansive d’un peuple plus jeune et plus vigoureux, et
doué de qualités plus guerrières, tel que la Grèce; mais cela n'empèche pas de reconnaître que cette active petite nation a accompli une mission civilisatrice dans l’histoire de l'humanité. Ce n’est qu’après avoir rempli cette mission qu’elle a dû céder la place à une autre nation nouvellement entrée en scène. On est. forcé d'admirer ce petit peuple, sans habitudes guerrières, OCCupantune étendue limitée de territoire sur les côtes de Syrie, qui est arrivé, à force de travail et de volonté raisonnée, à servir de trait d’union entre les peuples-d'Orient et ceux de l’Europe, du littoral de la Méditerranée et de l'Atlantique, en mettant en rapport les civilisations les plus arriérées avec les plus avancées. En même temps, ils se distinguaient par leur esprit d'initiative dans la fabrication d'objets en bronze, en ivoire et en verre; ils vulgarisaient l'alphabet et l’écriture.
Toutefois, il faut distinguer, parmi les peuples qui ont contribué au progrès dela société humaine, ceux dont les services sont restés limités à l’ordre matériel, et ceux dont les travaux s’étendirent également à l'ordre moral et intellectuel. Il est incontestable que les efforts faits par une collectivité humaine pour améliorer son bien-être matériel, constituent en cas de succès, un progrès pour l'humanité entière. Cependant, si le résultat de ses. efforts reste limité à la satisfaction des besoins matériels, il ne donne pas à la collectivité la conscience d’avoir fait grandir la personnalité humaine. C'est le cas des Phéniciens. Leur mission civilisatrice resta bornée à la satisfaction des besoins maté- ; riels des peuples éloignés les uns des autres en leur servant d’intermédiaire et en les mettant en contact par l'échange réciproque de leurs produits ; il leur manqua l'initiative et la puissance créatrice autant dans les arts que dansles sciences. C’est précisément cet état de stagnation de leurs facultés intellectuelles qui a mis fin à leur mission éducatrice, qui les a forcés de se retirer de la scène, de céder la place au peuple grec, plus jeune, mieux doué, dont les efforts ont toujours tendu à donner plus d’essort à l'esprit et au sentiment, dont les progrès ont toujours contribué à élever l'intelligence humaine à un degré supérieur. Le mérite de ce peuple est d'autant plus grand qu'à ses débuts il se contentait du rôle modeste d’apprenti, cherchant à s'instruire au contact d’autres peuples plus avancés que lui, tels que les Egyptiens et les Phéniciens. Ce n’est qu’après's’être assimilé les connaissances acquises par ces derniers qu'il a su, grâce à ses dispositions naturelles et à ses aptitudes merveilleuses, les perfectionner et s’en servir comme base pour de nouveaux progrès, et qu'il :
finit par se rendre tout à fait indépendant de la mentalité orientale. C’est ainsi qu'il a emprunté à l'Egypte ses traditions religieuses, sa mythologie, son culte et le savoir renfermé dans les temples ; mais, à mesure que le progrès dans les sciences métaphysiques et physiques éclaira ses facultés mentales, l'organe de la pensée prit un essor extraordinaire et le champ de son activité grandit, au point de l’élever au dessus du niveau des autres peuples de l’antiquité. La Grèce produisit des hommes supérieurs dans toutes les branches du savoir humain, qui ont jeté les premiers jalons de la philosophie moderne basée sur la science et laconscience de la personnalité humaine, et qui n’ont cessé d’influer à travers les siècles sur les destinées des sociétés.