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250 LES GRECS ET LES SÉMITES A et il finit par succomber en 1706, victime d’une maladie héréditaire dans sa famille, la phtisie pulmonaire. REC TOY :4
Bayle se distingua par son érudition immense et par son à esprit 50 critique de premier ordre. Parmi les nombreux travaux qu'il a 4%
laissés, il faut distinguer ceux qu’il a écrits au début de sa carrière, pendant qu’il occupait une chaire officielle à Rotterdam, de ceux qu'il publia dans sa retraite, car dans les leçons faites à à l'école de Rotterdam, intitulés Système philosophique, il expose- … un corps de doctrine qui représente un amalgame d° Aristotélisme À et de Cartésianisme et qu'il divise en trois parties : la logique, la 4
morale et la métaphysique. Dans ce travail, il rejette également les principes du péripatétisme « qu'il n’y a rien dans l’entendement qui n’est pas passé par les sens » et la théorie de Descartes, de l’innéité des idées, tandis que dans ses écrits postérieurs il se déclare ennemi de tout dogmatisme et se montre sceptique et libre penseur ; il analyse une à une les théories de Descartes, les met en contradiction, et finit par prouver que nous ne savons rien de l'âme humaine, ni de sa 3 substance, ni si elle est matérielle ou immatérielle. Il doute également de la liberté de l'homme qui fléchit sous le moindre motif, La nature est, d’après lui, un abîme insondable dont seul, celui qui la faite, connaît les ressorts secrets. Il n'est s pas même certain que Dieu soit et, quand même cela était certain, on ne serait guère plus avancé. Nous ne saurions expliquer sa providence, son immutabilité et sa liberté, son immatérialité et son immensité, et encore moins sa préscience et la liberté
- humaine. D'un autre côté, poussé par son esprit critique un peu
exagéré, Bayle déclare que la lumière et la révélation naturelle nous attestent qu'il n’y a qu’un principe des choses et qu'il est impossible à la raison de concilier l'existence de ce principe ünisN 0 que avec les vicissitudes qui nous affligent de toutes parts; par
conséquent, nous devons nous soumettre à la foi. En même temps, il ajoute qu’on ne dise pas que la théologie est une reine 1 dont la philosophie est la servante, car tout dogme qui n’est pas sai homologué, c'est-à-dire vérifié et enregistré par le tribunal sus; 04
. prême de la raison et de la lumière naturelle ne qu'une auto-. rité fragile comme le verre. OR MER Je 500 Cependant, il faut reconnaître que est manière de raisonner 5 4
ne prouve qu’une chose: que Bayle n'affirme rien et n’établit ‘0
aucune doctrine basée, soit sur la raison, soit sur la révélation. : Il ne fait qu'attaquér, critiquer, poser des prémisses sans COnclure, à savoir, démolir sans construire. Est-ce par sagesse où
par conviction de l'instabilité des croyances et des systèmes philosophiques ? Toutefois, il est certain que Bayle, par son talent persuasif et critique a réussi : 1° à faire voir les vices et les imperfections de tout dogmatisme et de toutes les doctrines philosophiques connues ; 2° comme victime de persécutions de toute sorte et convaincu de la complicité des défenseurs des dogmes religieux à outrance dans les attentats nombreux contre la personnalité humaine, il a mis à profit son talent immense d'écrivain et de polémiste, pour protester des innombrables violences odieuses contre la conscience humaine, flagellant d’un même
coup les philosophes et les dogmaticiens de son époque. C'est surtout par son style élégant et par sa manière séduisante et
claire d'exposer les idées touchant la théologie et la philosophie, les rendant intelligibles aux esprits, même médiocrement cultivés, qu’il a su vulgariser une science considérée comme sacrée
et seulement accessible à des intelligences privilégiées.
Si nous résumons l’histoire de l’évolution de la philosophie au xvII° siècle, nous sommes frappé de voir que tous les grands penseurs de l’époque, excepté Leibniz, ont eu à soutenir des luttes contre l'esprit réactionnaire des pouvoirs civils et religieux- Tant Descartes que Spinoza, tant Bayle que Locke ont été obligés de se réfugier en Hollande pour se mettre à l’abri de la persécution et leurs écrits ont été mis tous à l’index, bien qu'ils étaient écrits en latin et n'étaient destinés à être lus que par un nombre limité de savants. Même le pauvre Pascal, tout dévot et mystique qu'il était, fut combattu par'les jésuites, parce qu'il osa défendre le jansénisme, et cela s'explique, parce que le déisme, dans sa pureté, était toujours considéré par l'Eglise catholique comme le pseudonyme de l’incrédulité.
