‹ Les Grecs et les Sémites dans l'histoire de l'humanitéChapitre 64 sur 106 · PAR LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME · texte numérisé non relu

PAR LA RENAISSANCE ET LA RÉFORME

Nous venons de voir dans le chapitre précédent que les Arabes, après avoir cessé d'accomplir la mission civilisatrice de l’humanité, furent obligés de se retirer de la scène et de céder la place aux chrétiens, leurs conquérants en Europe, devenus plus aptes à féconder les germes des sciences, des arts et de la philosophie, semés par eux.

Maintenant la question se pose : Est-ce que les chrétiens réunissaient dans le xvi siècle les éléments matériels et les qualités morales nécessaires qui leur manquaient au moyen-âge, pour remplir une mission aussi sacrée que celle de propager les enseignements de l'Evangile et de réaliser l'idéal du fondateur du christianisme, à savoir : la liberté morale et la fraternité parmi les hommes, l'amour de Dieu et l'amour de justice pour les opprimés et pour les faibles ?? Malheureusement il est incontestable que les princes chrétiens, loin de s'inspirer dans cet idéal sublime, ont installé le régime despotique le plus absolu, traitant tous Ceux qui n'avaient pas de titre de noblesse comme des

esclaves et souvent comme des bêtes de somme et que l'Eglise, au lieu de prêcher la morale et la tolérance au nom de Dieu, père de l'humanité, a établi partout l’Inquisition, surtout en Espagne, obligeant de force les juifs et les musulmans à la conversion et persécutant les hommes de science et tous ceux qui se rendaient suspects de professer une opinion distincte de celle imposée par elle. Il en résulta que les prisons regorgeaient de martyrs et que les autodafés ne cessaient de fonctionner pour la gloire de Dieu. Certes, si l'Eglise, après être revenue au pouvoir, sous Charles-

Quint et ses successeurs, s'était inspirée de l'Evangile et avait

adopté des procédés humanitaires, si elle avait pratiqué la tolérance et prêché l’amour parmi les hommes de toutes croyances, il ÿ aurait eu beaucoup moins d’hérétiques et il n'y aurait pas eu de schisme ni de Guerre de trente ans pendant laquelle la France catholique sous le gouvernement du cardinal Richelieu, avait versé son sang et son trésor en faveur du protestantisme. Mais il paraît que les papes du xv° et du xvr° siècles surtout Sixte IV et Innocent VIII, compromis dans les guerres entre Venise et les petits Etats italiens, avaient béaucoup plus à cœur d'étendre leurs pouvoirs temporels et d'assurer leur bien-être et celui de leurs familles que de défendre avec énergie es intérêts de la | 14

religion et de la morale chrétienne (1). Bien que Sixte IV fût loin d'approuver les atrocités commises au nom de la religion et qu’à diverses reprises il eût même exprimé aux rois catholiques son mécontentement des procédés de l’Inquisition qui, de janvier à novembre 1481, fit brûler 398 personnes dans le district de Séville et 2.000 dans l’archevêché de Cadix, l'influence prépondérante de Torquemada et de Jimenez à la cour d'Espagne, devenue la maîtresse de l’Europe, fit fléchir le pape dont Ferdinand connaissait bien [a faiblesse, la versatilité et les besoins d'argent. Sixte [V finit par autoriser l’introduction de l’'Inquisition dans le royaume d'Aragon et nomme l'archevêque de Séville juge suprème pour les procès d’hérésie, afin de se débarrasser de toute responsabilité. C'est ainsi que les successeurs des rois catholiques, tant Charles- Quint que Philippe IL, sous le prétexte de vouloir établir l'unité nationale et religieuse dans leur empire, mirent en vigueur le régime despotique absolu et engagèrent le clergé à exalter le sentiment religieux parmi les peuples sous leur domination. L'exemple de l'Espagne fut bientôt suivi par les autres princes catholiques de l’Europe. Il n’y eut qu'un petit pays, au nord de l'Europe, qui eut le courage de secouer le joug de la tyrannie de Philippe II et qui réussit à s'émanciper de l'intolérance de l'Inquisition : ce fut la Hollande. | ;

