‹ Les Grecs et les Sémites dans l'histoire de l'humanitéChapitre 62 sur 106 · JO LR LES GRECS ET LES SÉMITES · texte numérisé non relu

JO LR LES GRECS ET LES SÉMITES

comme les précurseurs de l’école critique moderne. Il eut l’idée dé rapprocher les écrits talmudiques des renseignements fournis par les documents grecs de la même époque. L'Italie ne fut pas seulement le refuge des Juifs expulsés d'Espagne et de Portugal, mais elle le fut également des Marranes, c'est-à-dire des familles juives qui se convertirent au christianisme, mais qui, au fond du cœur et dans l'intimité de famille, pratiquaient les rites juifs, tels que le Sabbat, les Pâques, les lois alimentaires. Les Marranes qui s'étaient échappés de leurs pays pour se soustraire à l'inquisition tyrannique du Saint-Office, une fois établis dans les villes qui leur accordaient l’hospitalité, ne tardaient pas à rejeter leurs faux masques de catholiques pour retourner à leur ancien culte. Quelques principautés commerciales d'Italie, telles

que Ferrara et Venise, ayant bien compris tout le parti qu'on

pouvait tirer de l'intelligence des nouveaux venus leur facilitèrent tous les moyens pour fonder des maisons de banque importantes. L’attitude du Saint-Siège fut pendant le xv° siècle et jusqu’à la moitié du xvi° siècle, assez bienveillant envers les Juifs expulsés d'Espagne. Alexandre VI, Jules IL, Léon X eurent tous des médecins juifs, malgré les prohibitions canoniques et firent aussi bon accueil aux Marranes, mais les progrès rapides de la Réforme provoquèrent au sein de l'Eglise catholique une énergique réaction. Le concile de Trente fixa d’une manière définitive les principes du catholicisme. Le judaïsme ne tarda pas à ressentir le contre-coup de ce changement, et les papes Paul EV; Pie V et Clément VIII traitèrent les Juifs avec une grande cruauté ; ils leur interdirent l’exercice de la médecine, l’acquisi- tion de biens-fonds et tout commerce, excepté la vente des vieux habits; les principaux Juifs d’Ancône furent jetés en prison et leurs biens furent confisqués. Chassés de Naples, de Rome, de Milan et de Gênes, ils cherchèrent refuge en Turquie où les sultans de Constantinople, comme jadis les califes de Bagdad et de Cordoue, surent apprécier l’activité commerciale des Juifs et leur capacité dans les arts et les sciences. Mahomet II, Bajazet IT, Selim et Soliman le Magnifique eurent des médecins israélites. Joseph Nasi, possesseur d’une immense fortune, à la suite de son mariage avec la fille de l’opulente et bienfaisante Dôna Mendecia fut le médecin de Selim qui l'avait nommé, à son avènement sur le trône, duc de Naxos et des îles des Cyclades les plus importantes (1566). Il obtint également la cessation de la ville de Tibériade qu'il releva de ses ruines et y acclimata la culture de la soie. Toutefois, les Juifs de l'empire ottoman, bien qu’ils jouissent de la

ail

bienveillance du souvernement, ne trouvant pas d'obstacles dans

l'extension de leur commerce et de leur industrie, cessèrent de cultiver les arts et les sciences, et bien qu’ils eussent de nombreuses écoles talmudiques, ils perdirent tout essor pour la culture intellectuelle et les hautes conceptions de la philosophie religieuse d'autrefois. Il paraît que l'esprit investigateur et les dons intellectuels des Juifs pour les sciences exactes et naturelles ont eu besoin, en tout temps, d’un milieu de culture favorable à leur développement, et que les pays musulmans, depuis la décadence de la culture gréco-arabe, en Espagne, ont cessé de constituer un terrain nourricier des germes scientifiques et littéraires.

Pendant ce temps, l’Inquisition avait acquis une recrudescence de sévérité, en même temps en Espagne qu’en Portugal; les Marranes ou nouveaux chrétiens furent traînés de force au baptème sous le règne de Manuel le Fortuné, de Portugal, et la surveillance jalouse de l'administration fit de grands efforts pour empêcher leur émigration, car le royaume, écrivait le roi Jean IIl'au pape, est puissamment intéressé à les conserver, puisqu'ils ont, pour ainsi dire, le monopole de l’industrie manufacturière et du commerce. Néanmoins, il sollicita du pape l'autorisation d’introduire l’Inquisition dans ses Etats (1531). Clément VIII ne la lui accorda qu'avec beaucoup de répugnance; il désapprouvait en principe la conversion forcée des Juifs portugais comme contraire aux canons de l'Eglise. Mais il lui fut impossible d'obtenir du roi la permission pour les Marranes d’émigrer et d'empêcher l’Inquisition de s'établir en Portugal avec les mêmes pouvoirs qu'en Espagne. Il arriva même qu'un frère du roi fut nommé grand inquisiteur. À ce moment les cachots regorgeaient de suspects et les bûchers s’allumèrent à plusieurs reprises. Grâce à l'intervention réitérée de Clément VII, l'existence légale de l’Inquisition fut suspendue de temps à autre; mais à la suite de la conquête du Portugal (1580) par le fanatique roi d'Espagne, Philippe I, l'Inquisition avait repris une recrudescence beaucoup plus grave, au point qu'un grand nombre de Marranes menacés dans leur sécurité personnelle et dans leurs biens tente-

