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LES GRECS ET LES SÉMITES 195 cle, la philosophie d’Aristote et la science de Ptolemée se sont répandues dans les universités chrétiennes où elles ont régné sans partage jusqu'aux temps modernes.
Toutefois, vers la fin du xivs siècle commence le déclin de la civilisation juive en Espagne et dans le Midi de la France. Il n'est plus guère question de philosophes ni de grammairiens. Un seul poète mérite d’être cité : c’est le troubadour juif, R. Santob de Carrion (vers 1830) qui composa des vers pleins de grâce en langue castillane, Au début de son poème, adressé au roi Don Pedro de Castille, il combat ainsi le préjugé humiliant qui pesait sur sa race :
Pour fleurir sur l’épine, La rose a-t-elle un parfum moins charmant ?
Le vin, liqueur divine,
Est-il moins doux pour naître d’un sarment ?
| L’aigle, oiseau de l'orage,
D'un nid grossier s’élance dans les airs, Et la sagesse est sage
Encor qu’un Juif lait mise dans ses vers.
1 mérite encore de mentionner le nom de Moïse Arragel, savant
israélite qui a vécu dans la première partie du xve siècle à Gua-
dalajara et ensuite à Maqueda, petit village de la province de Tolède. Ayant été réputé pour ses connaissances profondes de la langüe hébraïque et espagnole, il arriva qu'en 1422, Louis de
Guzman, grand-maître de l’ordre des Calatraves, au moment de
préparer une expédition contre les Maures, sentit le besoin
d'avoir une bonne traduction de la Bible, en espagnol, avec un commentaire fidèle, et il s’adressa au rabbin Moïse Arragel pour
faire ce travail. Celui-ci déclina cet honneur en s’excusant qu'il
serait difficile à un Israélite de faire une traduction de la Bible dans un sens qui pût satisfaire un Catholique. Néanmoins, Louis de Güzman insista et chargea Arias de EncCina, franciscain de.
Tolède, pour faire connaître à Arragel son désir particulier à ce
sujet. À la fin, cé dernier n’a pu faire autrement que de se rendre à son désir, mais il mit huit ans pour terminer ce travail,
» carcénest qu'en 1430 qu'il le présenta à Louis de Guzman en présence d’un grand nombre de savants et de prélats. Alors, le - Supérieur de l'ordre de Saint François, Surpris de la riche reliure Ÿ du mañuscrit, lui adressa, en le remerciant, ses plus beaux élo- . ges. Il parait qu'Arragel prit comme modèle pour son travail la traduction latine de la Bible par saint Jérôme. Seulement, cha-
quefois qu'il se trouvait en désaccord avec saint Jérôme, il mit dans le texte sa propre traduction et celle de saint Jérôme dans une glose attachée au texte, en faisant ressortir la différence qui existait entre l'interprétation judaïque et chrétienne. Il n’hésita pas non plus d'invoquer souvent l'autorité d’autres Pères de l'Eglise et d’autres autorités ecclésiastiques, tel que Don Pedro, archevêque de Séville. ie
Cette traduction démontre d’une manière indiscutable la vaste érudition et le tact exquis du traducteur, en même temps que sa connaissance profonde de la langue espagnole. Le manuscrit de cette traduction est conuu sous le nom de Bible d'Olivarès, parce qu’il fut présenté en 1623 comme cadeau par André Pacheco, le grand inquisiteur, à Gaspar de Guzman, comte de Olivares, en témoignage des services rendus au Vatican par lui et son pére, ambassadeur à Rome. Il se conserve encore aujourd’hui dans le palais de Liria, à Madrid, propriété du duc d’Albe. Il contient 515 folios : le texte est en double colonne et entouré d’un grand nombre de gloses d’une écriture minuscule ; il contient de plus 994 miniatures illustrées, dont un grand nombre sont sans doute copiés d’autres Bibles de la cathédrale de Tolède, maisilyaen quelques-unes tout à fait originales, peintes probablement sous sa direction par des peintres habiles. Il mérite de constater que le manuscrit est précédé de toute la correspondance qui eut eu lieu entre Louis de Guzman et Moïse |Arragel. Ce document, bien qu'il n’ait aucune importance littéraire, est un témoignage éloquent en faveur de l'esprit de tolérance qui existait encore au commencement du xv“siècle parmi les classes élevées espagnoles et même parmi le haut clergé.