C’est pourquoi, pendant le xvur° siècle, tous les esprits éclairés, fatigués du despotisme des gouvernements et de l'intolérance de
l'Eglise, accueillirent avec grande faveur la doctrine de Descar-
tec qui vint délivrer la pensée humaine du jong de la scolastique qui ne cessa de considérer la philosophie comme l’esclave de la théologie. Toutefois, l'influence du cartésianisme resta limitée à un nombre resteint de penseurs sans s'étendre aux classes
. intelligentes et laborieuses de la nation etsans modifier en rien la
manière de penser des gouvernements; car pendant le xvi° et le xvrre siècles, l'intolérance politique et religieuse était le régime
en vogue dans tous les pays de l’Europe, tant protestants que catholiques. Toutes les classes sociales en souffraient sans oser protester ni même a se plaindre. En subtituant le culte d’un livre à l'autorité d’une tradition, le protestantisme n’a pas émancipé la pensée humaine, il n’a fait que réunir sous une tête le pouvoir temporel et spirituel en faveur de l’absolutisme. Ce n’est qu'un petit coin de l’Europe, la Hollande, {qui servit de refuge à tous les martyrs de la libre pensée, c’est précisément la cause pour laquelle la doctrine de Locke fut saluée avec enthousiasme, tant en Angleterre qu’en France, où son auteur a été considéré comme l’apôtre de la liberté religieuse et politique, d'autant plus qu'au commencement du xvirre siècle, on ne s’occupa guère, ni en Angleterre, ni en France, de savoir si cette nouvelle doctrine était en harmonie avec les dogmes de l'Eglise. On se contenta d’une philosophie qui satisfit aux besoins du sentiment et à ceux de la raison et qui reconnüût en même temps l'existence de Dieu et l’immortalité del’âme ; car à mesureque le goût de l'expérience et de l'analyse scientifique se réveillait parmi les savants, on s’habituaïit à regarder plutôt avec indifférence et même avec certain dédain les recherches métaphysiques, au‘point que le cartésianisme, loin d’être regardé comme une doctrine dangereuse, était devenu la philosophie officielle dont les gouvernements se servaient souvent d’instrument d' oppression. C’est ainsi que le xvir siècle, sous l'influence de la doctrine séduisante de Locke, a fini par constituer une réaction contre le régime d’intolérance du xvuie siècle et par considérer Locke même comme chef de l'école du sensualisme déiste, tant en France qu’en Angleterre où sa philosophie à trouvé des adeptes très nombreux dans le public et des défenseurs ardents parmi les philosophes, ayant été David Hume et Thomas Reid les représentants de l’école écossaise, et Condillac, Diderot et Voltaire ceux de l’école française de la libre pensée.
Quant à David Hume, il est né à Edimbourg (1711-1776). Bien qu'il n’ait fait que suivre les doctrines de Locke quant à l'origine des connaissances, donnant comme établi qne toutes les idées procèdent de la sensation, illes marqua par les explications ingénieuses qu'il y a ajoutées, d’une empreinte personnelle et fut un des plus grands promoteurs de la philosophie moderne. Il fit ses études à l’Université d'Edimbourg, sa ville natale, et passa ensuite plusieurs années en France où il publia en 1738 son Traité de la : nalure humaine, refondu plus tard dans ses Essais sur l'entendement humain {qu'il fit suivre d’Essais moraux politiques et litté-
raires (1742). De retour en Angleterre, en 1746, il fut secrétaire du
général Saint-Clair qu'il aCCoMmpagna dans son ambassade à Vienne et à Turin. En 1752, il publia des Recherches sur les principes de la morale et une Histoire naturelle de la religion. Il fut nommé la même année bibliothécaire à Edimbourg où il entreprit le plus important de ses ouvrages, l’Histoire d'Angleterre. En 1761, il accompagna lord Hertford, à Paris, comme secrétaire d’ambassade, où il se lia avec J.-J. Rousseau. En 1707,2 il fut nommé sous-secrétaire d'Etat, mais deux ans après il se retira des affaires et s'établit à Edimbourg où il mourut en 1776.
