PE RE LES GRECS ET LES SÉMITES
tances finies dérivent d’elle et en forment des parties constituantes; leur existence n'est que relative, passagère et accidentelle. La substance absolue se manifeste, tantôt sous la forme de la ‘pensée infinie, tantôt sous la forme de l'étendue infinie, mais les deux, la ‘pensée infinie et l'étendue infinie, sont des attributs de la substance absolue, c'est-à-dire de Dieu, Dieu, comme substance infinie, ne peut avoir que des attributs infinis, mais nous n’en connaissons que deux : étendue infinie sans être divisible et pensée infinie sans qu il ait entendement, car Dieu n'a d’autre pensée que son essence même. La liberté de Dieu est cette vertu que tout procède de lui selon la raison infinie; par conséquent, tout est bien comme il est. Effectivement, tout vient de Dieu, tout est par Dieu, tout est Dieu, Dieu est la cause efficiente, émanante, de tout ce qui est, »
D'après ce qui précède, on dbnorendie bien que ce n lest que la mauvaise fai ou la méchanceté qui puisse accuser cette dactrine d’athéiste, Jamais philosophe ne s'est prononcé d’une manière plus sublime que Spinoza sur Dieu. Heine dit avec raison qu’au lieu de dire qu'il a nié Dieu, on pourrait mieux dire qu'il a nié l’homme, car d’après lui, toutes les choses finies sont des modes de la substance infinie et sont contenues en elle; l'esprit humain n’est qu'un rayon de lumière de la pensée infinie et le corps humain n'est qu'un atome de l'étendue infinie, Cest dans l’homme que Dieu arrive à la conscience de soi-même, mais non pas dans l’homme individuellement parlant, sinon dans toutes les collectivités humaines, de manière que chaque homme ne concoit et ne représente qu'une partie du Dieu-univers, mais l'humanité dans son ensemble le conçait et le FARTÉRRe dans l'idée et dans la réalité, |
Si l'on fixe l'attention sur la vie et les œuvres de ui on le trouve tout original, bizarre et extraordinaire, Comme jeune homme, après être arrivé à la maturité de l'esprit, il a la force d'âme de renier tout son passé, de se séparer de sa famille, de ses amis et de ses coreligionnaires pour maintenir un idéal qu'il s'est formé sur Dieu et sur la destinée humaine, idéal qui se trouve en opposition avec les idées et les doctrines courantes du
milieu dans lequel il vivait. Après avoir été expulsé dir
sein du judaïsme, et après 8 ‘être fait remarquer comme un des penseurs les plus profonds de son époque par les plusilustres con: temporains, il eut le courage de refuser des honneurs et une situation sociale avantageuse, préférant la liberté et la vie solitaire, bien qu'aecompagnées de privations et d'ennuis de toute
espèce. Abandonné par la plupart de ses amis vers la fin de sa vie pleine de labeurs, il mourut dans l'obscurité; sa mémoire et ses œuvres attaquées par quelques philosophes, tels que Leibniz et Malebranche, restèrent ensevelis dans l'oubli pendant un
siècle, mais vers le milieu du xvin° siècle, la philosophie de
Spinoza se réveille avec un éclat extraordinaire. Son Ethique est lue avec passion et le Dieu de Spinoza devient le Dieu des penseurs les plus profonds de l'Allemagne, surtout depuis que le génie de Kant avait secoué jusqu’à ses racines l’arbre séculaire des croyances chrétiennes. |
Saisset (1) dit avec raison : « La doctrine de Fichte n’est qu'un
: « spinozisme retourné et celle de Schelling, un spinozisme
« déguisé. On traduit Spinoza, on recueille ses œuvres. Gœthe,
« dans son Faust, s'inspire dans les doctrines de Spinoza et «€ Lessing est également un de ses admirateurs. L’enthousiasme
« gagne même les poêtes d'Allemagne. Gœthe considère l'Ethi-
.. € que de Spinoza comme son antique asile où il aime à se réfugier
« au moment de ses loisirs. L’ardent Novalis s'enflamme pour le « Dieu nature de Spinoza, qui sommeille dans la plante, s'éveille « dans l'animal, pense dans l’homme et remplit tout de son « activité sans l’épuiser jamais. Même les théologiens font son « apothéose. Le célèbre Schleiermacher, illustre théologien, dans «€ un élan d'enthousiasme écrit à un de ses amis : « Sacrifiez avec « moi une boucle de cheveux aux mânes du saint et méconnu « Spinoza! Le sublime esprit du monde le pénétra, l'infini fut
« son commencement et sa fin, l'universel son unique et éternel
« amour! vivant dans une sainte innocence et dans une humilité
« profonde, il se mira dans le monde éternel et il vit que lui aussi était pour le monde un miroir digne d'amour; il fut
« plein de religion et plein de l'Esprit saint ; aussi nous apparaît- «il solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé au-dessus « du profane, sans disciples et sans droit de bourgeoisie ».