Avec le déclin de la culture juive en Espagne à la fin du xvre siècle et avec le réveil des doctrines orthodoxes parmi les écoles talmudistes du Midi de la France et de l'Espagne, prit naissance une ancienne doctrine qui trouva bientôt beaucoup d’adeptes parmi les talmudistes les plus exaltés et dont le progrès devint funeste aux recherches scientifiques et à l'esprit phi-
Josophique qui avait animé pendant plusieurs siècles les grands penseurs israélites : c’est la doctrine cabalistique, de caractère mystique, qui se rattache à l'étude des premiers chapitres de la genese et de la vision d'Ezéchiel, établissant la théorie du Métlaltron
ou une sorte d’intermédiaire mystérieux entre Dieu et le monde. Plusieurs livres se sont publiés à ce sujet : l’un s'intitule Sefer Yezira, ou livre de la création; il s'occupe de l’Etre Suprême, de la description du trône de Dieu, des anges, des démons et de figures fantastiques qui adornent le trône, dès la migration des âmes etc. ; l’autre, le Zohar, devint le véritable bréviaire de la Kkabbale qui explique la cosmogonie basée surles 22 lettres de l’alphabet et attribue une importance extraordinaire à la forme et aux noms des caractères de l'alphabet hébreu et des signes denuméra-
tion; il découvre dans les lettres, dans les syllabes, dans les mots,
dans les phrases les plus simples, une foule de révélations mystérieuses, de combinaisons puériles vides de sens, d’où il tire des
formules magiques propres à donner la santé, les richesses
et les sciences. La kabbale vint prendre sa place à côté d’autres fausses sciences du moyen-âge avec lesquelles on tâchait de suggestionner les massses ignorantes telles que l'astrologie,
l’alchimie et la sorcellerie. Même les savants ;chrétiens de la
Renaissance n'avaient pu se soustraire à l'influence de cet esprit mystique qui dominait toutes les classes de la société et qui a contribué beaucoup à accélérer la décadence intellectuelle des communautés juives dispersées dans les différentes parties de l’Europe.
L'Espagne, après avoir fondé son unité nationale et après avoir réussi, sous Charles-Quint, à devenir la maîtresse de l'Europe, a dû forcément exercer une influence considérable sur tous les pays de l’Europe, au point que tant la France, et l'Allemagne que l’Angleterre ont suivi son exemple en poursuivant les juifs, ‘et en rendant leur séjour difficile dans leurs territoires. Par conséquent, les juifs, après leur expulsion d’Espagne n'avaient que le Portugal, le Maroc et l'Italie pour y chercher leur refuge. Au commencement, sous l'avènement du roi Manuel (1495), le gouvernement portugais les défendit contre les excitations fanatiques du clergé, au point que Jean II fit bon accueil à Abraham Zacuto,
ancien fprofesseur de mathématiques et d'astronomie à l’Univer- sité de Salamanque, qui s'était réfugié à Lisbonne après l’édit
de l'expulsion des Juifs d’Espagne. Son successeur Dom Manuel
le conserva dans son poste universitaire, peut-être à cause de
l’affinité d'idées qui existait entre lui et Zacute. Mendes dos Rome-
dios (1) raconte que Dom Manuel le consulta secrètement £ au sujet du projet d'exécution de Vasco de Gama aux Indes, Le roi voulait savoir ayant tout si une telle entreprise serait possible pour que les efforts qu’il voulait employer ne fussent pas stériles, exigeant qu'il prisse le temps nécessaire pour étudier ce problème, Zacuto, après avoir sondé les arcanes de l'astrologie, se présenta au roi et lui dit: « Sire, après avoir étudié avec beaucoup de soin la question que votre Majesté m'a chargé de résoudre, je me suis bien rendu compte du temps nécessaire et des dangers que courraitune expédition maritime pour traverser des mers si lointaines et découvrir des pays de grandes richesses, mais j'ai vu que votre bonne étoile qui doit guider votre entreprise se trouve tellement bien placée sur la grande sphère du ciel, qu’il plaira à Dieu de vous favoriser dans l'exécution de vos projets. » En effet, les bateaux destinés pour l’expédition furent pourvus de l’astrolabe, perfectionné par Zacuto. Cet horoscope ne déplut pas à Don Manuel; il flatta même sa vanité démesurée et en effet l’expédition se réalisa, ayant eu pour résultat de donner de la gloire à la marine portugaise, )