. Comme philosophe, Hume modifia considérablement les idées de Locke. D’après lui, la personne humaine n’est qu’un faisceau de perceptions ; le monde extérieur, que le sujet inconnu de sensations ; la cause, qu'un rapport, confirmé par la fréquente répétition entre les faits qui se succèdent constamment. Sous les termes, causes efjicientes et causes finales il n’existe qu’une
illusion de l'habitude: il n'y à ni faits ni idées nécessaires ; la
certitude se réduit à la probabilité : la raison, dit-il, ne peut rien affirmer sur la relation de causalité, car elle ne peut sortir d'elle-même, ni s'élever au dessus de l'affirmation du phénomène, mais elle peut nous renseigner, nous instrüire de la réalité des objets. L'expérience, il est vrai, nous apprend que tel fait est ordinairement accompagné d’un tel autre et nous nous imaginons que celui qui suit dépend de celui qui précède ; nous attribuons au premier une cause et nous Considérons le dernier comme un effet. Mais l’idée d’une liaison de ce genre n'est que le résultat de l'habitude. Rien ne justifie à priori l’idée de cause. Par conséquent, Hume Supprime d’un trait la doctrine de la causalité et de la finalité. Il nierait toute réalité, supprimerait le moi et la spontaéité du moi s’il ne craignait de donner une arme à ses adversaires. Grâce à cette crainte il admit une disposition inhérente à l’homme, un penchant qui nous porte à prendre «des représentations semblables pour des représentations identiques », et bien qu’il explique ce fait par l'habitude, il a un critérium distinct par rapport à l'expérience et surtout pour les œuvres morales pour lesquelles il invoque un instinct, un sens particulier qui a pour objet « le beau et le bien. » La morale, ditil, n’est pas l’objet de l’entendement, mais du sentiment ; le bien est senti comme le beau : le bien et le beau moral : il y a unsens, un instinctmoral. Au fond, le sens moral, la bienveillance, la sympathie, l'utilité sont au point de vue moral des principes équiva-
lents, etréductibles aux besoins révélés à l'homme par la sensa-
tion. En d’autres termes, la sensation gouverne l'homme et l'intérêt régit le monde. | Il est tout naturel qu ‘une doctrine aussi hardie ait suscité
contre elle tous les défenseurs de la métaphysique et de la reli-
gion révélée, c'est surtout de | Allemagne que sortit le cri d'alarme. C’est Mérian, de l'Académie de Berlin, premier traducteur français des Essais, Jacobi et Abel, etc., qui partirent en guerre contre l’enseignement de Hume. De même en Angleterre, Thomas Reid et Hutcheson se sont unis pour fonder un système
de morale privée et religieuse basé non sur le besoin, F intérêt et la.
justice, mais sur la bienveillance et l'amour, ce qui n’a pas empêché
queles œuvres de Hume aient trouvé un grand nombre de traduc-
teurs et de commentateurs, et aient fait le tour de toute l'Europe.
Cependant, Reid, professeur de philosophie, d'abord à Aberdeen
et ensuite à Glascow se proposa de combattre le scepticisme de Hume et de le remplacer par l'éclectisme pour empêcher qu'il n'empiète sur le domaine de la foi. Dans ce but, il publia ses Recherches sur l'entendement, d' après le principe du sens commun, les Essais sur les facultés intellectuelles. 11 commença par affirmer que les idées représentatives ne sont pas l'unique objet de la connaissance, que la perception est directe, indubitable ;
qu’elle est accompagnée de jugements naturels d'où procèdent nos idées; que notre connaissance du monde extérieur et de nous-mêmes est antérieure aux jugements comparatifs suggérés par l’Association des idées, et qui donnent naissance aux idées abstraites ; qu'il y a des idées nécessaires et qui, ne pouvant provenir de la sensation et du phénomène, également variables et contingents, elles impliquent l'existence d’un être particulier qui les possède et les émet ; que cet être est le moi. Suivant lui, c'est la réalité extérieure elle-même qui constitue l’objet immédiat et unique de la perception. D'après lui, l'ensemble des premiers principes des vér ités contingentes et des vérités nécessaires constitue ce qu'il appelle le sens commun. C'est également du spectacle de la nature et des merveilles que le progrès de la science nous y révèle chaque jour davantage, qu ‘iltire la preuve de l’existence de Dieu. H défend également avec conviction l'idée de la causalité disant que c’esten nous mêmes que nous devons d’ abord trouver l’idée des causes. Il définit avec grande habileté l'instinct,
l'habitude, l'appétit, l'intérêt et le devoir et de même il divise très
judicieusement les principes de nos actions en mécaniques, animaux et rationnels.
