H LES GRECS ET LES SÉMITES
l’homme, privés de personnalité et mis en commun à titre de patrimoine social. Il y aura des gardiens préposés à l'allaitement des enfants; ils conduiront les mères au berceau tant qu’elles auront du lait et veilleront à ce qu'aucune d'elles ne puisse reconnaître son enfant (1).
Ces maximes, dans la bouche d'un esprit aussi élevé que Platon, prouvent qu’il méconnaissait complètement le caractère sacré de la femme et sa mission éducatrice dans l'humanité. En même tentps, il méconnait que l'affection maternelle représente le bien sacré de la famille qui, a son tour, représente la base d’un Élat civilisé. Elles prouvent surtout qu'il faisait bon marché de la liberté individuelle,
Le disciple et successeur de Platon fut Aristote. Celui-ci combat les idées de son maître comme contraires à la loi de la nature et à l'esprit social. (L'homme, dit-il, a deux grands mobiles de sollicitation : la propriété et l'affection. » Or, ni l’une ni l’autre ne peuvent subsister dans la forme de gouvernement rêvée par Platon. Il faisait ses conférences dans le Lycée en se promenant, ce qui a valu à ses disciples le nom de péripatéticiens. Il fit l’éducation d'Alexandre le Grand qui lui fournit d'immenses moyens d’études ; il écrivit sur toutes les branches de la science humaine ; il cultiva surtout les sciences naturelles. Comme esprit
critique, il établit que rien n'existe dans l'intelligence qui n’ait-
auparavant existé dans les sens.
A l'encontre de ses prédécesseurs qui imaginaient des théories et des conceptions idéalistes, auxquelles ils s’efforçaient d’accommoder ensuite quelques faits d'expérience, il réunissait d’abord un grand nombre de faits. les coordonnait, les classifiait et en déduisait ensuite les conclusions. Toute son attention était dirigée vers la connaissance de la nature. Dans cette tâche, il était
aidé par ses connaissances universelles et par son esprit logique
et sagace. Il chercha, au moyen de l'induction et de la réflexion, à établir un système encyclopédique de la science, autant théorique (la métaphysique et la psychologie), qu’expérimental (l'histoire naturelle, la physique et les mathématiques). Dans son traité de l’âme, il donne pour conclusion que l'intelligence n'est que la succession des pensées, théorie renouvelée plus tard par Spinoza et Hume. Quant à l’âme, il la regarde comme une forme du corps, qui, à la dissolution de celui-ci, se confondra avec la
substance infinie. Quant aux sciences: pratiques, c’est-à-dire la
(1). Platon. — La République Livre X, page 460.
morale, la politique et l'économie, il leur consacra un grand nombre de travaux ; son livre, la Politique, est surtout un travail digne d’admiration. Il considérait la vie sociale comme la seule moralement bonne et supérieure à la vie contemplative et voluptueuse. Aristote se distingue des autres chefs d'école qui l'ont précédé, par son esprit investigateur et par les progrès qu'il fit faire aux sciences naturelles. Il considére la physique comme l'étude des causes premières dans la nature et du mouvement en général. On est tout à fait frappé de la profondeur de ses vues en lisant ses quatre livres du Système du Monde. Le fait que certaines éclipses de lune étaient visibles en Égypte et non en Grèce le font conclure à la rotondité de la terre dont 1l évalue la périphérie à 400.000 stades, ce qui n’est pas loin de la vérité. En parlant de la forme sphérique de la terre, 1l regarde le poids comme une tendance des corps vers le centre. Il croit le feu impondérable, l'air pondérable et ilréussit à le peser ; il observa la pression'de l’atmosphère et le parti qu'on peut en tirer pour les machines hydrauliques ; il connut la différente conductibilité calorique des corps ; enfin, il expliqua la rotondité du spectre formé par les rayons solaires. On peut dire également que l'anatomie comparée fut une création d’Aristote. Il fut le premier qui découvrit les nerfs ; il distingua peut-être les veines des artères, signala les quatre estomacs des ruminants et les vaisseaux qui portent le sang au cœur ; il observa que l’homme a le cerveau plus volumineux que tout autre animal ; le premier, il fit dépendre les marées de la lune; bref, il n’y a pas une branche de science naturelle où il n’ait laissé de traces et donné des indications précieuses pour les progrès futurs. ,
Toutefois, si grand philosophe qu'il fut, il tâcha de justifier scientifiquement l'esclavage, bien qu’il recommandât pour l’esclave les mêmes égards que pour les bœufs. Cependant, il s’efforçca de prouver que l'Etat, étant une association d'hommes libres, réunis pour la sûreté et la félicité générales, toute constitution doit être équitable, facile à exécuter, et il appelle bon, tout gouvernement, n'importe la forme, dont le plus grand nombre se tient satisfait: Ses œuvres, tant philosophiques que scientifiques, remplies de faits nouveaux, de vérités solides et pratiques, de doctrines basées sur la logique et sur les observations, sont restées comme un monument indestructible, traversant toutes les époques de la transformation sociale sans perdre de leur éclat, étant reconnues comme une autorité indiscutable, tant par les écoles arabes célèbres du moyen âge que par les éco-