De ce qui précède, il résulte que les grands penseurs les plus influents de l'Allemagne du xvirr siècle ont trouvé bonnes et
même sublimes des doctrines que le xvrr siècle avait jugées mau-
vaises, détestables et dangeureuses pour la religion et pour la
ne morale des péuples. En d’autres termes, Spinoza et sa philoso- phie étaient d'un siècle plus avancés que le milieu social dans lequel ils vivaient. Il est même probable que si Spinoza avait vécu quelques années de plus, il aurait partagé le sort de Jésus-
(1) Œuvres de Spinoza traduites par Emile Saisset, — Tome I”, Introduction p. XIII.
Christ, car, pendant les dernières années de son existence, la rumeur qui courait dans les cercles intellectuels de Hollande sur l'apparition prochaine de son livre l’Éthique, dans lequel on craignait de trouver une arme plus dangereuse contre les doctrines courantes de ce temps, avait provoqué contre lui une conspiration parmi les classes sociales les plus exaltées, le dénonçant aux autorités comme athée et blasphémateur. à
Ce qu’il faut admirer surtout en Spinoza, homme de constitution faible, abandonné de tout le monde, excommunié par ses coreligionnaires, et regardé comme un ennemi, de même par les catholiques que par les protestants, c'est qu'il a eu la force morale d'établir et de propager par l’enseignement oral et écrit, des doctrines philosophiques et religieuses considérées, tant par les masses que par les philosophes contemporains, comme hérétiques et dangereuses pour le salut du peuple, mais que lui a jugées comme l'expression de la vérité.
ÏL est vrai que tout système philosophique et chacune des écoles qui le représentent prétendent être l’expresion de la vérité et que tous ont trouvé des adeptes et des défenseurs très acharnés. L'histoire nous enseigne même que chaque siècle a vu défiler des systèmes philosophiques différents et qui se combattaient mutuellement ; mais la question dont il s’agit n’est pas de savoir lequel des systèmes renferme le plus d'éléments de vérités, mais plutôt lequel contribue le plus à l'évolution progressive de l'humanité, au perfectionnement de la raison et du sentiment humain et à l'établissement d’une paix définitive parmi les peuples au moyen de principes de justice, de liberté et d'amour du prochain.
Considéré à ce point de vue, le spinozisme a sans doute contribué plus qu’un autre système philosophique au développement de la raison, à l’élévation de la conscience et de la dignité de la personnalité humaine; car si bien il est vrai que Descartes a reconstitué l’univers sur la base des lois géométriques, expliquant les formes de la vie dans la nature par la variété du mouvement et faisant un grand effort pour anéantir l'empire de la philosophie scolastique, par sa célèbre hypothèse de l’automatisme animale, il n’osa pas lutter contre la tendance métaphysico-théologique de son époque, lorsqu'il s'agissait de l'étendre à l'homme, tandis que Spinoza n’hésita pas un instant de pousser la logique jusqu'au bout, en étendant la méthode physico-dynamique aux phénomènes moraux. Bien que celle-ci le conduisit forcément au déterminisme, elle rehaussait en
même temps la personnalité humaine par le fait qu’il considérait l'âme comme un atome ou une émanation de la pensée divine. Ensuite, sous l'influence des doctrines scolastiques, l'Eglise s'était affermie de plus en plus dans la conception gnostique du monde, d’après laquelle le corps et l'âme, étant de nature hétérogène, sont destinés à vivre toujours en guerre, représentant l’un le principe du bien avec la tendance innée de s'élever vers Dieu, et l’autre, le principe du mal, gouverné par Satan qui cherche la perdition de l’homme par des tentations multiples pour l’entraîner vers les jouissances et les plaisirs charnels. La conséquence d’une telle doctrine était de regarder avec mépris les jouissances de la vie et de châtier le corps dans le but de purifier l'âme. Eh bien! la doctrine de Spinoza, en établissant un lien intime entre le corps et l'âme et en considérant Dieu comme le suprême bien, détruit l’idée qui prête à la matière le rôle de conspirateur contre l’âme et lui donne au contraire le même droit de noblesse qu’à l’âme, car d’après elle, tous les deux constituent une partie de la substance divine. Il en résulte que si la réforme a eu pour tâche de démolir l'édifice théologique du moyen-âge, Spinoza, de même que son contemporain Locke, en Angleterre, se sont donnés pour mission de détruire l’œuvre de la scolastique en émancipant la philosophie de la théologie. Toutefois, les penseurs du xvrr siècle, excepté Spinoza, suggestionnés d'un côté par le fanatisme des masses et timorés d’un autre côté par l'esprit d’intolérance des églises, tant protestante que catholique, après le triste sort de Giordano Bruno et