Toutefois, si dans la première moitié du xvi® siècle, oran de persécution sauvage a soufflé sur l'Espagne êt sur une grande partie de l'Europe, dans la seconde moitié du même siècle, sous les cendres encore brûlantes du moyen-âge, à surgi un esprit nouveau, grâce à l'apparition de deux forces nouvelles dont l’une, la prise de Constantinople par les Turcs et l'apparition de l'Islamisme aux portes de l'Europe, et l’autre la Réforme, initiée par Luther. La première opéra une profonde révolution dans l'ordre intellectuel par le fait de l'immigration, en Italie, de savants et d'artistes grecs, imbus de l’ancienne culture gréco-romaine; la seconde produisit un changement radical. dans la conscience religieuse ét morale des peuples du nord de l'Europe. Grâce au concours de ces deux facteurs, surgirent en [talie un grand nombre d'écrivains, de sculpteurs et de peintres de grand génie, et c’est celte floraison de grands artistes que on. est convenu d'appeler la Renaissance.

Toutefois, ce n’était pas de la renaissance de l'esprit scientifique qu'il s’agit, c’est plutôt de l’art et du sens artistique qui sé

(1) César Cantu. — Histoire universelle, traduite par M. Lacomhe, t. x11, p. 468 et 469.

Te RU np 1 LES GRECS ET LES SÉMITES 911

sont réveillés, en Italie, et ont fini par se généraliser dans toute l'Europe. C'est ainsi que ce renouvellement et ce retour à l’art grec n'étaient pas simultanés dans tous les pays de l'Europe. En Italie, la Renaissance commenca à Florence dès la fin du Xv° siècle et termina à Venise à la fin du xvr siècle. En France et dans l'Allemagne du Sud, elle se produisit vers la première moitié du xvi° siècle; en Espagne et en Angleterre, au commencement du xyn® siècle, et en Hollande, au milieu du “xvile siècle. L'Italie s’est distinguée, parmi toutes les autres nations, en ce qu'elle avait déjà produit, pendant les xx et xiIv° siècles, de grands écrivains, tels que Dante, Pétrarque et M Boccace, qui ont non seulement représenté la culture italienne de l'époque, mais qui constituent un monument impérissable de la morale chrétienne et de la pensée humaine. Elle a également devancé les autres pays dans le xve siècle, par la supériorité de ses sculpteurs et de ses peintres, tels que Léonard de Vinci, Raphaël et Michel Ange; ce qui prouve bien que l'Italie, habitée par les descendants de la Grecia Magna, était toujours un terrain particulièrement favorable aux lettres et aux arts, où les nobles et les riches bourgeois ont toujours montré un goût passionné, tant pour les lettres que pour les beaux-arts. Déjà au xv° siècle, les princes des petits États italiens étaient les protecteurs des arts et des artistes ; ils aimaïent à voir de beaux palais, de belles églises et de beaux meubles. Les Médicis, à Florence; les Sforza, à Milan; les princes de Ferrare, ainsi que les papes Jules IT et Léon X, à Rome, appelaient à leurs COUTS, les savants, les peintres et vivaient familièérement avec EUX, tandis que dans les autres pays du nord de l'Europe, les princes et les nobles traitaient les artistes et les savants comme des ouvriers et des domestiques. On comptait alors en Italie, cinq écoles : l’école florentine, qui avait pour chef Michel Ange ; l'école lombarde, qui avait pour chef, Léonard de Vinci et l’école romaine, ‘4 à avec Raphaël a la tête; toutes les trois ont figuré déjà au commencement du xvie siècle; ce n’est qu'à la fin du même siècle que se sont formées l’école os dont les représentants étaient Tilien et Véronése, et l’école de Bologne, dont le chef était Carrache. Les peintres italiens travaillaient pour les églises et - pour les grands seigneurs. L'idéal dont ils se sont inspirés était des sujets religieux tirés, tantôt de. la vie du Christ ou de saints, tantôt de l’histoire sainte. Toutefois, ils représentaient leurs personnages sous un costume de fantaisie ou habillés suivant la mode de leur temps. C'est ainsi que dans les Noces de Cana de

