‹ Les Grecs et les Sémites dans l'histoire de l'humanitéChapitre 58 sur 106 · PARMI LES JUIFS D'ESPAGNE · texte numérisé non relu

PARMI LES JUIFS D'ESPAGNE

Le fanatisme religieux qui poussa les Arabes à la conquête des

pays voisins, tels que la Perse et l'Asie Mineure, s’est bientôt apaisé après la réalisation de leurs projets ambitieux. Après

s'être transportés de leur sol natal, aride, dans des pays fertiles et arrosés par de grands fleuves, les chefs arabes n’ont pas tardé de comprendre la nécessité, pour consolider leurs conquêtes, de gagner le bon vouloir des vaincus, de même que l’utilité pour les

adeptes de l’islamisme, de s’assimiler la culture gréco-perse sur

un sol plus propice que celui de l'Arabie au développement des facultés intellectuelles d’un peuple intelligent, mais abruti par de longues guerres civiles, d'autant plus qu’après s’être emparés des richesses et des trésors accumulés dans les grandes villes orientales, ils avaient un désir ardent de jouir des bienfaits de la paix. Mais ils commencèrent par se heurter aux difficultés des mœurs et de la langue, car alors, c'était la langue grecque qui était la plus répandue et toutes les cultures de cette époque se trouvaient conservées dans des livres grecs. Pour atteindre leur but, les califes ommiades, de même que plus tard les abbassides, captivés par cet esprit nouveau de civilisation inconnu pour eux, avaient recours aux savants juifs qui connaissaient également la

langue grecque et syriaque qu'arabe et auxquels ils témoignèrent

Cul

une bienveillance particulière qui s’étendit plus tard à leurs

coreligionnaires, leur accordant une autonomie administrative et judiciaire sans autre obligation que le paiement de l'impôt courant pour tous les infidèles. « Quelques califes, surtout le « célèbre Almansour (1), employèrent à côté des Syriaques, des « traducteurs juifs pour initier les Arabes, par leur intermé- « diaire, à la science et à la littérature grecques. Ce fut un Juif. € qui traduisit en Arabe l’Almagesta de Ptolémée où tout le « moyen-âge apprit l'astronomie. En second lieu, la conquête « musulmane, en soumettant pendant quelque temps à une

«© même domination une vaste étendue de pays, facilita les

« communications entre les Juifs dispersés. Par là, leurs « aptitudes commerciales se développèrent, et le Talmud put se « répandre peu à peu depuis la Perse jusqu’à l'Espagne. Lorsque « le vaste empire arabe se morcela en plusieurs califats « indépendants, le mouvement d'expansion et de colonisation « juives ne s'arrêta pas. Des écoles talmudiques fort importantes « fleurirent au Caire, à Fez et surtout au Kairouan, dans la

« Tunisie actuelle. Plusieurs israélites jouèrent aussi, dès lors,

«un rôle important comme médecins. et confidents des « souverains musulmans d'Afrique. L'un des plus célèbres fut

-« Isaac Israéli (mort vers 940), médecin du fondateur de la

« dynastie des Fatimites (Egypte); ses écrits, traduits en diverses

‘« langues, paraissent avoir exercé quelque influence sur le

&« développement de l’école de médecine de Salerne, en Italie, la « première en date du moyen-âge. » Toutefois, le foyer principal du judaïsme pendant toute cette période était restée la Babylonie

| (l'Irak actuel) et l'institution qui Subsistait déjà dans ce pays

sous la domination perse, appelée gaonat, s’est fortifiée sous la

domination arabe. C'était une espèce d’hiérarchie religieuse dont

furent revêtus les chefs d'école des deux académies de Soura et de Poumbédita qui exerçaient l'autorité spirituelle sur la

, communauté de Babylone et qui dirigeaient les études théolo- giques, rendant réponse aux consultations légales qui leur parvenaient des pays les plus éloignés. Chose singulière! : L’épanouissement des études talmudiques, à Babylone, coïncida avec le mouvement religieux, philosophique et littéraire des

Arabes, et le rapprochement entre ces deux cultures donna un libre essor à la pensée et aux études philosophiques et contribua

(1) Théodore Reinach. Histoire des Israélites, pe 51.