de Miguel Servet, n’osèrent pas entrer en lutte ouverte contre les idées courantes, triste legs du moyen-âge. Il fallut un siècle pour que les semences du spinozisme pussent féconder, germer et se propager. Ce furent les penseurs du xvir* siècle qui, inspirés par les vraies doctrines du fondateur du christianisme, en devinrent les apôtres en propageant par leurs paroles et par leurs écrits les principes de liberté et d'égalité, mais c'est surtout aux encyclopédistes français, parmi lesquels se distingue Lamennais, par son Esprit des Lois, que revient l'honneur d’avoir préparé la grande œuvre émancipatrice de la pensée humaine et d’avoir combattu avec succès le fanatisme et la superstition des masses, ayant contribué ainsi à adoucir les mœurs, à mitiger la sévérité des lois, à rapprocher les hommes de toute confession religieuse et à préparer en même temps le grand événement politico-social qu'est la Révolution française. | Ce grand mouvement révolutionnaire, qui a donné un coup
mortel à l'esprit d'intolérance religieuse a réveillé de nouveau les doctrines philosophiques de Spinoza, car c'est précisément en plein xix° siècle, où la métaphysique a subi le joug de la biologie et de la sociologie et où la religion a tâché de se mettre en harmonie avec la science, que la philosophie de Spinoza a encore trouvé de grands admirateurs. Non seulement ses œuvres furent traduites dans toutes les langues, mais aussi elles furent commentées et discutées par les historiens et philosophes les plus célèbres du xix° siècle, tels que Jouffroy, Victor Cousin, Jules Simon, Amant Saintes, Henri Martin, Damiron et Saisset, en France ; Kuno-Fischer, Freudenthal, Grunewal et Gœthe, en Allemagne, ce qui prouve d’une manière certaine en faveur de la haute valeur des pensées philosophiques de même que de la haute moralité de Spinoza, |
Nous tenons à mentionner un autre nom célèbre, contemporain de Spinoza: c’est Balthazar, connu plus tard sous le nom d’'Isaac Orobio de Castro, également philosophe et médecin, né en 1620, en Portugal, d’une famille de Marranes, maïs encore enfant, il fut amené à Séville où il étudia la médecine et finit par y exercer la profession médicale, Plus tard, il devint professeur de métaphysique à l'Université de Salamanque. Ayant été dénoncé à l’Inquisition, il resta trois ans en prison où il subit d'horribles tortures. A la fin, il finit par quitter l'Espagne pour aller s'établir à Toulouse où il fut nommé professeur à la Faculté de médecine. À la suite de sa grande renommée, il reçut un titre de noblesse de Louis XIV. Mais fatigué de mener si longtemps une vie d'hypocrisie, il finit par s'établir à Amsterdam, comme médeein, où il embrassa publiquement le judaïsme. Il eut beaucoup de succès et publia un grand nombre d'ouvrages de médecine etde philosophie, parmi lesquelsil yen aunintitulé: Certamen Philosophicum Propugnatæ Veritatis Divinæ ac Naturalis. Cet ouvrage, traduit également en espagnol, est une polémique où il attaque l'Ethique de Spinoza, bien qu'il eût entretenu avec lui une correspondance amicale.
Le xvri° siècle a vu naïtre aussi d’autres philosophes, tant en France qu’en Allemagne et en Angleterre, mais tous relèvent plus ou moins de Descartes. En France, c'est Malebranche, né en 1638, qui, après avoir étudié la théologie à la Sorbonne, se fit prêtre et entra dans la congrégation de l’Oratoire. De bonne heure, il s'enthousiasma des œuvres de Descartes, et à lasuite, il publia les Entretiens métaphysiques et les Méditations chrétiennes. De
même que Deseartes, il ne tient aucun compte de l'autorité; il
prétend qu ne faut céder qu’à la seule évidence, mais, en même temps, il dit que pour être chrétien, il faut croire aveuglément. Comme Descartes, il tâche de distinguer la foi de la raison, mais à la suite de ses développements, il s'efforce de les unir. Après avoir énuméré toutes les facultés de l’âme, il entre en explications sur l’entendement dans lequel il distingue les passions et l’ima: gination qui relèvent des sens de l’entendement pur. Là, ilse perd dans un labyrinthe d’argumentations, du genre dela scolastique, où des idées sublimes sont enveloppées de phrases obscures et de paradoxes. En résumé, Malebranche estime bien haut la philosophie de Descartes, mais pour s'en servir comme arme de défense de la théologie.
Un autre philosophe également célèbre, contemporain de Spinoza, c'est Leibniz, né à Leipzig en 1646. Fils d'un professeur d'éthique à l'Université de cette ville, il fréquenta de bonne heure les Universités de Leipzig et d'Iéna, où il étudia la philosophie et les mathématiques. Il se fit connaître, dès l'âge de vingt ans, par sa nouvelle méthode pour l'étude du droit. Le chance-
lier de l'électeur de Mayence le nomma conseiller de la chancel-
lerie en 1669.
