LES GREGS ET LES SÉMITES
Ja cause au Conseil d'Etat, qui défendit de professer le cartésianisme dans l'Université de Paris (1). Ce qui n’a pas empêché que
le cartésianisme restât une des doctrines les plus considérables de son temps, et qu’il ait constitué l'époque la plus glorieuse dans l’histoire de l'humanité. |
Ce n'est pas autant par le nouveau système philosophique qu'il fonda que par son génie inspirateur, qu'il imprima une nouvelle direction à l'esprit humain. C'est ainsi qu'après la mort de Descartes, l'influence de sa philosophie se répandit dans l'Europe entière, En France, il occupa les esprits les'hlus élégants et les plus délicats; il devint le thème de la conversation des hommes de lettres, des historiens et des philosophes. C’est surtout le xvi siècle, le siècle de la philosophie, qui fit l’'apothéose de Descartes, car en 1755, l'Académie française, ayant mis au con-
cours l'Esprit philosophique, la thèse qui remporta le prix, proposa le Cartésianisme comme le modèle de toutes les philo- sophies, et l’auteur de cette thèse fut un jésuite, le Père Antoine
Guénard (1).
Une autre grande lumière du xvrr siècle et presque contemporain de Descartes, ce fut Benoit Spinoza qui naquit à Amsterdam,
en 1632, de parents juifs réfugiés d'Espagne.
Mais avant de donner des notices biographiques de ce philosophe illustre, qui a subi un sort presque analogue à celui de
- Descartes, nous tenons à constater que pendant le xvrre siècle, le
seul pays de l’Europe où régnait une tolérance religieuse assez large, était la Hollande, après avoir conquis son indépendance à
force de luttes et de combats sanglants Contre le gouvernement
despotique de Philippe IT. De plus, la Hollande comptait alors un grand nombre de savants et une bourgeoisie nombreuse, très éclairée, qui s’intéressait à la Bible, à la langue et à la littérature
hébraïques. En même temps, un grand nombre de Marranes d'Espagne et de Portugal, ayant été renseignés à ce sujet par leurs Correspondants à l'étranger, et désireux de se soustraire à
la persécution et à toute sorte d'intolérance de l’Inquisition, se sont décidés à émigrer, sous la conduite de Jacob Tirado, dans ce pays, où 1] leur fut accordé par le souvernement, l'autorisation
d'établir le culte judaïque et de fonder des Synagogues, en 1598. La petite communauté s’accrut rapidement, et, en quelques
années, elle compta 400 familles avec 300 maisons de commerce.
(1) César Cantu. — Histoire universelle, trad. par M. Lacombe, t. 16, p. 705. (2) Tableau des progrès de la pensée humaine, par Nourrisson, p. 348.
La population hollandaise ne tarda pas à s’apercevoir des avantages du concours précieux du nouvel élément ethnique, pour la prospérité de leur commerce et l’accroissement de leurs rapports mercantiles avec les deux Indes. En 1619, le gouvernement de Hollande autorisait définitivement leur séjour et le service public de leur culte, sans leur imposer ni impôts extraordinaires ni restrictions quelconques dans les droits civiques; la seule défense qui leur était faite, c'était d’épouser les femmes du pays. La colonie juive d'Amsterdam prit part à l'essor de la puissance maritime et commerciale de la Hollande, et augmenta progressivement, par de nouvelles émigrations de Marranes espagnols ét portugais.
Il convient de mentionner qu’en 1670, sur 20.000 navires à voiles que possédait l’Europe, 15 ou 16.000 appartenaient à la Hollande. Les deux Compagnies de l'Inde Occidentale et Orientale tenaient entre leurs mains le commerce mondial au moyen de leurs flottes, et la banque d'Amsterdam renfermait dans ses caves 300 millions de florins en or, en barres et en monnaie. Il en était de même pour l’industrie qui florissait également. La Hollande, après avoir secoué le joug de la tyrannie de Philippe Il, au xvire siècle, fut l’oasis de la liberté politique et religieuse au milieu de l'Europe intolérante. La communauté juive d'Amster-
dam ne se distinguait pas seulement par ses richesses et par,
sa grande activité mercantile, mais aussi par le grand nombre
d'hommes d'élite, médecins, poètes, savants, qui sortirent de son.
