Ÿ LES GRECS ET LES SÉMITES
religion, on refusa de l’enterrer à Paris et son corps fut transporté à l’abbaye de Scellières, mais ses restes furent transportés, en 1791, en grande solennité, au Panthéon où ils reposent encore.
. Cet exposé sommaire de la vie de Voltaire et de ses œuvres prouve d’une manière incontestable que Voltaire, à part son caractère léger et son penchant irrésistible à la satire et à la raillerie, est l'écrivain le plus universel des temps modernes. Doué
d’une prodigieuse puissance de travail, malgré l'apparence d'un
état de santé délicat, il a excellé dans toutes les branches de la
littérature, de même en poésie qu’en tragédie, de même dans
l'histoire que dans la philosophie, de même dans le roman que dans le genre épistolaire. Ses vers sont faciles et corrects, son style élégant, clair et simple. Homme passionné et rancunier, il maniait souvent ses armes tranchantes du sarcasme avec succès contre ses adversaires. Comme philosophe, il se fit le propa-
gateur des idées de Locke et de Condillac et exerca surtout une
grande influence sur les encyclopédistes. Bien qu’il affectât de respecter la religion, le principe déiste et la morale, il n’hésitait
- pas d'attaquer souvent la religion catholique pour se venger des
actes d’intolérance qu’on avait souvent commis en son nom à travers les siècles. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que dans ses écrits, il’a pris à plusieurs reprises la défense des droits de la justice et de l'humanité, et tout en condamnant ses actes de faiblesse et ses préjugés de secte, comme libre-penseur, il n’est que juste de le considérer comme un des plus grands génies de la France, qui lui a donné pendant plus d’un demi-siècle la suprématie en Europe, tant par la fécondité et par l'éclat de sa littérature que par le développement de l’esprit philosophique, selon les données de la raison et de la science.
Maintenant la question se pose : Etant donné l'esprit d’intolérance parmi le haut clergé de France et son influence indiscutable sur la magistrature et les hauts dignitaires de la Cour, COMment s'expliquer que Condillac, connu comme chef de la philosophie sensualiste en France, ait été chargé d’une mission aussi délicate que celle de l’éducation de l'héritier de la couronne, et que Voltaire, renfermé deux fois à la Bastille et expulsé de France à cause de ses attaques contre la religion catholique fut recu à Paris avec un enthousiasme i immense et accablé d’honneurs de tout genre après avoir ridiculisé les hauts dignitaires de la couronne et de l'Eglise ? Il n’y a qu’une seule explication à donner de ce fait apparemment paradoxal. Pendant le xvrrre siè-
LR PCT. AE LAN! ACHRQUN É dal 1 ."r AE Len À S. ANS TS A CS OO ANT ANS D IVA MT ANA EVE LE h "SONT Nr, NC EE RES de MN
262 LES GRECS ET LES SÉMITES cle, l'opinion générale en France avait été tellement travaillée par les écrivains que les idées démocratiques avaient pénétré au cœur de la société bourgeoise qui protestait ouvertement contre l'organisation sociale qui laissait la plus grande partie du peuple dans une condition humiliante et misérable, pendant qu'un pe- tit nombre d'hommes, de familles nobles, jouissaient du pouvoir, des honneurs et de la richesse. Par conséquent, les écrits et les pensées philosophiques de l'école sensualiste, dont le but était l'émancipation de la raison humaine de la tutelle de l'Eglise, devinrent très sympathiques à l'opinion publique, et le gouvernement n’osait pas marcher à l'encontre des idées courantes, de peur de se rendre ridicule ; il préférait même se concilier avec l’athée de Voltaire en lui concédant un brevet d'historiographe de France avec une charge de gentilhomme de la chambre du roi et le même ministre qui l'avait persécuté avant n'hésita pas à lui confier une mission auprès du roi de Prusse.