À cette époque, Leibniz se livra à l'étude des sciences; il rédigea en 1670, la théorie du mouvement concret et celle du
: mouvement abstrait. Chargé d'accompagner le fils de son chef à
. e * # # e Paris, il y resta quatre ans, s'occupant surtout de mathématiques et fréquentant les mathématiciens les plus savants de cette époque. Ayant communiqué à l'Académie des sciences plusieurs
de ses découvertes, entre autres celle d’une nouvelle machine
arithmétique, il fut recu membre de l'Académie. Plus tard,
il visita l'Angleterre où il fut également recu membre de la Société royale de Londres. À son retour en Allemagne, le due de
Brunswick-Hanover l’attacha à son service et le nomma bibliothéeaire. En 1683, il fonda à Lejpzig un journal où il publia ses
- découvertes, entre autres celle du caleul différenciel, En 1700, il décida le roi de Prusse à créer l'Académie de Berlin dont il fut nommé président. En 1711, il reçut de Pierre le Grand, à Torgau, des témoignages de haute distinction, et le détermina
à fonder une Académie de Sciences à Saint-Pétersbourg. Peu
d'années après, l’empereur Charles VE, reconnaissant les services
rendus par ses écrits à la conclusion du traité d'Utrecht,
le gratifia en lui accordant le titre de noblesse et une riche
pension. Il se fixa définitivement à Hanovre où il publia la
Théodicée, les Nouveaux Essais et la Monadologie. 1 mourut en Comme savant, Leibniz est considéré comme l’homme le plus considérable de son époque, mais comme philosophe, il paraît comme un réformateur du cartésianisme ; il admet bien sa méthode, maïs il en diffère par ses conclusions. Le monde, d’après Leibniz, est un composé de substances, et la substance est une force, mais non dans lé sens d’Aristote, il l'appelle plutôt une monade, c'est-à-dire une puissance intermédiaire entre la virtualité et l’acte. D’après lui, il n’y a au monde ni esprit, ni matière, il n’y a que des substances. Toute substance est une monade ; toute monade est une force, toute force est une cause seconde. Mais au dessus des monades qui constituent le monde, il y a une force, une cause première, une monade des monades, qui est Dieu. De la sorte, conclut Leibniz, la physique a puisé à la source des attributs divins et on peut dire qu'il y a de la géométrie, de l'harmonie, de la métaphysique, de la morale partout, Toutes les monades diffèrent entre elles et non seulement elles diffèrent entre elles, maïs aussi leur diversité est hiérarchique. D'un autre côté, au principe des indiscernables, se lie le principe de la continuité. Toutes les monades se subordonnent, s’enchaïinent, concourent pour la vie totale de l'univers. D'après ce système, s’évanouit l’automatisme du cartésianisme, car la force, la cause, la monade est partout. Elle est dans les minéraux, la cohésion ; dans les végétaux, la végétation ; elle est l'âme dans les animaux; elle est l’âme dans l’homme, avec la différence que chaque monade réfléchit l'univers à sa maniére et les perceptions qui deviennent aperceptions, quand elles sont distinctes, n'ont pas dans toutes les monades, la même clarté.
Chez l’homme même, c’est la clarté de l’aperception qui fait
l'idée et l'obscurité de la perception, la passion. Sourdes et obscures dans l’animal, les perceptions, ne lui constituent qu’une sorte d'intelligence empirique. À des idées incomparablement plus claires l’homme joint la raison, la liberté, la conscience. Si l’animal peut être défini une force, l’homme doit être défini une force qui a conscience d'elle-même, « vis sui conscia. » Mais il y a encore un autre signe distinctif entre l’un et l’autre. Toutes les monades sont indestructibles, mais de l'indestructibilité à l’immortalité, il y a loin. L’indestructibilité, c’est la permanence de la monade sans conscience, l’immortalité, c'est la permanence de la personnalité qui est capable du mérite et du démérite, jouit de la récompense et souffre du châtiment.
ps
L'immortalité, c'est le privilège de l’homme. Et de même que de la génération naît la mort, de la mort naît la vie. En effet, s’il n'y a pas métempsycose, il y a du moins métamorphose, et, par sa mort, comme par un élan, la monade prélude à d’incessants progrès. Leibniz admet en même temps qu’au-dessus des monades humaines, existent encore des monades beaucoup plus parfaites, et l’infinie hiérarchie des monades tend à s'élever sans cesse vers la monade infinie, qui est Dieu.