Véronèse (tableau qui se trouve au musée du Louvre), convives réunis autour du Christ sont des gentilshommes vénitiens, habillés selon la coutume du pays et les traits de la Madone de Raphaël sont ceux d’une jeune fille romaine qui n’a pas l'air de sainteté de la Vierge de Murillo. Leurs saints ne se distin- -guaient que par une mince auréole autour de la tête et les tableaux nombreux intitulés La Sainte Famille, où la Vierge paraît avec l'Enfant Jésus, ne représentent qu'une belle famille italienne. En général, les peintres italiens de cette époque cherchaient avant tout à faire les personnages les plus beaux possibles. Pour eux, de même que pour les sculpteurs grecs, l'objet de l’art était de représenter l'homme, le plus parfait possible, portant en même temps le cachet de la vérité et de la beauté, ce qui prouve bien l'influence de la race et de l’atavisme sur l'art italien qui, bien qu’il ait cherché l'inspiration dans les sujets religieux chrétiens, n’a pas oublié son origine paienne, à savoir, l'union de l'idéal du beau avec l'amour de la nature. Quelle différence avec les grands peintres espagnols, tels que Murillo, Rivera et Velasquez! Tandis que les Italiens recherchaient plutôt la beauté des formes et des couleurs vives et gaies, les Espagnols préfèrent des couleurs sombres et des scènes sinistres, scènes de martyre ou de supplices. Les rois et les princesses royales peints par Velasquez ont une figure immobile et stupide que le peintre n’a pas même essayé d’embellir. Murillo, qui à souvent représenté des mendiants ou des enfants des rues, a mis dans tous ses tableaux une lumière dorée qui rappelle la lumière des Vénitiens. Aussi les peintres espagnols, de même que les grands écrivains, ne paraissent qu'au commencement du xvrre siècle, et font surtout des tableaux d'église (1).

Pour juger de l'influence de race et de croyance sur la peinture, il suffit de fixer l'attention dans la peinture des Pays-Bas où la grande révolte contre Philippe II avait partagé le pays en deux pleuples : les Flamands, qui restèrent catholiques et soumis au roi d'Espagne, et les Hollandais, qui devinrent protestants et formèrent une république. Il en résulta deux arts distincts : les peintres flamands représentent surtout des scènes relisieuses et mythologiques et ils empruntent leurs modèles dans. Jeur entourage; leurs personnages sont des Flamands à cheveux blonds et joues blanches et roses, charnus et massifs ; ils aiment aussi les couleurs éclatantes et les mouvements violents. Le pein-

{i) Seignobos. — Histoire de la Civilisation, page 232.

à « el t M :

FANS = PE .

we

tre flamand le plus célèbre est Rubens. En Hollande, les peintres ne travaillent ni pour les églises ni pour les princes, car la Hollande est calviniste et n’a pas de grands seigneurs. En échange, affranchie du roi d’Espagne, elle s’est rapidement enrichie. Amsterdam compta en 1618, 300.000 habitants, au lieu de 70.000 ; son port est devenu le plus actif de l'Europe et sa flotte de commerce

plus nombreuse que celle des plus grands Etats. Il en résulta que

les peintres recevaient les commandes les plus fortes des particuliers, et les bourgeois riches préféraient les tableaux qui représentent des scènes de la vie de tous les jours, tels que un troupeau de vaches dans une basse-cour, une cuisinière qui embroche une volaille, des patineuts sur un canal. Ils se distinguaient également par leurs paysages. En général, les sujets de leurs œuvres sont insignifiants, mais ils savent les broder et les composer à leur manière et leur donner l’expression de la vie réelle, de sorte qu'ils ont inventé deux genres de peintures inconnus des Italiens : le paysage et la vie familière. Aucune école n’a produit un si grand nombre de peintres de talent. Le plus célèbre fut Rembrandt, et le plus grand peintre de paysage, Ruysdaël. Chose singulière ! ni la France ni l'Allemagne n’ont alors excellé dans la peinture, elles n'ont fait qu'imiter les Italiens. Toutefois, l’Allemagne a eu deux peintres de mérite : Albert Dürer de Nuremberg et Holbein de Bâle; bien que Dürer fût plutôt un grand dessinateur, se distinguant plus par l'exactitude de la forme que par les couleurs. |