Quant à Condillac, il est à supposer que sa qualité de prêtre - offrait une certaine garantie au Gouvernement pour lui confier l'éducation du prince, d'autant plus que Condillac, de même que Descartes, s'était bien gardé de tirer lui-même les conséquences logiques de son système philosophique; au contraire, dans ses derniers travaux où il se prononce sur lJ'immatérialité de l'âme et sur l’existence de Dieu, il prend toutes les précautions possibles pour ne pas se mettre en contradiction avec les dogmes de l'Eglise; il a préféré laisser ce soin à ses disciples, Diderot, La Mettrie, Holbach, etc., qui se sont déclarés ouvertement matérialistes. | ARS ;
Quoi qu'il en soit, on est forcé de reconnaître que le courant des nouvelles idées en France avait tellement gagné en intensité au xvine siècle que les tracasseries des autorités civiles et religieuses ont été impuissantes à leur opposer une barrière. Le mouvement intellectuel ne s’est pas limité au terrain de la philosophie; il a envahi également celui des lettres et des sciences, ét les savants né se sont pas contentés d'apprendre par les livres, ils se sont mis à expérimenter, à Calculer, à peser, à disséquer et à collectionner. La physique et l'astronomie ont continué à faire des progrès. On a inventé et appris à utiliser le microscope et le télescope, le baromètre, le thermomètre et la machine pneumatique et électrique; Newton a perfectionné l'optique et a expliqué la lumière par une émanation des particules microscopiques, pendant qu'Huyghens exposait la théorie des vibrations par laquelle il explique la lumière comme une forme du mouvement. |
La botanique et la zoologie ont fait de grands progrès à la suite de la découverte de l'Amérique et de l'Océanie qui ont fourni beaucoup de plantes et d’animaux inconnus. Linné, le créateur de la botanique, a exposé dans son Système de la nature une clas- Sification complète des plantes, qui fut remplacée à la fin du xvirre siècle par celle de Jussieu, savant botaniste lyonnais. On à également étudié et classé les animaux. Buffon fit connaitre une théorie générale de l’évolution de la vie animale en même temps qu'une description des animaux. L’anatomie et la physiologie se constituèrent comme sciences autonomes. En un mot, le champ des sciences naturelles s’est élargi considérablement et la connaissance des lois de la nature s’est répandue de plus en plus parmi les classes élevées de la société. Aucun tribunal d’inquisition n'aurait osé opposer un veto aux résultats d’investigations scientifiques. C’est un immense progrès, si l'on pense, qu'encore au xvir° siècle, Galilée n’échappa au bûcher qu’à la condition d’abjurer à genoux, devant le tribunal de l’Inquisition, son hérésie qui consistait d’adhérer au système de Copernic et que le belge Vesale, médecin du roi d'Espagne, auteur du livre : Construction du corps humain, paru en 1543, fut condamné à mort par l’Inquisition pour avoir disséqué des corps humains, peine qui fut ensuite commuée par un pêlerinage au Saint- Sépulcre, ce qui n’a pas empêché qu’à son retour il périt dans un naufrage.
C'est grâce au mouvement intellectuel progressif que les penseurs du xvrrI° siècle ont réussi à se liguer contre les abus du pouvoir civil et religieux, legs du moyen âge qui ont survécu au xvire siècle. Pour atteindre ce but, ils se sont attaqués directement aux doctrines spiritualistes régnantes, d’après lesquelles Dieu a institué l'Eglise et lui a donné le pouvoir sur les âmes, de même qu'à Fâme le droit sur le corps, doctrines qui, sous l'influence des ordres monastiques ont revêtu en même temps un caractère mystique et métaphysique, considérant le corps et l’âme comme deux frères ennemis obligés de vivre en paix, malgré leur origine et leurs aspirations distinctes. Partant de ce principe, l'Eglise a établi que le premier devoir de l’homme est de satisfaire aux besoins de l’âme qui, par sa nature immatérielle et immortelle, aspire à s'élever vers Dieu, tandis que le corps qui, par sa nature matérielle et mortelle, retourne à la terre, doit être regardé avec dédain. Telle fut la mentalité de l'Europe, pendant tout le moyen âge et même pendant les xvi® et xvri° siècles. Le grand savant et philosophe Pascal même, grâce à la grande impressionnabilité
Ba A”: : N'AR “L EVA - Va : PCANE a ARR Pa Lt
de son système nerveux et sa suggestibilité en fut la proie, ne pensant les dernières années de sa vie qu'à la purification de l'âme au moyen de pénitences qui consistaient en jeûnes, flagellations et le port d'une ceinture garnie de pointes de fer. Les philosophes du xvrr° siècle se sont bien efforcés de réagir contre cette conception spiritualiste, mais ils n’ont réussi qu’à réveiller les esprits déjà éclairés par les notions scientifiques. Ce n’est qu'aux grands penseurs du xvirr° siècle qu'était réservée la tâche de secouer de fond en comble l'édifice vermoulu du moyen âge qui avait encore résisté trois siècles. Pour bien accomplir leur tâche, ils se sont assurés de la coopération des encyclopédistes et des écrivains les plus distingués de l’époque afin de vulgariser leurs idées philosophiques. La forme littéraire la plus appropriée pour atteindre ce but était le roman, alors à la mode. Les écrivains de l'époque tels que Voltaire, Diderot, Rousseau, Le Sage, Bernardin de Saint-Pierre ont tous prêté leurs mains et leur cerveau à cette œuvre émancipatrice de l'esprit humain. Chacun à Sa manière y a contribué par ses écrits, exposant d’une manière attrayante et accessible à toutes les intelligences, ses vues basées sur des faits indiscutables et sur des principes de morale chrétienne, flagellant en même temps avec une ironie et une verve piquantes les vices de la société sans ménager les hauts dignitaires de la cour et du clergé. Les ouvrages de Voltaire exilés de France arrivaient souvent en contrebande dans des caisses de bas de soie chez des amis qui les envoyaient aux salons où ils étaient lus et goûtés avidement; car à cette époque, il y avait à Paris des bureaux d'esprit, dirigés par des dames élégantes, SeTvant de lieu de réunion aux écrivains de talent. Toutefois la propagande des doctrines matérialistes a touché très peu les classes inférieures du peuple qui sont restées ignorantes et superstitieuses comme toujours. En échange, elle a passé les frontières des classes supérieures ayant pénétré jusque dans les cercles les plus aristocratiques et jusqu'aux palais des cours étrangères telles que Berlin et Vienne, où le roi Frédéric le Grand et l'empereur Joseph IT, accueillirent avec conviction et enthousiasme les écrits des encyclopédistes.