D'après ce qui précède, Leibniz a opposé au mécanisme de Descartes le dynamisme, mais son système est loin d'expliquer les rapports entre l’âme et le corps. Pour remédier à cette difiiculté, il a recours à l'hypothèse de l'harmonie préétablie. De cette manière, il va d’hypothèse en hypothèse jusqu'à arriver à établir les attributs de Dieu à l’image de la scolastique, finissant, comme celle-ci, par se trouver en présence de la contradiction qui déconcerte tous les systèmes métaphysiques élaborés artificiellement : € L'homme, dit-il, étant créé fini, présente un manque, un défaut, une imperfection inévitable, » De là, le mal métaphysique entraîne après soi le mal moral et le mal physique, et pour corriger ce déséquilibre, il admet l'harmonie préétablie. Il en résulte forcément que Dieu, dans toutes nos actions, bonnes ou
mauvaises, coopère indirectement; mais alors, si Dieu connaît d'avance nos actes futurs, où est le libre arbitre de l’homme ?
Malheureusement Leibniz poussé par l’orgueil que lui suggérait sa haule position sociale, s’est efforcé d'imaginer un système philosophique hybride emprunté en partie au cartésianisme et en partie au scolasticisme, qui l’a amené à attaquer les lois de l'attraction et de la gravitation découvertes par Newton comme contraires à la religion et comme une négation des principes religieux révélés.
. Un des philosophes des plus illustres du xvr° siècle qui s’est inspiré également de la philosophie de Descartes, c’est Blaise Pascal. Il naquit à Clermont en 1623 ; son père, savant distingué, se consacra tout à fait à l'éducation de son fils, lui servant de précepteur et lui enseignant d'abord les lettres et ensuite les sciences. Pascal, d’une intelligence précoce, montra dès son jeune âge, un grand penchant pour les mathématiques. Déjà, à
douze ans, il est arrivé à reconnaître par calcul et par des déduc-
tions originales que les angles d’un triangle sont égaux à deux droits; à seize ans, il publia un traité des Sections coniques; à dix-huit ans, il inventait sa fameuse machine d’arithmétique
qui exécutait les calculs les plus compliqués et posa les bases du calcul des probabilités ; à vingt-trois ans, ayant entendu parler des
découvertes de Torricelli, il exécuta sur la tour de Saint-Jacqués
et fit répéter sur lé Puy-de-Dôme l’éexpérience du vide, démontrant ainsi la pesanteur de l’air. Il publia quelque temps après le traité sur l'équilibre des liquides et inventa la brouette et le haquet. À la même époque, Pascal entra en rapports intimes avec le chef de la secte des jansénites (1) qui habitaient Port- Royal-des-Champs et dont il embrassa chaudement la doctrine. Malheureusement, la constitution délicate de Pascal et son surmenage prolongé à la suite de ses études mathématiques l’obligèrent à un repos forcé pendant quelque temps, avec la circonstance aggravante qu’une chute dangereuse survenue à son père, en 1647, l’impressionna profondément et bouleversa son système nerveux de telle manière qu'il fut en proie à des idées obsédantes et à des croyances mystiques, et à la suite il s’adonna à la lecture de la Bible et à la dévotion. Toutefois, les médecins
l’attribuant à sa faiblesse constitutionnelle accompagnée dé sur
menage, lui conseillèrent le repos intellectuel et la distraction. En effet, ce changement de vie contemplative par une existence toute mondaine eut un résultat très heureux et on eût pu croire à un rétablissement de l’équilibre de sa Santé, mais en 1654, un autre accident vint frapper son imagination. Un jour, en se promenant dans un carrosse attelé de quatre chevaux, ceux-ci s'emballèrent sur un pont sans garde-fou et tombèrent dans l’eau, et il fut sur le point d’être précipité dans la rivière. Heureusement, l’attelage des deux premiers chevaux se rompit et la voiture resta suspendue sur les bords du fleuve.
Cet accident avait tellement ébranlé son système nerveux qu’un mois après un changement radical se produisit dans ses facultés mentales et qu'un arrêt lent et progressif se manifesta dans les fonctions créatrices de l’organe de la pensée. Il commencça d’abord par se mettre sous la discipline de l'abbé Singlin et entra définitivement dans la société des savants solitaires de Port-Royal, se détachant de toutes les distractions de la vie mondaine et fuyant même ses anciens amis pour s’enfoncer tout à fait dans la lecture des écritures saintes et à mesure que ses forces s’affaiblissaient, il devenait plus mystique et finit par
(1) Cornélius Jansénius, évêque d’Ypres, publia un traité intitulé Augustinus où il exposa les opinions de saint Augustin Sur la grâce, le libre arbitre et la prédestination. Il fut le fondatetir de la secte des jansénistes dont les jésuites furent les adversaires les plus acharnés et dont les solitaires de Port-Royal furent les défenseurs les plus ardents. ” ne,
LES GRECS ET LES SÉMITES 239 devenir ascète ; il porta un silice garni de pointes de fer et passa ses dernières années à se mortifier, à visiter les églises et à soi-
-gner les malades et les pauvres. S'affaiblissant graduellement par sa vie ascétique, il finit par NUS en 1662, à l’âge de trente-neuf ans.
