ATOS LES GRECS ET LES SÉMITES AL
siècle où la théologie est fort en honneur, on ne cultive en revanche les mathématiques, dit un bénédictin, que pour calculer la date du jour de Pâques (3). Quant aux laïques, ils ne savaient pas le latin. Il se trouvait parmi eux des poètes populaires qui écrivaient en vers dans la langue vulgaire; on les appelait les troubadours ou trouvères, c’étaient des chevaliers ou des poètes de profession. Ceux du Nord composaient des chansons en français et ceux du Midi en provençal; les uns chantaient les exploits de guerre et les batailles ; les autres, des chansons d’amour. Quant à la vie intellectuelle et artistique, l’Université de Paris était une espèce d'école annexée à la cathédrale. Lorsque la corporation des écoliers fut devenue très nombreuse, elle reçut l’approbation du pape, au xmi° siècle: on l'appela Université, qui signifiait l'ensemble des maîtres et des écoliers de Paris ; elle a eu son tribunal et ses privilèges. Elle se divisait en quatre Facultés : théologie, droit, médecine et art. Chaque Faculté avait trois degrés ou grades d'instruction : bacheliers, maîtres (licenciés) et docteurs. L'Université de Paris, au xri° siècle, était la pius grande école de l'Europe ; elle recevait 20.000 écoliers de tous les pays. Les Universités anglaises (Oxford et Cambridge) ont été ensuite calquées sur elle. Elle a également servi de modèle aux Universités allemandes. | Quant à l'étude du droit, en France, seules les provinces du Midi appliquaient le droit romain, le seul écrit. Le Nord suivait la coutume ; le Parlement de Paris jugeait d’après la coutume. Ce n'est qu'en Italie, où le droit romain était en vogne, qu’on étudiait, à Bologne, les livres de Justinien, c’est là où les professeurs de l’école se sont appliqués à faire des commentaires, mais peu à peu.le droit romain forma la loi d'Etat pour fortifier la puissance de la royauté. » Mais la théologie est restée pendant tout le moyen-âge la science maîtresse dans les Universités. Pour rehausser la valeur des doctrines de l'Eglise, les professeurs. des Facultés se sont appuyés sur la philosophie d’Aristote en employant ses procédés de raisonnement pour résoudre les questions que les Conciles de l'Eglise n’ont pas considérées de leur ressort. L’aspiration de l'Eglise ayant été de s'emparer de la vie humaine tout entière, elle se vit obligée de donner satisfaction À également aux besoins de l'intelligence qu’à ceux du sentiment, en cherchant un auxiliaire puissant dans la philosophie d’Aristote dont l’autorité était AUS reconnue. C'est surtout
(1) Compayré. Histoire critique des doctrines de. l'éducation en France. Hachette, 1880, I. 52.
par sa Logique que les commentateurs appelèrent Organon et par son traité de l’Etre qu’ils nommèrent Métaphysique, qu’Aristote acquit une autorité parmi les penseurs et domina les esprits du moyen-âge, en même temps qu'il forma l'alpha et l'oméga de la Scolastique. Celle-ci, n'étant qu’une philosophie empruntée
“et appliquée à la théologie, chercha dans la logique aristotéli-
cienne une méthode de démonstration des dogmes chrétiens. Bien qu'au point de vue théologique, les dogmes enseignés comme une vérité révélée n’aient pas besoin dedémonstration, le but de la scolastique, ayant été d'établir l'accord entre la philosophie et la théologie, a été d’assigner à chacun les limites de son domaine : à la théologie, la connaissance de la nature de l'essence divine et de ses attributs; à la philosophie, la connaissance des choses créées et même les rapports de l’homme avec Dieu, son créateur ; de maniere que le rôle de la philosophie scolastique consistait simplement à démontrer la nécessité de la foi. La vérité de la raison, disait saint Thomas, n’est pas en contradiction avec les vérités de la foi chrétienne, mais il ajoutait qu’il faut d’abord croire pour comprendre ensuite. D’après lui, la philosophie n'est
pas une recherche de la vérité, sinon une démonstration. Toute-
fois, il faut reconnaître que les docteurs de la scolastique étaient de rudes travailleurs : Duns Scot, le docteur Subtil, de l’ordre de Saint-François, a laissé plus de douze volumes in-folio ; saint Thomas qui, en plus de ses traités dogmatiques de théologie sur Aristote, sur l'Écriture, sur les Maîtres des Sentences et des écrits de controverse, a résumé dans sa Somme de théologie toutes les idées dominantes du moyen-àge. Néanmoins, il a eu pour
adversaire Duns Scot, au point que l’école s’est partagée dès lors
en deux sectes: les Thomistes et les Scotistes, qui diffèrent sur trois points : sur le fondement de la loi morale, de la liberté d’indijjérence et sur le principe d’individuation. Les docteurs de la scolastique se sont occupés des questions philosophiques les plus transcendentales, mais, au fond, l’objet de leurs discussions et la tendance de leurs études philosophiques ne sont qu’une reproduction des recherches philosophiques de l’école judéoarabe qui s’est déjà efforcée de mettre d'accord la révélation avec la philosophie, de manière qu'ils n’ont rien ajouté de nouveau, ni méthode, ni pensée originale.