sein, En échange, les études théologiques commencèrent à perdre de leur éclat, car il ne faut pas oublier que les Marranes avaient apporté de l'Espagne et du Portugal la langue et les habitudes du pays, et que la plupart d’entre eux ne savaient plus l'hébreu. Les rabbins, craignant un affaiblissement graduel de l’ancienne mentalité juive, adoptèrent une sévère discipline qui touchait à l'intolérance. On dirait qu'ils copiaient l’Inquisition dont ils avaient tant souffert, en mettant trop souvent en usage un procédé, celui de l'excommunication, genre de peine empruntée à l’Inquisition. Une des victimes de l'intolérance rabbinique d'Amsterdam fut le célèbre Spinoza, né à Amsterdam en 1632, descendant d’une famille espagnole qui habitait la ville de Spinoza, dans la province de Léon, et qui s'installa à Amsterdam à la fin du xvi* siècle.
Spinoza fut élevé par deux célèbres rabbins, Manassé ben Israël et Samuel Morteira, à l’école talmudique d'Amsterdam. Il fut de bonne heure fort instruit dans la Bible et le Talmud.
La littérature philosophique arabo-hébraïque lui était également très familière. Il a parcouru et lu avec attention les écrits des philosophes juifs des xi° et xrr° siècles, et, avant d’avoir eu connaissance des théories physiques de Descartes sur l’universalité du principe du mouvement, il s'était déjà familiarisé avec les - théories métaphysiques d'Avicebron qui distinguait la matière de la forme, définissait la matière comme le potentiel de l'être dont l'expression est la forme, et établissait qu'il n’y a qu’une même matière qui remplit tout l'univers, depuis la limite extrême spirituelle jusqu’à la limite extrême temporelle, que Dieu représente l'essence de la matière et de la forme, et c’est la volonté qui sert d’intermédiaire entre Dieu et l'univers. Quant au mouvement, il le regarde comme le lien oule nexus entre la forme etla matière. Grâce à la soif de savoir et de connaître quile dominait, Spinoza cherche à s’instruire dans les sciences et dans les lettres. Dans ce but, il fréquenta l’école d’un médecin, François von der Ende, qui lui enseigna le latin en même temps que la physique, les mathématiques et l'astronomie. Ce médecin, homme fort instruit, avait une fille appelée Clara Maria, passionnée pour la philosophie de Descartes. Le jeune Spinoza, ayant appelé l'attention par son intelligence Supérieure et par son esprit philosophique, devint bientôt l'ami des autres élèves très distingués qui fréquentaient l’école de von den Ende, tels que Henry Oldemburg, Louis Meyer et Théodore Kerkering. Quelquefois, le médecin était substitué par sa fille dont l'intelligence et la mentalité supérieure fixa l'attention de Spinoza. Le salon de Clara Maria fut également fréquenté par des personnes de haute distinction, où on discutait les problèmes les plus transcendantaux. Spinoza qui fréquentait le matin la synagogue, prenant part aux discussions talmudiques, passait les soirées dans le salon de Clara, échangeant ses vues avec Oldembourg sur la nature et la finalité des choses et sur les lois du monde moral. Peu à peu Spinoza cessa de fréquenter la synagogue d’Amsterdam et chercha à se soustraire à l'autorité des doctrines rabbiniques. Deux circonstances ont contribué à fortifier sa décision de rompre avec son passé et avec le milieu dans lequel il avait vécu jusqu’en 1660 : d’abord, ses études philosophiques modernes et surtout les doctrines de Descartes qui purgent la physique des hypothèses de la scolastique et donnent une méthode nouvelle, qui peut se résumer dans la phrase suivante : € Pour atteindre la vérité, il faut une fois pour toujours se défaire de toutes les opinions que l’on a reçues et reconstruire de
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nouveau et dès le fondement, tous les systèmes de ses connaissances. » Ensuite, l'affection qu’il sentit pour la fille de Von den Ende et l'admiration que lui inspirait sa haute intelligence ainsi que la ressemblance de ses aspirations intellectuelles et morales avec les siennes. À mesure que son isolement s’accentuait à la: suite de sa séparation définitive de la synagogue, son amour pour Clara grandissait davantage. Mais lorsqu'il la demanda en mariage au père, celui-ci lui posa comme condition de renier publiquement la religion judaïque et de se convertir au catholicisme. | Spinoza, bien que depuis longtemps séparé de la foi de ses ancêtres, était encore moins disposé à souscrire aux dogmes du catholicisme en opposition avec ses convictions religieuses, etil trouva en lui assez de force morale pour renoncer à la réalisation du premier et dernier rêve de sa vie. Blessé profondément dans sa prémière et unique affection, Spinoza cessa de visiter les cercles savants et il se livra aux méditations abstraites dans une vie solitaire. ;