46 | LES GRECS ET LES SÉMITES les scientifiques de l'Europe chrétienne à l'époque de la Renaissance. | RTE
La philosophie grecque, malgré la divergence des écoles par rapport aux Conceptions ontologiques, a eu pour base une idée fondamentale : c’est l'harmonie parmi les quatre éléments, l’eau, l'air, la terre et le feu, l'équilibre parfait et un juste rapport dans lès mélanges, qui constituent les principes de l'existence humaine. Dès que l'accord cesse, dès que l'harmonie disparait, l'être chancelle et disparaît. |
La médecine ne consiste qu’à rétablir l'harmonie entre les éléments contraires. La philosophie grecque ne s’est pas limitée à de simples spéculations métaphysiques: ses chefs d’école cultivérent également la science : Thalès, Pythagore et Anaxagore agrandirent le domaine astronomique et mathématique; Empédocle et Démocrite jetèrent les bases de l’Anatomie descriptive. L'anatomie fut fondée par les écoles d’Agrigente et de Crotone: la physiologie s'appuyait déjà sur des notions positives en se servant de la méthode expérimentale et avait de judicieux aperçus sur la vie animale. É
Les philosophes grecs avaient agité alors les plus hauts problèmes ; les uns ont commencé à déblayer le terrain; les autres ont préparé les matériaux; une main puissante, celle d'Hippocrate, S'empare des matériaux et des découvertes réalisées, tant par l'école de Cnide que par les philosophes, les synthétise, les coordonne et en forme une assise puissante sur laquelle doit reposer l'édifice futur de la médecine. Hippocrate, ayant vécu à uñe époque où la philosophie grecque était arrivée à son apogée, s'était imbuü des idées courantes de son temps: il comprit la médecine au point de vue philosophique le plus vaste. Pour lui, Vart médical repose sur la connaissance de l'organisme humain en rapport avec le milieu, avec le climat etavec la nature même. Souvént, ses investigations partirent de l'étude de l’homme pour arriver à la connaissance du monde; d’autres fois, il partit de l'étude du monde pour arriver à la connaissance de l'être humain. Comme médecin, sa doctrine est tout empreinte des notions pythagoriciennes, d’après lesquelles la santé consiste dans l'harmonie des parties constituantes de l'organisme, dans un équilibre exact entre l'assimilation et la désassimilation. Ainsi, le pére de la médecine embrasse dans ses études tout ce qui peut maintenir l'harmonie, la base, le juste mélange dés contraires, constituant l’organisme. Air, aliments, boissons, exercices, climat, changements de saison, aucun phénomène de la nature qui
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puisse exercer une influence sur l'organisme n'échappe à ses investigations. Pour lui, l'étude de l’homme est inséparable de celle des milieux ; pour lui, l’homme est au climat ce que les plantes sont à la terre. On peut bien modifier le type primitif de l’homme, comme celui de la plante, par l'influence du climat, mais jamais
le transformer radicalement; car tout ce que la terre produit est .conforme à la terre. Ce qui surtout met en relief la personnalité
d'Hippocrate, c'est que, comme chef de l’école de Cos, il a osé rompre définitivement avec les idées orientales dominantes en Grèce, qui attribuent une intervention mystérieuse des divinités dans la production et la guérison des maladies. Il dirige contre les doctrines mystiques de son époque une critique des plus rigoureuses, lorsqu'il parle de la maladie sacrée :
Cette maladie (l'épilepsie), écrit-il, ne me paraît avoir rien de plus sacré ni de plus divin que les autres; sans doute, c’est grâce à l’inexpérience et au penchant pour le merveilleux qu’on a regardé la nature et la source de la maladie comme quelque chose de divin. Ceux qui, les premiers, ont sanctifié cette maladie furent, à mon avis, ceux qui sont aujourd’hui les mages, les exploiteurs, les charlatans et les imposteurs, toutes gens ‘qui prennent des dehors de piété et de science supérieure, jetant la divinité comme un manteau qui couvre leur impuissance et leur ignorance.
Le père de la médecine ne se contente pas d’observer les phénomènes pathologiques, il s'efforce encore de les rattacher aux phénomènes physiologiques ; il S’enquiert surtout de ce qui peut
avoir amené la rupture des échanges entre l’homme et le monde
et des causes qui ont brisé l’harmonie des fonctions organiques. Pour démontrer la grandeur de ses aperçus et la profondeur de ses concepts sur l'origine des maladies, il suffit de constater que les doctrines de l’école d'Hippocrate ont dominé dans toutes les
écoles de médecine arabes au moyen âge etse sont maintenues en
vogue en Europe dans les temps modernes jusqu’à la première moitié du xix° siècle.