beaucoup au développement de la métaphysique dans les écoles

arabe et juive, mais en même temps, il donna lieu à la production presque simultanée d’un schisme, de même au sein du judaïsme que de l’islamisme, celui-ci s'étant divisé en deux grandes sectes :

les Sounniles, partisans de la tradition reconnaissant l'autorité de

la Sounna, commentaire du Coran pour les dogmes et les

préceptes et les Chiiles ou schismatiques, considérant comme :

seul calife légitime, Ali et ses successeurs, et reniant l’autorité de la Sounna. Il en fut de même parmi les Juifs vers le milieu du vue siècle. À la suite d’une hostilité survenue entre les gaones et

les exilarques, il se forma deux sectes : les Karaïtes, partisans exclusifs de l’'Ecriture sainte, méconnaissant l'autorité du talmud

et les Rabbanites, qui étaient au contraire partisans de la tradition orale. Ces deux sectes s’excommuniaient mutuellement au commencement et échangeaient les polémiques les plus acerbes, mais elles avaient fini par se tolérer mutuellement et par rivaliser même de zèle dans l’étude grammaticale et critique des livres saints. En même temps, les Juifs de la Perse avaient appris à parler et à écrire la langue arabe; ils adoptèrent même les règles de la versification arabe. Un des gaones, Saadia ben Joseph (892-942) se rendit célèbre par sa traduction de la Bible en arabe et par ses polémiques incessantes contre les Karaïtes. Né à Fajum (Haute-Egypte), il fut le fondateur de la science juive parmi les Rabbanites et le créateur de la philosophie religieuse. du moyen-âge. Il connaissait à fond la culture juive et arabe; en

même temps, il était très versé dans la littérature talmudique.

Doué d’un caractère ferme et d’une volonté supérieure, 1l se montra novateur en tout, exégèse, grammaire et théologie; il publia un traité très célèbre sur la philosophie religieuse, intitulé : Croyances et Opinions (Emounûôt ve deôt) dont l’idée maîtresse est de démontrer l’accord entre la révélation biblique et le résultat de la pensée philosophique.

D’après lui, il n’est rien dans la loi de Moïse qu'un jugement

sain ne puisse découvrir, même sans l’aide de la révélation, et, pour expliquer les récits bibliques, quelquefois fantastiques, il les considère comme de pures allégories et comme des figures poétiques. Appelé, à cause de son grand renom, à la tête de l'ecole rabbinique de Soura, il ne tarda pas à entrer en collision avec l'Exilarche et le parti rétrograde, et finit par se démettre de ses fonctions : il se retira à Bagdad où il publia un grand nombre d'ouvrages parmi lesquels le Livre de la Création. Tous les auteurs sont d'accord pour considérer Saadia comme un des pen-

Ps

seurs les plus éminents de son époque. Son plus grand effort fut

dirigé à mettre en harmonie les vérités de la révélation mosaique avec la connaissance philosophique sur Dieu et l'ordre du monde.

Presqu’en même temps qu’en Orient, a surgi une autre haute personnalité juive, en Occident : c’est Hasdai-1bn-Schaprout, trésorier et médecin du calife Abd-er-Rahman IT, à Cordoue, car longtemps avant l'extinction des écoles babyloniennes, la culture

juive s'était développée et arriva par prospérer en Espagne sous

la domination musulmane, La communauté israélite de Cordoue, en particulier, atteignit un haut degré de culture et de prospérité au moment où cette ville devint (755) le siège d’un calife ommiade indépendant de celui de Bagdad. Les Juifs avaient adopté alors les coutumes, les mœurs et la langue des Arabes. Au milieu de

cette prospérité, ils ne manquaient pas de cultiver les sciences

dans les écoles fondées par les. Arabes, sous le calife Abd-er- Rahman [II Ce nouveau Mécène attira à Cordoue des poètes, des grammairiens, des savants juifs qui rendaient culte à ses hautes qualités comme chef d'Etat et comme protecteur des lettres et des sciences. Sous son règne, Cordoue ne tarda pas à devenir le

centre de la science juive ; les califes ommiades continucrent à s'intéresser aux travaux de leurs docteurs : l’un d’eux fit traduire

en arabe une partie du Talmud, Hasdaï a eu surtout le mérite d’avoir fait venir des hommes remarquables de l’école de Soura, tels que R. Mosès ben Chanoch, un des plus grands talmudistes de son époque, pour le mettre à la tête d’une école fondée à Cordoue, et qu'il revêtit après des fonctions de gaone, ayant l'autorité supérieure de toutes les communautés israélites d'Espagne.