En vue des services rendus par Zacuto à la cause portugaise, don Mannel était disposé à témoigner sa bienveillance aux Juifs du Portugal. Malheureusement, cette politique tolérante ne dura pas longtemps; les visées ambitieuses de don Manuel qui lui firent caresser l’idée de monter sur le trône d'Espagne furent, funestes aux Juifs. L'alliance d'Espagne avec la maïson royale de Portugal fut également ambitionnée par les rois d’Espagne au point que Ferdinand et Isabelle ont envoyé un ambassadeur extraordinaire, Alphonse de Silva, pour saluer le roi de Portugal et lui proposer le mariage avec l'infante Doña Maria, Le roi s’est expliqué en de bonnes paroles et donna à entendre qu’il aimerait bien se marier avec Dona Isabelle, veuve du prince Don Alphonse, fille aînée des rois d'Espagne et héritière présomptive du trône dans le cas de décès de don Juan fils unique et héritier du trône. Don Manuel n'eut pas de repos jusqu'à voir réaliser ce projet, Les rois catholiques ont à la fin consenti à ce mariage, mais Ja difficulté se présenta de la part d'Isabelle qui déclara, qu'après la mort de son mari, elle avait résolu de se faire religieuse ; elle consentit seulement à ce mariage sous la pression de certaines personnes pieuses qui jugeaient utile ce mariage à la cause de Dieu et à la paix des deux royaumes. Quand le
(1) Mendes dos Remedios. — Os Judeos em Portugal, pages 280 et 281.
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moment arriva pour recevoir la princesse à la frontière, partit une commission portugaise avec Don Juan Manuel comme procureur du roi. La princesse exigea qu'on insérât dans le contrat de mariage la promesse qu’on expulserait du Portugal les Juifs et les Maures. Il y eut grande lutte au sein du Conseil de la Couronne Portugaise où il y avait de nombreuses voix qui défendaient la cause des Juifs invoquant leurs aptitudes variées, surtout dans les arts mécaniques, dans les sciences, dans le commerce et l'industrie ; mais, à la fin, le parti de l'intolérance l’'emporta et le 4 décembre 1496, parut, à Muja, près de Santarem, l'ordonnance qui laissait « aux infidèles » le choix entre l'exil, le baptême et la mort, Dix mois leur furent accordés pour les préparatifs du départ, mais Don Manuel, au mépris dela parole donnée, des lois du royaume et des canons de l'Eglise, fit saisir et traîner de force aux fonts baptismaux tous les enfants juifs âgés de moins de quatorze ans. On vit alors des parents s’immo-
: ler eux-mêmes et leurs enfants plutôt que d’accepter cette tyran-
nie de conscience, Toutefois, il y en eut beaucoup qui embras-
sèrent le christianisme pour n'être pas séparés de leurs familles,
Un grand nombre des Juifs expulsés d'Espagne, de Portugal et de France se rendirent en Italie où les savants juifs jouèrent un rôle de pédagogues et d’initiateurs dans la langue hébreu, au milieu du mouvement philologique de la Renaissance, Nous avons vu plus haut que déjà, au xmre siècle, l’empereur Frédéric IT et Charles d'Anjou, roi de Naples, pensionnaient, en lialie, les traducteurs juifs, et que Dante, le créateur de la poésie italienne, eut pour imitateur un poète hébreu, Emmanuel
. Romi (1265-1339), Parmi les réfugiés d’Espagne, en Italie, figure,
en première ligne, la famille d'Abravanel. Le chef de cette famille, Isaac Abravanel, successivement ministre des finances des quatre rois, fuit de N aples au moment de l'invasion française et fixa sa résidence à Venise où il mourut en 1508. Son fils,
Samuel, resta à Naples où sa maison fut le rendez-vous des
savants hébraïsants d'Italie. Un autre de ses fils, Juda-Léon, connu aussi sous le nom de Léon Médigo, parce qu'il fut le méde-
cin du vice-roi Gonzalve de Cordoue, cultiva l'astronomie et composa en italien un remarquable ouvrage de philosophie mystique, les Dialogues d'amour, bientôt traduits en français.
Un autre savant de la plus haute portée, Azaria de Rossi, chef de la communauté de Mentoue (1514 à 1578), devançant son épo-
; que, éleva Je premier la critique historique à une hauteur jus- que-là inconnue. Lui et Richard Simon peuvent être considérés