PRÉFACE
Angleterre, où ils donnèrent naissance à la philosophie sensualiste qui dominail tous les grands esprits du XVIIT siècle. De son côté, ce fut la philosophie de Condillac qui a inspiré les encyclopédistes français, lesquels, par la vulgarisation des connaissances scientifiques, économiques et sociales, et des concepts philosophiques de leur maître dans une langue vivante, ont préparé l’avènement de la grande Révolution française de 1789, quia bouleversé de fond en comble l’organisalion séculaire de la société européenne.
Cependant, malgré la prédominance de la philosophie sensualiste de Locke, de Hume et de Condillac au XVIII siècle et son influence sur les classes élevées de la société, la lutte entre la théologie et la science ne se relächa pas ; les défenseurs à outrance de la Bible ne se donnèrent pas un moment de répil pour lancer des invectives et couvrir d'insultes les hommes de science les plus accrédités, avec la circonstance particulière que la guerre contre les découvertes scientifiques fut encore plus acharnée dans les pays protesiants que dans les pays catholiques. C’est ainsi qu'en Angleterre les belles découvertes de Newton furent combattues avec violence par Thomas Burney, théologien distingué, et membre du Conseil royal, et la géologie fut déclarée comme un art lénébreux tendant à mettre en doute la cos mogonie de la Bible. Il en fut de même du grand naturaliste Linné qui avança le premier que toutes les espèces du même genre constituaient à leur origine une espèce unique et qu'elles s'étaient transformées à travers les siècles. Il reçut aussilôt des avertissements, tant de la part des catholiques que des protestants. Ses écrits furent interdits dans toutes les Universités de l’Europe où prédominait l'autorité
ecclésiastique. Devant cette levée de boucliers, Linné jugea prudent dé battre en retraite. Après Linné, ce fut Buffon qui avait émis également l'opinion que la variété des espé-
ces, lant dans le règne animal que végétal, est l’œuvre de l'évolution. Buffon fut obligé de se rétracter publiquement par ordre de la Sorbonne qui lui fil savoir que dans le dévôt sacré de l'Église se trouvait cette vérité « qu'au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, et que toutes choses furent créées au commencement du monde. »
Heureusement, l'esprit humain, comme fonction du cer-
veau, est soumis comme celui-ci aux lois de l’évolution, el par suile il se développe et grandit en progressant toujours,
As PRÉFACE de même dans l’ordre de la pensée absolue que dans l'ordre . des connaissances de la nature; et, grâce à sa force expansive, il s'est frayé un chemin à travers les siècles en dépit de la Toute-puissance de l'Église et malgré toutes les persécutions dont il fut l’objet. C’est ainsi que les systèmes philosophiques de Locke, de Bentham, de Condillac et de Kant, ont combaltu efficacement les préjugés du XVIII: siècle, el ce sont les Encyclopédistes qui, par la vulgarisation des principes utilitaires de la philosophie sensualisie el par l’exaltation des principes humanilairesen faveur des droits inaliénables de l’homme, ont préparé le terrain pour la grande Révolution française, laquelle, de son côté, a nivelétoutes les classes sociales, a ouvert une voie très large aux aspirations matérielles, morales et intellectuelles de la société et a émancipé la raison humaine du joug de la théologie.
Bien qu'après la fin des guerres napoléoniennes, lu réaction alimentée par l'esprit de la Sainte-Alliance eût de nouveau levé la têle sous les auspices du prince de Metternich et eût même réussi à subjuguer la conscience nationale de tous les Elats européens, les principes de la morale chrétienne introduits comme base des droits dans la législation francaise avaient déjà jeté en France des racines trop profondes pour être anéaniis par la force brutale de la réaction. L'arbre de la science a poussé lentement et silencieusement à l’aide de savants modestes et à fini par porter'ses fruits en amenant la révolution de 1850. Sous l’injluence de ce nouveau régime, sont nées, en France, d’abord la philosophie éclectique de Cousin et ensuite la philosophie positiviste d'Auguste Comte, et en Allemagne, la philosophie rationaliste de Feuerbach, qui en propageant les idées de liberté morale et politique, ont donné naissance au mouvement révolutionnaire de l'Europe, en 1848. Celui-ci a échoué misérablement, vremièrement à cause du manque de tact et d'expérience des chefs du mouvement libéral : secondement, à cause de la connivence de la bourgeoisie avec le parti réactionnaire et, troisièmement, à la suite du manque d'instruction el d'organisation des masses populaires. Grâce à ce concours de circonstances, les hommes de l’alliance du trône et de l'autel ont réussi encore cette fois à rélablir le régime réactionnaire dans tous les Etats européens. Néanmoins, bien que vaincus sur le lerrain de la politique, les hommes d'élite siimulés par l'amour de la