On voit bien que la philosophie de Reid est un effort bien
| LES GRECS ET LES SÉMITES 255 modeste contre le scepticisme de Hume. Toutefois, par la clarté qu'il a mis dans le développement de ses doctrines et par la netteté dans l'exposition de ses principes, il a occupé avec raison une place d'honneur dans l’école écossaise entre Locke et Hume, avec la différence, comme le dit spirituellement André Lefèvre, que un croit à la réalité du monde extérieur, sans le prouver, et
que l’autre prétend qu'on ne peut le prouver, mais qu'il faut y croire.
Tandis que l'éebté écossaise s'est | efforcée de concilier les
exigences de l'expérience, de la raison et de la foi en cherchant . un point d'appui dans l'opinion générale qu’elle appelait le sens
commun, l’école française, bien qu'elle eût l'air de poursuivre le te =
à LE E
même but, comptait dans son sein un certain nombre de repré- sentants des plus autorisés qui n’ont pas hésité à dépasser le but.
Le représentant le plus éminent de cette école est Condillac. Etienne Bonnot de Condillac est né à Grenoble en 1715 d’une
famille très modeste. Son frère l'abbé de Mably, l’'amena de très
bonne heure à Paris où il prit les ordres et reçut l'abbaye de Mureaux, mais sans exercer les fonctions ecclésiastiques. Ayant une prédilection pour les études philosophiques, il entra en relations avec Duclos, Diderot, d’Alembert et Rousseau. Il s’enthou-
siasma bientôt de la philosophie de Locke, et en 1746, il publia son premier ouvrage, l’Essai sur l’origine des connaissances où il
se limite à exposer les idées de Locke. En 1749, il composa son Traité des systèmes. Ce n'est qu’en 1754 qu'il appela l'attention par la publication de son Traité des sensations, où il expose ses propres idées marquées d’une empreinte toute personnelle, tant dans la forme que dans la pensée, qui produisirent toute une révolution dans la philosophie en France. Vers cette époque, Marie Leczinska le désigna pour être le précepteur de son petit-
ils, linfant Ferdinand. Pendant dix ans, Condillac se consacra
à l'éducation de ce prince, maïs sans réussir à l’élever au-dessus de la médiocrité, bien qu'il eût rédigé à son usage un cours d'études qui ne compte pas moins de dix-sept volumes : la grammaire, l’art de penser, d'écrire et de raisonner, etc... Sa tâche accomplie, Condillac rentra en France où il fut élu en 1768 membre de l'Académie française, mais il n° y parut qu’une fois, le jour de la réception. Absorbé par ses études, il refusà de se charger de l'éducation des enfants du Dauphin. En 1776, il publia son livre du Commerce et du Gouver nement, en 1777, sa Logique et finalement la Langue des calculs, qui ne parut qu’ après sa mort,
en 1780. Il est probable que l'expérience acquise pendant le temps
où il se trouvait mêlé aux personnes de la cour ont exercé une grande influence sur sa manière de penser et sur la conduite qu'il a suivie depuis son isolement. Dans son Trailé des sensalions, Condillac ne se limite pas, comme Locke, de placer à côté de la sensation, Comme un second principe de la connaissance, la réflexion, un acte de l’âme prenant conscience de ses facultés, d’après laquelle la réflexion élevée au rang des causes à peu près indépendantes, deviendrait une faculté virtuellement préexistente à la sensation, il va encore plus loin; il considère que la réflexion, de même que le jugement, les désirs et les passions ne sont que des transformations différentes de la