En résumé, la vie de Pascal peut se diviser en deux actes : dans le premier, il se présente Comme uñ esprit fort, un penseur profond, un savant distingué et un philosophe sceptique ; dans le second, il apparaît comme maladif, superstitieux et passionné pour la foi, misanthrope, égoïste et croyant mystique. Toutefois, Pascal, même après être devenu la proie d’obsessions mys-
tiques, eùt des moments lucides pendant lesquels il revenait à ses anciennes habitudes de philosophe et de penseur, consacrant les heures libres au travail. Maïs celui-ci n’était plus le fruit de la méditation sereine ni l’effort de la raison pure ; c'était plutôt un mélange de pensées tristes et de sentiments aigris voilés de mysticisme et de doute. C’est ainsi qu'en 1654, lorsque la Sorbonne avait condamné les écrits d’Arnauld, un des savants de Port-Royal, il prit la défense des jansénistes contre les jésuites, et publia ses fameuses Lettres provinciales où il discutait avec éloquence les questions religieuses et attaquait avec passion et avec une verve mordante les principes ét la morale relâchée de certains jésuites. En 1658, à la suite du miracle de l'épine par lequel une de ses nièces fut guérie d’une fistule lacrymale,; Pascal se
proposa d'écrire une apologie du christianisme, mais déjà très affaibli, cé travail resta limité à un recueil d'observations religieuses et philosophiques appelé les Pensées qui sont «écrites en caractères illisibles et comme au hasard ; raturées et barrées, jetées sans suite et d’une main défaillante sur des morceaux de papier informés ; réunies plus tard d’une manière arbitraire, mutilées ou corrigées suivant le besoin d’une cause, ou selon le caprice; objets de scandales pour les uns et d'accusation pour les autres; matériaux d’un gigantesque édifice que lParchitecte n’a pas eu le temps dé disposer (1) ». A cette époque, Pascal ne se sentait plus de force ni d'humeur pour écrire un
* travail bien coordonné. Il disait lui- -même : «J'ai mes brouil- *. - lards et mon beau temps en dedans de moi ; le bien et le mal de
Sr: 7
. mes affaires mêmes n’y font rien ». En effet, son style est d’une
lassitude extrême et ses écrits révèlent un découragement profond. Chose Dore, Dans les Pensées qui sont un recueil
(1) Tableau des progrès de la pensée humaine, par Nourrisson, p. 450.
d'observations scientifiques et de méditations religieuses, il est clair, précis et pénétrant, lorsqu'il traite une question scientifique, et obscur, étroit et superficiel, lorsqu'il touche une question religieuse ; il ne recule même pas pour exprimer des doutes sur les points cardinaux de la religion dans ses rapports avec la raison, lorsqu'il dit : « La religion n’est pas certaine ». — « Nous sommes incapables de connaître ni ce qui est Dieu, ni s’il est ». __ «Je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre les athées endurcis ». — « C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison, voilà ce qu'est la foi ». — « Les preuves que Jésus-Christ et les apôtres tirent de l'écriture ne sont pas démonstratives, car ils disent seulement que Moïse a dit qu’un prophète viendrait, mais ils ne prouvent pas par là que ce soit celui-là ; or, les plus grandes des preuves de Jésus-Christ sont les prophéties ». — «Les miracles ne sont pas de telle nature qu’on puisse dire qu’ils sont absolument convaincants ». __ «L'histoire sainte n’est pas une science de l'esprit mais une science du cœur ». -
On voit bien par là que Pascal ne fait que se justifier devant l'opinion publique en expliquant que c'est grâce à l'infirmité de la raison et à l'incertitude de l'expérience qu'il a été poussé à se jeter dans les bras de la foi (1).
Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que Pascal, bien qu'il ne
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fût chef d'école, ni auteur d’une doctrine nouvelle, et qu'au
moment où ses facultés intellectuelles s’approchaient du zénith de leur vigueur, il se soit égaré dans les dédales du mysticisme, a laissé à son passage des traces’ visibles dans l’histoire de la philosophie du xvrr° siècle ; car même au commencement de sa décadence physique en 1656, il a fait montre dans ses célèbres Lettres provinciales de hautes qualités de philosophe et de polémiste de premier ordre. Dans ce chef-d'œuvre littéraire, il révèle encore une grande flexibilité d'esprit et une éloquence ardente accablant ses ennemis d’invectives et d’ironie mordantes. Avec raison, dit un écrivain éminent, les Provinciales ont tué la scolastique, en morale, comme Descartes, en métaphysique. Elles ont beaucoup fait pour séculariser l'esprit et les notions de l’honnête, comme Descartes l'esprit philosophique. Pascal a eu encore le grand mérite d’avoir été le premier qui a tracé dans son « Traité du vide » les lois de l’évolution de l'esprit humain et d’avoir indiqué la loi de la continuité du progrès de l'humanité.