. La Renaissance a également produit une réaction dans l’architecture contre le style gothique. Ce sont aussi les Italiens qui ont donné l'exemple, en imitant l'antiquité et en rétablissant le style romain. C'est ainsi qu'au xv° siècle l’architecte Brunelleschi,

dans la construction de la cathédrale de Florence, avait complè-

tement abandonné le style gothique en le remplaçant par la coupole et les colonnes des édifices romains. Michel Ange, au XvI° siècle, en achevant la basilique de Saint-Pierre de Rome, construisit une grande nef voûtée supportée par des piliers massifs et coupée par une nef plus courte de façon à former une croix, au-dessus du croisement s'élève une coupole gigantesque. Dès lors, on ne construit plus d'églises gothiques; on ne veut plus que des coupoles, des murs unis, et des colonnes antiques. Quant aux sciences, les savants grecs, venus en Italie après la prise de Constantinople, avaient apporté avec eux les manuscrits des auteurs grecs et latins dont la plupart se trauvaient dispersés dans les bibliothèques des couvents et des princes de l'Orient, et

214 LES GRECS ET LES SÉMITES je

laissés souvent dans le plus grand abandon. Les admirateurs italiens de l'antiquité se mirent ensuite à faire des lournées dans les couvents d'Italie et d'Allemagne, pour recueillir les manuscrits qui avaient échappé à la destruction. A la suite de l'invention de l'imprimerie par Guttenberg, ces manuscrits furent imprimés et répandus ensuite; la connaissance des langues srecque et latine ne tarda pas à se généraliser. A mesure que les sources des connaissances se inultipliaient, la soif du savoir, devenait plus intense. On Conmmença à cultiver les lettres, à admirer les beaux-arts de l’antiquité et on finit par les imiter d'abord et par créer ensuite de nouveaux chefs-d'œuvre. Îl est tout naturel qu'un développement progressif des beatix-arts ait

T contribué à perfectionner les sens et suftout le sens artistique, ce

qui n’a pas manqué d'exercer uhe influence sur les mœurs en . général et sur celles de la classe élèvée en particulier, influence à laquelle le Pape et la cour de Rome n ‘ont pas pu 8e soustraire. Il arriva que les peuples du Nord, tant les Anglais que les Allémañds, après avoir visité Rome, rentraient Chez eux scañdalisés du lüxe et de la superstition des Italiens, de leur mänqüe de croyañce à la résurrection de la chair et à la vie éternelle, de leu célébration du carnaval avec une inconvenañce et une liberté dé mœurs qui devrait faire rougir une âme Chrétienne. Les esprits étaient tellement excités contre Rome qu’il à suffi d’une question de religion insignifiante pour faire éclater léur mécontentement, En effet, le Pape Léon X ayant eu besoin d'argent pour faire bâtir l'église de Saint-Pierre, avait envoyé en Allemagne des dominicains chargés de donner des indulgences atix fidèles qui aideraient de leurs deniers à la construction de l’église. La vente publique des indulgences fit beaucoup de scandale pari les gens sincèrement religieux, et Luther, exaspéré, dé inême que ses concitoyens, se mit à protester publiquement Contre ce procédé mercantile appliqué à la religion, le considérant cofiné üne offense à la Sainte Écriture. Une lutte s'engagen à la suite éñtre Luther ét la coût romaitie, lutte qui se prolongea longtemps et finit par ün appel dé Luther aux laïqtes d'Allemagne ; Luther commença par prêcher dans les églises contre le clergé et 1E Pape ; ensüite il brûla sur la place publique la bulle du Pape, et se déclära ouvertement hostileaux institutions de l'Eglise, qu'il considérait comine ‘inutiles. « Une seule chose est salutaire, dit-il, C'ést la pârole de Dieu, mais il faut la prendre directement à sa source, dafs l'Ecriture sainte. Toutes les applications données par les Pères de l'Eglise n’ont fait que l’altérer ou l’obscurcir ». Pa éonséquént,

Page 1