Il mérite de constater que la renaissance au xe siècle de la culture gréco-juive, en Occident et en Orient, a coïncidé avec la mort du dernier des Carlovingiens et l'extinction des derniers

rayons de la vie intellectuelle dans l'Europe chrétienne : car, pen-

} dant qu'à Bagdad et à Cordoue des hommes d'élite juifs ont ensei-

gné dans de nombreuses écoles les sciences et la philosophie et

se sont efforcés de mettre en harmonie les doctrines philosophiques avec les principes religieux et moraux de la Bible, les hommes fanatiques de l'Europe ont prêché l'intolérance et préparé les croïsades, et les hauts dignitaires de l'Eglise considéfaient comme méritoire la persécution des hommes de science et de rendre suspects aux yeux du publie ignorant tous les progrès et découvertes scientifiques comme œuvres de Satan.

Toutefois, la guerre contre le califat de Cordoue dirigée par un chef Berbère, en 1031, mit un arrêt momentané au rôle civilisa-

teur et au développement de la culture des Arabes, en Andalousie, et fit changer de route à la culture juive en Espagne, car à la suite d’un régime de fanatisme et d’intolérance, un grand nombre de savants de Cordoue se vit obligé d'abandonner la ville pour s'établir dans d’autres cités de la Péninsule où l'esprit de tolérance et l'estime pour les hommes de science prédominaient dans les sphères gouvernementales. Les uns se dirigèrent vers le nord et le nord-est et les autres vers Grenade.

Parmi ces derniers se trouvait Simuel Halévi ibn Nagrela, surnommé Nagid (prince) qui, grâce à ses connaissances littéraires, à son talent d'écrivain et à son esprit délié, devint et resta jusqu'à sa mort le vizir tout-puissant du roi de Grenade. En attendant, les califes almoravides, venus d'Afrique pour aider les émirs d'Andalousie à repousser les premiers assauts de l'invasion ehrétienne, finirent par établir leur domination à Cordoue, et, comme esprits cultivés, ils protégèrent les sciences et les arts, choisirent parmi les Israélites leurs médecins et conseillers et donnèrent à plusieurs d’entre eux le titre de vizir et de prince (nagid). C’est ainsi que la civilisation juive en Espagne avait atteint son apogée au milieu du x1° siècle et se prolongea jusqu'au xII°.

Pendant le xe siècle, l’école de Cordoue comptait, en plus d'Hasdaï, deux autres savants, Menahem ibn Sarouk et Dounaséh ibn Labrat, auxquels on doit les premiers essais de lexicographie et de grammaire hébraïque. Un élève de Menahem, Hayudi, fit faire à ces études un progrès décisif par la découverte du principe des racines à trois lettres, fondement du vocabulaire hébreu. Au milieu du xr° siècle, autour de Samuel Nagid et de son fils, se groupèrent tout une pléiade d'hommes éminents qui ouvrirent à la littérature juive des voies nouvelles et fécondes. La grammaire et la lexicographie furent portées à leur perfection par Yona ibn Djanah (ou Aboul-Walid), de Cordoue, mort vers 1055, qui posa les règles de la syntaxe et apporta dans l’exégèse biblique une hardiesse et une profondeur qui étonnent. Il est, à certains égards, le précurseur des savants modernes qui’ ont créé la grammaire comparée (1). Mais, outre Cordoue et Grenade, il y avait encore d’autres villes espagnoles où avaient vécu, au xr° siècle, des hommes très éminents qui ont brillé, tant dans les lettres que dans la philosophie: Bahya ben Joseph, de Sara-

(1) Histoire des Israélites, par Th. Reinach, p. 74.

gosse, écrivit, sous le titre Devoir des cœurs, un traité de philosophie morale d'une rare élévation, où il proclame la supériorité de la religion intérieure, celle de l’âme sur les pratiques cérémonielles et sur la spéculation théorique. Il était familiarisé avec les travaux philosophiques et scientifiques arabes et grecs..Il réunissait à un esprit philosophique très profond une grande puissance d’éloquence et une imagination poétique très vive.