sensation. Pour démontrer sa thèse, il imagine une statue ou un homme qui est non seulement sourd et muet, mais aveugle, dénué d’odorat, de goût, même de toucher, vivant toutefois et pourvu de tous les organes externes, qui n'ont pas encore fonctionné. Tout à coup, ses narines s'ouvrent, et il éprouve la sensation dé l’odorat, qui éveille l’idée correspondante; puis c’est letour du goût, de l’ouie, du toucher, de la vue; et, toujours à la suite de la sensation, les idées se forment, se conservent, s’associent et se comparent. Toutefois les transformations de la sensation se distribuent en deux classes : les facultés intellectuelles et les facultés affectives. En résumé, dit Condillac, «si nous considérons que se ressouvenir, comparer, juger, discerner, imaginer, être étonné, avoir des idées abstraites, en avoir du nombre et de la durée, connaître des vérités générales et des vérités particulières, ne sont que différentes manières d’être attentif; qu’avoir des passions, aimer, haïr, espérer, craindre et vouloir, ne sont que différentes manières de désirer ; qu’enfin, être attentif et désirer ne sont dans l’origine que sentir, nous conclurons que la sensation enveloppe toutes les facultés de l'âme ». En d’autres termes, l’âme a le germe de toutes les facultés. Mais Condillac ne se prononce pas sur la substance de l’âme de même qu’il ne se prononce pas non plus sur la substance de l’univers physique. On dirait même qu'il le nie, car la substance, dit-il, ne se conçoit même pas, mais on l’imagine pour servir de lien, de soutien, aux qualités que l’on conçoit. Toutefois, dans son Traité des animaux, il démontre l'existence de Dieu et n’hésite pas à proclamer la spiritualité de l'âme en se fondant notamment sur son unité. On dirait que sa condition d’ecclésiastique et de précepteur de princes lui imposa une certaine circonspection ou qu’il sentit sincèrement la nécessité de faire quelques concessions aux croyances de l’époque, l'amenant, en dépit de son sensualisme raffiné, à distinguer
Ù ne GRECS ET LES SÉMITES 257
les vérités métaphysiques a priori des vérités expérimentales. € Par les premiers, dit-il, nous avons l'évidence de la raison et par les seconds, l'évidence de sentiment et de fait ». C’est par la combinaison de ces deux sortes de vérités qu’il prétend démontrer la spiritualité de l’âme, l’existence de Dieu et celle des COTPS. I n'y a pas de doute que ce ne soient ses compromis avec les préjugés de son époque et l'accord établi entre la psychologie sensualiste et les connaissances scientifiques de la nature, qui ont facilité l'installation de son enseignement dans les chaires officielles. Maïs c’est aussi son système éclectique qui voulait concilier la théologie avec la science, qui fut la cause d’avoir été combattu par les adversaires de droite et de gauche. Quoi qu'il en soit, il faut lui rendre cette justice qu’il a eu le courage de démontrer l'inanité et le vague de la philosophie spéculative et stérile qui domina pendant tout le Xvre et une partie du xvir siècle, et de la remplacer par une philosophie agissante et vivante en harmonie avec les exigences de la vie pratique.
Il nous reste encore à parler de deux hommes de génie, bien que de tendance distincte, mais qui ont contribué, chacun à sa manière, à l'émancipation de la pensée humaine et qui ont donné une impulsion très vive au mouvement intellectuel en Europe pendant le xvrne siècle : Diderot et Voltaire.