En effet, les hommes les plus célèbres de la scolastique mettent à profit les ouvrages des philosophes juifs d'Espagne. Albert-le-Grand (1193-1280), très grand connaisseur de la philosophie religieuse des juifs d'Espagne, cite avec fréquence les
opinions d’Avicébron, d'Abraham Ibn-Ezra et surtout de Maïmonide, dônt il adopte la doctrine sur la création du monde. Thomas d'Aquin va encore plus loin. Dans sa Suma teologica, on reconnaît bien l'influence de Maïmonide. On y voit qu'il tâche d'élaborer et d'incorporer à son œuvre les doctrines du philosophe juif. Il s'inspire de l'argumentation de Maïmonide sur la connaissance de l'existence et de l'essence divines, sur les attributs, la Providence, la création du monde et la prophétie. Toutefois, il cite avec beaucoup plus de fréquence le nom d’Avicébron, dont l'opinion faisait pour lui autorité.
Même parmi les chefs de la scolastique au xm° siècle, qui ont
opéré une transformation complète dans l'esprit de cette école, tels que Guillaume d'Auvergne et Alexandre de Hales, on reconnaît encore la tendance de s'emparer de l'autorité de Maïmonide et d’Avicébron, si divergents dans leurs conceptions fondamentales, pour lesintroduire dans la sphère de la théologie chrétienne. Toutefois, chose singulière! Avicébron semble être beaucoup plus sympathique aux chefs de la scolastique que Maïmonide,
bien que celui-ci soit plus orthodoxe et défenseur plus ardent de -
la Bible et d’Aristote qu'Avicébron, qui est beaucoup plus avancé dans ses opinions philosophiques. Mais il paraît que Guillaume d'Auvergne croyait par méprise Avicébron chrétien, vivant sous la domination arabe.
Quoi qu'il en soit, il est étrange que pendant qu’Avicébron et
Maïmonide ont figuré comme des innovateurs et des réformateurs parmi leurs coreligionnaires, au point d’avoir donné lieu à
des luttes acharnées et à la condamnation officielle de leurs
doctrines de la part de la synagogue, les chefs de la scolastique ont passé pour des réactionnaires à la suite de leur entêtement de vouloir soumettre la philosophie au servage de la théologie. On n’est pas moins surpris de voir que des hommes sérieux, qui se. sont consacrés à l'étude de problèmes transcendantaux, ont perdu leur temps dans des disputes et des controverses sans
valeur pour la foi ni pour la philosophie, en traitant des ques-
tions singulièrement subtiles, paraissant même puériles, telles que : De quelle substance sont faits les anges? (Saint Thomas.) — Si Dieu peut savoir plus de choses qu’il n’en sait ? (Pierre L:ombard.) — Si l'impossibilité d’être engendré est une propriété constitutive de ia première personne de la Trinité ? (Duns SCot.) — Si le corps du Christ ressuscité avait des cicatrices? Si la colombe dans laquelle apparut le Saint-Esprit était un animal véritable ? (Saint Thomas). Diderot dit avec raison: .