rent par tous les moyens possibles, de se soustraire au joug de la

tyrannie et du fanatisme religieux par l'émigration.

Mais s’il y avait une difficulté pour échapper à la surveillance de l’Inquisition, il y en avait encore une plus grande, pour ceux qui passaient la frontière, de trouver un asile dans les autres Etats européens, car l'Italie leur était ferméepar l'intolérance des

202 LES GRECS ET LES SÉMITES papes et des princes ; la France et l'Angleterre étaient également opposées aux Juifs déclarés; quant à l'Allemagne protestante, son hospitalité était non moins douteuse et incertaine. Luther écrivit même à la fin de sa vie une brochure contre les Juifs, qui dépasse en violence et en calomnie, tous les écrits injurieux des Dominicains de Cologne. Toutefois, après la Réforme, tant la Bible que la littérature rabbinique furent l’objet d’études sérieuses de la part de savants protestants, et la Bible rabbinique éditée à Anvers, par Daniel Bomberg, ainsi que les travaux grammaticaux des Kimhiet d'Elie Lévita servirent de baseàdesre- : cherches érudites. Au xvir siècle, l’école hollandaise, avec Buxtorf, Surenhuys (le traducteur de la Michsna)et Wolf produisirent des œuvres remarquables de lexicographie de traductions, de bibliographie et de critique auxquels des rabbins juifs furent plus ou associés. C'était surtout en Hollande que la connaissance la plus approfondie de l'antique littérature hébraïque produisit une opinion plus favorable sur le peuple juif et leur destinée parmi les nations, depuis la dispersion. Basnage, prêtre protestant à Rotterdam, fut le premier historien impartial qui a écritl'Histoiredes Juifs depuis Jésus-Christ jusqu’à présent. Un loratorien, Richard Simon, le vrai fondateur chrétien de l’exagèse de la Bible, à cause de sa sympathie pour la race persécutée et pour avoir émis un jugement critique d’un livre considéré comme œuvre sacrée, telle que la Bible, fut expulsé de l'ordre,

De l'exposé que nous venons de faire de l'influence incessante de la science et de la philosophie grecques sur le developpement intellectuel de deux peuples sémites, monothéistes, il résulte :

1° Que l'unité religieuse des peuples juif et arabe s’est conservée dans son intégrité tant que la doctrine orthodoxe de la révélation fut maintenue dans sa pureté. La désunion a commencé au moment de leur contact intime avec les sciences et la mentalité grecques, c’est-à-dire après que les facultés intellectuelles de leurs hommes d'élite s'étaient suffisamment développées pour comprendre mieux les phénomènes de la nature et que la sphère de leurs connaissances scientifiques s’était élargie pour se rendre compte de la situation de l'homme dans la nature et de la possibilité d'arriver à la connaissance d’un Dieu, créateur de lunivers, par la raison seule, sans l’aide de la révélation, C'est à ce

moment que la lutte s'établit entre la foi et la raison, tant parmi

ÿ Je peuple arabe que parmi le peuple juif, Quant à ce dernier, c’est i déjà dans l’école d'Alexandrie que la lutte commença à s’accenl \ tuer parmi les défenseurs de la tradition et ceux de la science, à ayant fini par l'établissement d’une entente entre les deux partis à sous l'influence du chef du néoplatonisme Philon, mais chez les