Denis Diderot, fils d’un coutelier, né à Langres en 1712, fut envoyé à Paris pour y étudier la théologie. Elevé par les jésuites, il montra peu de goût pour la théologie. Il renoncça à prendre un état et se livra tout entier à l'étude des sciences exactes, de la philosophie et des lettres. Ayant peu de ressources personnelles, il tâchait de gagner sa vie en donnant des lecons et en faisant
des traductions de l'anglais. En 1745, il publia un Essai sur le mérite et la verlu ; en 1746, des Pensées philosophiques qui furent
condamnées au feu par le Parlement ; en 1749, il publia la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, publication qui appela beaucoup l'attention parce qu’elle renfermait quelques paradoxes impies et quelques allusions hardies à des personnages puissants, ce qui lui valut plusieurs mois de prison à Vincennes. Après sa sortie de prison, il entreprit la publication de l'Encyclopédie à laquelle s’associèrent d’Alembert et quelques autres hommes de talent. Il réussit, malgré de nombreux obstacles que lui suscita l'autorité civile et ecclésiastique, à réaliser cette grande entreprise, qui ne dura pas moins de 1751 à
1772 et consistait en 28 volumes (17 textes et 11 planches). Il se réserva la rédaction des articles sur la philosophie ancienne et sur les arts et métiers. En même temps que l'Encyclopédie, il publia plusieurs autres ouvrages, tel que les Pensées sur l'interprétation de la nature, et quelques drames. Cependant, son travail ne lui suffisait pas pour subvenir à ses besoins ; il se vit obligé, en 1765, de vendre sa bibliothèque, et ce fut Catherine IT, l’'Impératrice de Russie, qui l’acheta pour 50.000 francs, à condition qu'il continuerait à en jouir pendant toute sa vie. En 1773, Diderot fit le voyage à Saint-Pétersbourg pour remercier sa bienfaitrice et à son retour à Paris, il vécut fort retiré jusqu’à sa mort en 1784. En 1779, il publia un Essai sur les régnes de Claude et de Néron où il fait l'apologie de Senèque.
De même que par ses travaux philosophiques, De brillait pas ses écrits sur les sciences naturelles et physiques. Dans l’Interprétation de la Nature, dans la Prière du Sceptique et dans les Principes sur la Matière et le Mouvement, il fut le premier qui annonça que le règne des mathématiques, la science du développement des abstractions, doit céder le pas à celui des sciences naturelles et que la philosophie rationnelle doit s’effacer devant la philosophie expérimentale. « Les faits, de quelque nature qu'ils soient, sont la véritable richesse du philosophe. O Dieu, dit-il, je ne te demande rien... car le cours des choses est nécessaire par lui-même, si tu n’es pas; ou par ton décret, si tu es. Le physicien abandonnera le pourquoi et ne s’occupera que du comment. Le comment se tire des êtres ; le pourquoi, de notre entendement; il tient à nos systèmes. Rien de plus vain que la question : pourquoi 1l existe quelque chose. Il est un ordre essentiellement conséquent aux qualités primitives de la matière... Les qualités particulières sont, ou de la substance en masse, ou de la substance divisée ou décomposée. On reconnaitra, quand la physique sera plus avancée, que tous les phénomènes, soit de la pesanteur ou de l'élasticité, soit de l’attraction, ou du magnétisme, ou de l'électricité ne sont que des faces différentes de la même affection (le mouvement), La chaîne des causes n’a point eu de commencement, et celle des effets n'aura point de fin. La supposition d’un être quelconque placé hors de l’univers matériel est impossible... Sceptique ! disait-il à d’Alembert, est-ce qu'on est sceptique ? »
Ce qu il y a de plus admirable en Did ob dit André Lefèvre ce
(1) La Philosophie, par André Lefèvre, page 358.
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- c'est que par son esprit d'intuition, 1l esquisse dans ses Intlerpré-
tations de la nature LVIIT, tous les systèmes de transformisme,
avant Lamarque, et dans le Rêve de d'Alembert, il définit l’atavisme
| et le retour héréditaire. I proclame également le perfectionnement
2 graduel de l’homme et la délicatesse croissante des facultés céré-
brales, la prédominance définitive des volontés réfléchies sur les
instincts machinaux. |
Mais le plus important de ses ouvrages fut sans doute nude
pédie, qui peut être considérée comme l’œuvre monumentale de
l’époque, tant par le nombre de matières qu’elle traite que par leur
qualité, tant par la forme que par le fond; car on y trouve, à côté
Ë des problèmes les plus transcendentaux, ceux d’une très grande
utilité publique, et tous sont exposés avec une clarté de style
accessible à toutes les intelligences et sous une forme attrayante,
de manière qu'en dépit des intrigues et des menaces de toute
sorte, cette entreprise immense avait atteint son but en mettant
à la portée de toutes les classes éclairées de la société la solution
des problèmes religieux et sociaux qui, autrefois, étaient l’apa-
nage des théologiens et des philosophes, et c’est le grand mérite
des encyclopédistes d’avoir compris, pour sortir victorieux de la
lutte engagée depuis des siècles entre la raison et la théologie,
qu'il fallait répandre la lumière dans toutes les classes supérieu-
res de la société, leur ouvrir ensuite les yeux et leur montrer la
valeur de la science et la dignité de la personnalité humaine.