(1) Binet-Sanglé. — Les lois psychophisiologiques des religions, p. 239.
Voici le passage célèbre que nous tenons à citer textuellement :
«L'homme, dit-il, est dans l'ignorance au premier âge de sa vie, mais il s’instruit sans cesse dans son progrès ; Car iltire avantage non seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs, parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s’est une fois acquises, et celles des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et, comme il conserve ses connaissances, il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd’hui dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur faire acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non seulement chacun des hommes s’avance de Jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement, » (Fragment d'un Traité du vide).
L'aperçu succinct que nous venons de donner des trois systèmes philosophiques distincts qui ont surgi au milieu du xviie siècle nous fait poser la question suivante: Etant admis comme un fait incontestable que Descartes a eu le grand mérite de secouer le joug de la scolastique, de délivrer la physique des fausses hypothèses établies par elle et de découvrir une méthode par laquelle il explique le mécanisme entier de l'univers, selon les lois naturelles, comment explique-t-on que Spinoza, Pascal et Leibniz, s'étant inspirés tous les trois de sa méthode, ne
reconnaissant comme évident que ce qui est démontré par
l'observation et l'expérience, sont-ils arrivés à des conclusions tout opposées ? | Pour expliquer ce fait quelque peu paradoxal, il faut scruter l'histoire de leur vie entière, depuis leur jeunesse jusqu’à leur mort, chercher le milieu dans lequel ils ont vécu et l'influence que celui-ci a exercé sur l’évolution de leur mentalité si distincte. D’après les lois de l’évolution, l’homme est fils du milieu dans lequel il est né et dans lequel il a vécu pendant sa première
jeunesse et dans lequel il s’assimile insensiblement la manière
de penser et d'agir des personnes de son entourage. Ce n est qu'à
mesure que ses facultés intellectuelles se développent, que le cercle de ses connaissances s'élargit et qu ’il commence à avoir conscience de sa personnalité, de sa valeur morale et intellectuelle, que la lutte commence à s'établir entre lui et le milieu, lorsqu'il arrive de deux èhoses l’une : ou que l’homme se sent supérieur à son milieu et avec des forces physiques et morales
supérieures pour vaincre; alors la lutte continue jusqu'au
moment où l’un des deux en sorte victorieux et où l’autre soit obligé de se soumettre à la volonté de son adversaire; dans le cas contraire, à savoir, soit que le milieu dispose de force matérielle supérieure ou soit que l'individu manque de force morale ou matérielle suffisante pour soutenir une lutte inégale, celui- ci ne pouvant se soustraire à la loi du plus fort, préfère s'adapter à ce milieu et s’assimiler à lui, à moins qu’il n’ait des moyens pour se transporter dans un nouveau milieu plus favorable aux conditions de son existence morale et intellectuelle ou de l'énergie pour continuer la lutte et succomber avec dignité ayant la conscience d’avoir rempli son devoir en ‘défense des droits de la personnalité humaine.
Appliquons maintenant cette thèse à chacun de ces trois philo-
sophes du xvu siècle, qui occupent une page brillante dans
l'histoire de l'humanité. Commençons par Descartes. Issu d’une d'une famille noble et élevé au collège des jésuites de La Flèche, dès l’âge de huit jusqu’à seize ans, il ne tarda pas à prendre le service militaire dans différents pays, combattant pendant sept ans, durant la Guerre de Trente ans, contre le protestantisme ; il fit après un vœu de pélerinage à Lorette et prit part au siège de La Rochelle contre les calvinistes. Même plus tard, après avoir rompu avec son passé et s'étant consacré à l'étude des sciences exactes et aux investigations philosophiques, et malgré le mépris qu’il témoignait aux écr ivains du moyen âge, il eut peur de se compromettre et de se rendre suspect aux yeux de l'autorité ecclésiastique au point de suspendre la publication de son beau Traité du Monde au moment où il apprit la nouvelle de la con-
damnation de Galilée par le Saint-Office, et il ne cesse de procla-
mer son attachement à la religion, n'ose s'engager dans les
discussions théologiques ni traiter à fond de l’immortalité, de la
vie future, ni même de la morale (1).
(1) Tableau des progrès de la pensée humaine, par Nourrisson, p. 339.