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science-et confiants dans la réalisation de l'idéal de la ul D liberté politique par le progrès des sciences, attendaient LEE avec résignation l'heure de la délivrance, et grâce à la - concentration des efforts intellectuels des savants de France,
d'Allemagne et d'Angleterre, de nombreuses découvertes el RESE À des plus ingénieuses se sont réalisées de même dans le INTER domaine de la physique et de la chimie que dans celui de Men: ee la biologie, qui ont amené une révolution complète dans re … … Les concepts de la vie et de son origine tant parmi les et : philosophes que parmi les savants de l’Europe entière; car A | les nouvelles découvertes ont non seulement élargi le champ
& des sciences exactes par les nouvelles connaissances acquises
relatives aux forces secrèles de la matière inerte, mais aussi des savants très éminents ont été conduils à les appliquer aux fonctions de la matière vivante, élablissant ainsi $ ; À l'unité dans les lois qui gouvernent l'univers. El s'appuyant | 2 sur le syslème évolutionniste el transformiste de Darwin, ils ont été amenés à la conclusion que toute la vie consiste dans une lutte perpétuelle entre la force créatrice et le milieu, donnant ainsi une explication physico-chimique des phénomènes biologiques, en décomposant dans ses éléments la courbe de la vie, bien que la vie elle-même considérée qe » comme force créalrice, ne soit réductible aux lois de la | . malière inerte. Il esl incontestable que jamais une doctrine . philosophique ou scientifique n'a mis en émoi et causé tant de panique dans le camp des théologiens que le transformisme de Darwin, car aussitôt que parut le livre de Darwin « Sur l'Origine des Espèces », une phalange de jeunes savants, tant en Angleterre qu'en France et en Allemagne, se groupa sous la bannière de sa doctrine et son livre fut traduit dans toutes les langues vivantes de l'Europe. Mais en même temps, la colère et l'exaspération s'emparèrent de Ro tous les esprits imbus de dogmatisme chrétien. Tous les …. professeurs de théologie, tant catholiques. que protestants, . dénoncérent les théories de Darwin comme incompatibles | avec la foi chrétienne, comme une caricature de la créa- ; lion. AT RES Cependant, après que Sir Charles Lyell, le plus éminent. des géologues vivants et connu en même temps pour ses sentiments profondément chrétiens,se prononça dans son livre, <The Antiquity of Man » en faveur des idées fondamentales - de Darwin, les théologiens, sous l'influence de ce coup ter-
XIT | PRÉFACE
rible, élaient bien inclinés à une trêve. Mais lorsque Darwin publia en 1871 son livre «Sur la descendance de l’homme», il fut l’objet de nouvelles attaques. On commenca d'abord à ridiculiser la nouvelle théoriequi avait l'air de reconnaître dans le singe l'ancêtre de l'homme. Même Gladstone, dans une conférence faile à Liverpool, déclara que d'aprés la théorie évolutionniste Dieu est débarrassé du travail de la création et du soin de gouverner le monde. Et lorsque Her-berl Spencer lui fil remarquer que Nerton avecsa doctrine de la gravitation et sa science de l'astronomie physique est
passible de la même accusation, Gladsione battil en retraite
dans la Contemporary Review ef s’abrita, sous un nuage de mots qui lui étaient familiers. Heureusement, aprés de longues années de polémique stérile, on finil par se convaincre qu'on peut être en méme temps bon chrétien el dariwiniste. En effet, à la mort de Darivin, tous les hommes éminents de l'Angleterre élaient d'accord en ce que ses dépouilles devaient reposer à côté de Nerwton, dans l’abbaye de Westminster.
Au milieu de celte lulle acharnée, entre la théologie et la science, celle-ci s’est efforcée de perfectionner
davantage ses armes par la combinaison de la méthode
expérimentale et de la méthode analytique, dont l'une vérifie au moyen de l'expérience les lois servant à interprêter les phénomènes de la nature et l'autre cherche, par l'examen et la critique, à établir la vérité des faits historiques à la lumière de la raison. Grâce à cet espril nouveau qui caractérise l’évolution de la science moderne, tous les efforts les mieux combinés de lathéologie nepourronilutter longtemps sans se briser et s'anéantir sous l’impulsion du courant puissant de l’évolution de la raison el du sentiment humains. L'accroissement vertigineux des découvertes scien-
tifiques qui dans notre époque ne s'arrêlent pas dans leur.
marche progressive, ne constitue pas seulement un triomphe de l'intelligence humaine sur les conceptions mélaphysiques erronées des siècles passés, mais aussi un progrès immense dans les moyens et voies conduisant au perfectionnement de l'espèce humaine. Leseul fait d'avoir créé l'industrialisme et le socialisme, c’est-à-dire un changement radical dans la pro-
duction du sol et dans la main-d'œuvre au moyen de l'intro-
duction de la machine el un accroissement prodigieux des forces productives en général sur loutes les parties du globe,