Toutefois, l'Encyclopédie n'était pas l’œuvre exclusive de Dide-
rot; il a eu un grand nombre de collaborateurs, tels que d’Alem-
* bert, Volney, Helvétius, Holbach, La Mettrie, Condorcet, mais à Diderot revient la gloire d’en avoir été le promoteur,
Après Diderot, l’homme qui a contribué le plus à la propagation des lettres et à la vulgarisation des questions scientifiques, ce fut Voltaire.
Né à Paris en 1694, fils die famille Doble Ha Poitou, il fit des
études brillantes au collège Louis-le-Grand, dirigé par les jésuites. Il montra de bonne heure de la vocation pour les lettres et la poésie. La sympathie qu'il inspira à Ninon de Lenclos fit qu’elle lui légua 2000 francs pour l’achat de livres. L'amitié que lui pro- digua l'abbé de Châteauneuf, son parrain, lui valut la connaïissance des grands seigneurs et des beaux esprits. À vingtetun ans, la réputation qu'il avait acquise d'esprit malin lui fit attribuer une satyre contre Louis XVI. pour laquelle il fut enfermé à la Bastille pendant plus d’un an malgré ses protestations d’innocence. Pendant sa détention, il composa Œdipe et la Henriade. A
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sa sortie de prison il changea son nom d’Arouet pour celui de Voltaire. Malheureusement le chevalier de Rohan, auquel il avait demandé réparation d’une insulte le fit mettre à la Bastille pour six mois et, à sa sortie, il fut expulsé de la France. Il se rendit en Angleterre où il étudia la langue, la littérature et la philosophie anglaises. Par la connaissance qu'il fit avec les savants, Tindal, Collins, et Bolingbroke, il s’est assimilé la philosophie sensualiste de l’école écossaise. Quelque temps après, il revint clandestinement à Paris où il se livra à des spéculations financières qui l’enrichirent. En même temps, les travaux littéraires lui procuraient de nouveaux triomphes. En moins de cinq ans, il produisit Brutus (1730), Eriphyle, Zaïre (1732), dont le succès fut prodigieux, il Composa après Adélaïde, du Guesclin, le Temple du goût et écrivit l'Histoire de Charles XII et les Lettres philosophiques qui furent brûlées par le bourreau à cause de ses attaques contre la religion. Il fut obligé de s'enfuir et de se renfermer dans le château de la marquise du Chatelet, où il resta pendant cinq ans, se consacrant exclusivement à la science. Il publia, en même tempsungrandnombre d'ouvrages, tels que les Éléments de la philosophie de Newton, l'Essai sur les mœurs et l'esprit des. nations. En 1740, il fit un voyage à Berlin à la suite des invitations pressantes de Frédéric II, roi de Prusse qui le logea dans son palais de Potsdam, le nomma chambellan et lui donna vingt mille francs de pension. Mais à cause de son penchant à la raillerie, 1l se fit des ennemis qui lui firent beaucoup de tort auprès du roi qu'il quitta, et après un voyage à travers l'Allemagne, il finit par se fixer en Suisse, à Verney, près de Genève, où il construisit un magnifique hôtel et où il fut visité par les plus grandes célébrités de l'Europe. Dans sa retraite, il ne fit qu’augmenter le nombre déjà grand de ses productions littéraires. En même temps, il entretenait une correspondance immense et animait de son esprit critique les encyclopédistes. Il publia un grand nombre d’écrits contre l'intolérance de la religion chrétienne de son époque, tels que la Philosophie de l’histoire, la Bible commentée, l'Examen important de milord Bolingbroke, l'Histoire de l’établissement du christianisme, de même que son Dictionnaire philosophique. En 1778, c'est-à-dire à l’âge de 84 ans, il revint à Paris pour faire représenter Irène, une de ses dernières productions. Bien qu'il fût reçu dans la capitale avec un enthousiasme immense et accablé d'honneurs de tout genre, son âge avancé et sa santé délicate ne purent résister au poids de tant d'émotions; il succomba trois Jours après. N'ayant pas recu les secours de la
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