Ce fait prouve d’une manière incontestable que Descartes, malgré son grand génie d’innovateur, et malgré la conviction intime de sa supériorité sur les savants de son époque, hésita beaucoup d'entrer en collision ouverte avec les idées courantes de son témps et craignit même que les intrigues dont il fut l’objet en France, en Hollande et en Suède même, ne prissent la forme d'une vraie persécution. Etait-ce par sentiment de piété filiale ou par atavisme, ou par pusillanimité de son caractère, ou par attachement aux jouissances de la vie et aux hommes ? Il est bien possible etmême probable que s’il s'était senti de la force morale suffisante, de même que Galilée, pour braver le péril de la dénonciation de ses œuvres au Saint-Office, il aurait poussé la logique de sa méthode et de sa doctrine sur le mouvement de l'univers jusqu’au bout, en l’appliquant également à l'homme, de même que Spinoza. Une chose est certaine : il n’y avait en lui l’étoffe ni l’âme d’un martyr!
Il n’en fut pas de même chez Leibniz. Celui-ci, bien qu’issu d'une famille très modeste, n’a pas connu de privations ni de lutte pour l'existence. A l'âge de vingt-deux ans, il se fit déjà connaître par ses travaux sur le droit, et quelques années plus tard, il fut attaché au service du chancelier de l'électeur de Mayence, dont il accompagna le fils à Paris et à Londres, où il se distingua par son esprit innovateur dans les sciences exactes, ce qui lui permit de se mettre en rapports avec les plus grands mathématiciens de son époque et d’être élu membre de l’Académie des sciences de Paris, et de la Société royale de Londres. Quelque temps après son retour en Allemagne, il eut la chance d'appeler l'attention et de recevoir des distinctions de la plupart des princes et des têtes couronnées de l’Europe entière, ayant même reçu de l'empereur Charles VI un titre de noblesse et une riche pension. Il est tout naturel qu'après être arrivé à une situa- tion sociale aussi élevée, qui lui a permis de goûter de toutes les jouissances de la vie, il tint également à occuper la place d’honneur parmi les savants de l’Europe, et il éprouva un grand chagrin lorsque d’autres savants contemporains lui disputèrent la plupart de ses découvertes en mathématiques, surtout lorsque Newton réclamait la priorité de l'invention du calcul différentiel. Comme revanche, il attaqua les lois de la gravitation et de l’attraction de Newton, comme contraires à la religion, et comme une
négation des principes religieux révélés (1); il déclara également
(1) Culturgeschichte der Menschheït, par Friedric Kolb: p. 534.
que la philosophie de Descartes était l'antichambre de la vérité.
Le spinozisme, disait-il, n’est qu'un cartésianisme développé, immodéré, et qu’il importait pour la religion et pour la piété que cette philosophie fut châtiée par le retranchement des erreurs. D'un autre côté, Leibniz s’efforça, au moyen de l'éclectisme, de concilier Platon et Aristote, Descartes et Locke. Dans sa Théodicée, il professe l’optimisme, enseignant qu'entre tous les mondes possibles, Dieu a choisi le meilleur dans lequel il y a la plus grande somme de bien, même au prix de quelques maux partiels. Tout en reconnaissant les droits de la raison, il prétend que les mystères de la foi ne peuvent être expliqués par la raison.
Il en résulte que Leibniz combat, d’un côté, tout autre système de philosophie qui n’est pas la sienne, et, d’un autre côté, il tâche de réconcilier les systèmes les plus opposés au point qu'il discute avec Bossuet les conditions de la réunion à l’église catholique des protestants de la confession d’Augsbourg. |
Ce ne peut être qu'un rêve d’un optimiste ou d’un utopiste ! Ce qui prouve, d'une manière claire et évidente que Leibniz, tout penseur profond et savant de premier ordre qu’il fût, n’a pu se soustraire à l'influence du milieu dans lequel il avait vécu. Amené par la faveur des circonstances à occuper une situation privilégiée, 1l devint optimiste par excellence. Il cherchait à fuir la lutte là où il n'était pas sûr de vaincre. Bien qu’innovateur lui-même, il tàcha de concilier la tradition religieuse et la raison
basées sur la science; tout en leur reconnaissant une origine
distincte, de même que des lois distinctes, il s’est efforcé de trouver un trait d'union entre les deux au moyen d’une de ses hypothèses favorites, à savoir l'harmonie préétablie, mais précisément là, malgré son génie, ïl ne s’aperçut pas que cette hypothèse était la négation de la liberté humaine. .
Quant à Pascal, il s'était également inspiré de la méthode de Descartes et il n’y a pas à douter, si on juge d’après l’évolution progressive et rapide de ses pensées scientifiques et philosophiques, qu’il n’aurait même surpassé Descartes dans la hardiesse de ses conceptions de Dieu et de la Nature, s’il avait été favorisé par de meilleures conditions de santé et par des circonstances de milieu plus propices au développement de ses dispositions d'esprit naturelles. Malheureusement, son émotivité extrême et son impressionnabilité maladive, ainsi que le milieu de mysticisme religieux dans lequel il avait vécu et la vie austère qu’il avait menée pendant quelque temps, transforma complètement le philosophe sceptique en homme superstitieux et en proie