Arabes, ce fut au rre° siècle de l'hégire, ou soit au vir° siècle de notre ère, que le schisme se prononca ouvertement dans les écoles théologiques de Bassora. Les adeptes de la nouvelle doctrine, les motazélites, admettaient : 1° l'unité de Dieu; 2° le libre arbitre de l'homme ; 3° la raison humaine comme source de la connaissance de Dieu. Basés sur ces principes, ils ont fondé la doctrine philosophique appelée le Motekallamin. Ce n’est qu'au Ix° siècle, sous le règne du calife AI-Mamoun que la philosophie grecque fut introduite parmi les Arabes et que les doctrines des péripathéticiens pénétrèrent dans l’école de Bagdad où elles furent représentées par Alkendi et Alfarabi-Abou-Nasir-Mahommed. Ce dernier se rendit célèbre par son Livre des Pr incipes qui fut traduit en hébreu par Samuel Ibn Tibbon, en 1248, et dans lequel sont reproduits, sous une forme précise, les principes philosophiques de l’école d’Aristote. Il publia également un travail encyclopédique sur les sciences et un traité sur la nature de l'âme. Tous ces ouvrages ont pour but d'établir, dans une argumentation serrée, le monothéisme en même temps que l’immortalité de l'âme, ce qui fut la raison que les philosophes juifs, tant ceux de l'Orient que ceux de l'Espagne l'ont tenu en grande estime et ont traduit tous ces ouvrages en hébreu. Toutefois, ils ont combattu sa manière de concevoir l'immortalité de l'âme. Cependant, ‘il est certain que les investigations philosophiques de l’école de Bagdad ont exercé une telle attraction sur les savants juifs de l’époque que ceux-ci employèrent la langue arabe et la terminologie arabe dans tous les écrits et dans toutes les dissertations philosophiques. Mais à mesure qu’ils se sont assimilés les pensées philosophiques des Arabes, ils se sont efforcés de les mettre en rapport avec les enseignements de la Bible et finirent par former une école indépendante, Le premier qui a réussi à fonder un système philosophique en harmonie avec la théologie mosaïque fut Saadia, dont les idées ont trouvé beaucoup d’adeptes parmi les Juifs d'Espagne, d’abord dans l’école de Cordoue et ensuite dans celle de Tolède, au sein desquelles ont surgi des hommes très remarquables, tels Bahya ben Joseph ben Pakhuda, Salomon ben Gabirol, Juda Halévi, Joseph ben Zad-

RE à

Lg EE Eee ae TR pbs TR ue

PA

204 LES GRECS ET LES SÉMITES 2 Ve

dik, Abraham ben Daud et finalement Moïse Maïmonide avec lequel la philosophie religieuse atteignit son apogée.

Malheureusement, les progrès réalisés par Maïmonide dans cette branche de la philosophie subirent un arrêt après sa mort, à la suite d’une réaction provoquée par le fanatisme religieux des partis traditionalistes exaltés, juifs et chrétiens, arrêt qui se prolongea rendant plus d’un siècle. Ce n’est que vers la moitié du xrv° siècle que la philoeophie religieuse, bien que plus religieuse que philosophique, ressuscita par l’initiative de Gersonides qui fut un défenseur chaleureux des idées de Maïmonide. Mais ce succès fut de courte durée ; à la fin du xrv° siècle, Hasdaï Crescas et son élève Albo osèrent s’insurger contre l'autorité d’Aristote en même temps que combattre la philosophie de Maimonide.

L'originalité de l’esprit philosophique de Crescas l’a poussé vers l’idéal de délivrer le judaïsme du joug de l’aristotélisme et de fonder un nouveau système de philosophie qui ressemble, sous plusieurs rapport, à la conception philosophique de Spinoza, De même que lui, il fait une distinction entre les Attributs et les Modes de Dieu; il partage également ses vues sur la création et le libre arbitre ; il reconnaît, comme lui, l’amour de Dieu comme l'essence divine et comme le lien entre l'homme et Dieu ;

2 Que la philosophie judéo-arabique et plus tard la scolas-

tique, se sont inspirées dans les principes de l’école d’Aristote.

Cependant les doctrines aristotéliciennes constituent l’antimonie

du concept monothéiste émanant de la révélation, car elles

admettent l’éternité de la matière et reconnaissent les seules et uniques lois de la nature comme divines et immuables. Par conséquent, d’après elles, il n’y a ni miracle, ni révélation, ni privilèges pour un peuple quelconque, d’être le dépositaire des lois divines. Quelle explication à donner de ce fait si singulier ? Eh bien, c’est Maïmonide même qui nous le donne dans son livre Guide des Egarés. Tout ce qu’Aristote a écrit, dit-il, sur la connaissance des phénomènes et des lois de la nature, est fondé sur des preuves positives et par conséquent est vrai et incontestable.

En échange, quant à ses opinions sur la cosmogonie, elles n'ont

d'autre valeur que celle d’une hypothèse dont la démonstration

est discutable. Quant à sa doctrine sur la morale, bien qu'elle

coïncide et se trouve d'accord avec celle qui dérive de la révélation, elle en diffère en ce qu’elle cherche le bonheur de l’homme dans l'exercice de la vertu et dans l’amour de la justice, tandis que d’après le concept de la théologic juive, le bonheur consiste

Page 1