Après avoir acquis des connaissances profondes dans les sciences mathématiques et physiques et après avoir fait des études comparatives des différents systèmes de philosophie grecque et judéoarabique, il s’attacha avec ardeur à la philosophie alors en vogue, celle de Descartes et sa méthode, qu’il interpréta | et modifia au commencement et qu’il finit par remplacer par ses doctrines à lui. Grâce à la logique incomparable de son raisonnement et à la puissance extraordinaire de son jugement, il arriva à des déductions d’une exactitude mathématique. La manière d'agir et de penser de Spinoza n'était certes pas de nature à le remettre dans les bonnes grâces des rabbins d'Amsterdam. Ceuxci employèrent tous les moyens possibles, séductions et menaces, pour retenir Spinoza dans le sein du judaïsme, mais en vain. Quelque temps après la mort de son père (1654), ayant perdu tout espoir de le ramener à eux, ils le citèrent devant le Sanhédrin. Et, sur son refus de comparaître, ils prononcèrent en son absence, contre le déserteur de la synagogue, par la bouche du vieux Chacham Abuabh, rabbin de grande réputation, la plus terrible de leurs excommunications, l’excommunication Schammata, dans laquelle Spinoza est déclaré, à cause de ses horribles hérésies, anathème, séparé, maudit, exècré. Défense est faite à tous de communiquer avec lui, soit de vive voix, soit par écrit; défense de lui subvenir en quoi que ce soit ; défense de l’approcher de plus de quatre brasses ; défense de lire aucun document composé ou écrit par lui. Bien qu'il restât indifférent à ce jugement sévère
LES GRECS ET LES SÉMITES | 297 qui le rejetait du séin du judaïsme, il crut néanmoins bien faire de se justifier devant l'opinion, en publiant en espägnol une âpologie de sa Conduite : Apologia par justificarse de su abdicacion de la sinagoga. Déñué de patrimoine, il se décida à apprendre un métier qui lui permit de subvenir à ses besoins.
Il choisit l’art de polisseur de verre, et grace à ses grandes connaissances d'optique et à son talent de dessinateur, il acquit en peu de temps une telle habileté et une telle réputation parmi les gens du métier qu'il gagnait suffisamment pour assurer pleinement son indépendance. Dans le but de se soustraire à l’iniinitié de ses anciens coreligionnaires, qui le dénoncèrent aux autorités comme un homme insupportable aux bons citoyens, il se retira à la campagne, entre Amsterdam et Oudrekerke, chez un de ses jeunes amis et élèves, Albert Burgh, où il reçut un grand nombre de visites de ses amis et admirateurs qui cherchaiént avec avidité son enseignement, car l'autorité de son nom s’affirmait chaque jour davantage et ses écrits trouvaient un
écho lointain parmi ses amis et ses ennemis. Afin de répondre à l'empressement de ses adeptes, il se rendit d’abord à Rhimburg, près de Leyde, en 1660, ensuite à Wootburg, en 1664, et vers la fin de 1669, il se fixa définitivement à La Haye. Bien que Spinoza ne cessât pas de déployer une grande activité dans ses études philosophiques, ses amis avaient sollicité en vain qu'il publiat le résultat de ses études. Son ami Henri Oldembourg, ministre résident de la Basse-Saxe, en Angleterre, où il contribua à fonder la Société royale de Londres, lui a adressé des lettres pressantes pour le déterminer à la publication de ses travaux. Cependant, ce chaleureux et rassurant langage n'avait pu vaincre les appréhensions de Spinoza, Pendant près de dix années, il s'était montré inébranlable à ces exhortations, mais finalement il ne put résister plus longtemps et en 1670, il publia son Tractalus theologico-politicus qui fit grand bruit dans tous les cercles savants et jeta le désarroi dans le camp des orthodoxes de toutes les religions, tant catholiques, que protestants et juifs. Bien que, pour se soustraire à la malveillance, il ait conservé l’anonyme et ait même assigné à l'édition du livre un faux nom, Hambourg, au lieu d'Amsterdam, la hardiesse de ses pensées ét le cachet propre de son style clair et précis firent deviner aussitôt le nom de l’auteur. Amis et ennemis cherchaient à le lire, les uns pour le critiquer et les autres pour l’admirer. La maison de son hôte, le peintre Van der Spyck, se changea en lieu de pèlerinage où accoururent les esprits les plus forts de son Abe Sa vie cachée,