Un de ses Contemporains Salomon ibn Gabirol, de Malaga, connu également sous le nom d’Avicébron (1020-1071), fut aussi précoce comme philosophe que comme pote. Jeune encore, il aborda les problèmes les plus ardus et les plus élevés : Dieu, la création, l’âme, l'infini. Il s’efforca de saisir l’ensemble du monde spirituel et matériel. Il déploya dans ses travaux une telle puissance de pensée, alliée à une telle profondeur, qu'on a peine à le suivre ; en même temps il développe ses idées avec une clarté saisissante. Il composa en vers un traité de haute métaphysique sous forme de prières, intitulé Kéter Malchout (couronne royale). Il fut aussi l’auteur d’un grand ouvrage de philosophie, écrit en hébreux et traduit en latin sous le nom de Fons Vitæ ou Source de la Vie traitant de la matière universelle et rédigé sous forme de dialogue, à l'exemple de Platon. Dans ce travail, il représente les idées néoplatoniques; il distingue déjà entre la forme et la matière, de même dans l’ordre physique que dans l’ordre spirituel. D’après lui, la matière procède de l'essence de Dieu et la forme est l’œuvre de sa volonté.

La matière se trouve unie à la forme dans tout ce qui existe dans Punivers, depuis les régions les plus élevées de l'esprit jusqu'à la dernière limite de la matière. Il insiste surtout sur la thèse que la materia universalis est le substratum de tout ce qui existe. On voit bien que Gabirol tâche de rendre la philosophie tout indépendante des dogmes religieux traditionnels. Pour cela même, il eut peu de retentissement parmi ses coreligionnaires. En échange, il excitait un grand intérêt parmi les arabes, et après avoir été traduit en latin, il fut bien apprécié parmi les hommes de la scolastique, parmi lesquels il fut plutôt connu sous le nom d'Avicebron. Il fut également appelé à bon droit maitre de la poésie et de l’éloquence de même que de la philosophie, au point d’avoir appelé l'attention d’un homme très influent à la cour du roi de Saragosse, Yachia ibu Moudhir, qui devint son protecteur.

C’est à Saragosse qu'Ibu Gabirol composa, en 1045, un des pre-

miers livres de philosophie morale, le Tikkoum Midot Hanefech (Du perfectionnement des facultés de l'âme). Ce livre contient des

versets bibliques, des sentences morales du Talmud mêlées aux

maximes du « divin Socrate », de Platon, d’Aristote, des philo-

sophes arabes et principalement des philosophes juifs. Malheu-

reusement, pendant le xr° siècle, les Croisades vinrent inaugurer une ère de persécution sanglante contre les juifs dans tous les pays de l'Europe. Les hordes indisciplinées revenues de l'Asie se ruèrent sur les juifs d'Europe. Cependant, sous la domination des Almoravides, en Andalousie, les Juifs vécurent avec assez de sécurité, mais à mesure que les petits Etats chrétiens se liguaient contre la HontiRean Prne au midi de l'HSRÈSRES 188 Juifs ne

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responsables les Juifs et exciter la haine populaire contre eux.

Toutefois, tant Cordoue que Grenade, constituèrent pour eux l'abri le plus sûr. Grenade surtout avait donné le jour à toute une famille de poètes, les quatre frères 1bn-Ezra, tous distingués savants, philosophes et poètes. Le plus célèbre fut Moïse, né en

1070, disciple de son frère Ibu-Ghiat, à Lucena; il fut le poète le

plus fertile de son temps. La douleur semble avoir éveillé en lui l'inspiration poétique. Comme poête, il aborde les genres les plus différents; il chante tour à tour le vin, la joie, l'amour, les plaisirs; il déplore la séparation, la trahison, la vieillesse qui s'approche, puis il se réconforte avec l'espoir en Dieu et célèbre ensuite les dons divins de la poésie. Il fut maître de toutes les règles de l’art d'écrire. Il composa sur la matière un traité, Dialogues et Souvenirs, qui représentent l'histoire littéraire des tra-

vaux des poètes hispano-juifs depuis Îles premiers temps. Ces livres s’occupent de plus de la poésie arabe et espagnole et, à ce

titre, ils appartiennent également à l’histoire de la littérature espagnole. Plus que comme philosophe et poète, il se distingue par la fertilité de son esprit et la prodigieuse facilité avec laquelle il manie la langue hébreu qui, sous sa plug se pue à toutes les délicatesses d'expressions.

A la même époque, vers 1080, lorsque les guerres incessantes entre les princes chrétiens et les ehefs musulmans avaient dévasté l'Andalousie, la plupart des savants juifs de Cordaue, victimes de l'intolérance abandonnèrent ‘cette ville et se dirigèrent vers Tolède, précisément au moment où le roi Alphonse VI venait

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