I est incontestable que, malgré les efforts des défenseurs du despotisme gouvernemental et de l'intolérance religieuse, la philosophie spiritualiste a perdu à la fin du xvirr siècle tout le terrain qu'elle avait gagné durant dix- -sept siècles. La matière qui s'était toujours vue flétrie et maltraitée par elle a commencé à conspirer contre ses AN que a gagné d’abord les Hommes
intellectuels, a conquis ensuite la femme et a fini par régner en maîtresse absolue parmi les esprits les plus éclairés, au point qu'après une propagande active, l’école sensualiste s’est déclarée ouvertement matérialiste, bien que la plupart de ses adhérents n'aient cessé d’être déistes.
Bien que l’école matérialiste ait réussi à ea bilites la matière, à lui rendre sa dignité, sa valeur morale et religieuse, et que ses doctrines aient pris une revanche éclatante sur le spiritualisme, tant en France qu’en Angleterre, ayant même pénétré dans le Palais du roi de Prusse, les penseurs de l’Allemagne ne purent se résigner à voir triompher dans leur pays un Système philosophique qui renie l’ancienne métaphysique et qui se base exclusivement sur les sensations et l'expérience, bien qu'ils se réjouissent intérieurement de voir la chute du spiritualisme. Après quelques tâtonnements, un puissant mouvement Spéculatif s'accentua, et, comme par un accord tacite, il se produisit une renaissance de la philosophie de Spinoza. Ce furent d'abord les écrivains les plus distingués de l'Allemagne, tels que Gœæthe et Lessing, qui dans leurs écrits se sont révélés en faveur du Spinozisme ; ensuite, les œuvres de Spinoza furent recueillies, traduites et publiées. Bientôt l'enthousiasme gagnait les poètes et Herder disait : (Ne pourrait-on pas persuader à Gœthe de lire un autre livre que l'Éthique de Spinoza ? » « L’ardent Novalis € S'enflamme pour le Dieu-nature de Spinoza, qui s’agite sour- « dement dans les eaux et les vents, sommeille dans la plante « s'éveille dans l'animal, sent et pense dans l’homme, c’est sur- «tout dans l’homme qui sait se différencier individuellement « de la nature objective et qui renferme dans sa raison les idées « qu'il retrouve dans le monde des phénomènes, que la divinité € arrive à la conscience d’ellemême. À mesure que la raison hu- « maine se perfectionne, elle aura une connaissance plus parfaite « de sa nature divine. »
Après les poètes, viennent les théologiens mêmes. Ecoutons Schleiermacher :
« Sacrifiez avec moi une boucle de cheveux aux mânes du saint et méconnu Spinoza! Le sublime esprit du monde le pénétra, l'infini fut son commencement et sa fin, l’universel son unique et éternel amour ; vivant dans une sainte innocence, et dans une humilité profonde, il se mira dans le monde éternel et il vit que lui aussi était pour le monde un miroir digne d'amour, il fut plein de religion et plein de l’'Esprit-Saint; aussi nous apparaît-il solitaire et non égalé, maître en son art, mais élevé au-
dessus du profane, sans disciples et sans droit de bourgeoisie ».
Comment explique-t-on cette contradiction aussi frappante entre les philosophes du xvrr et du xvir siècles sur le système philosophique de Spinoza ? Pendant que les uns le considèrent comme athée ou matérialiste, les autres le jugent comme l’expression du déisme le plus pur. |
Emile Saisset, traducteur des œuvres de hope l'explique de la manière suivante :
« Les adversaires principaux de Spinoza : n'ont connu de lui « que son premier ouvrage, Traité théologico-politique, dans « lequel il attaque les Saintes Ecritures, produisant des raison- « nements scientifiques basés sur des connaissances linguis- « tiques très solides contre l'authenticité du Pentateuque, prou- « vant que les prophéties ne sont que des illusions ou des « symboles; les miracles, des paraboles ou des faits naturels; « Moïse, un grand politique ; Jésus-Christ, une âme sainte et le « premier des Sages. Il n’y a rien d'étonnant qu'un homme qui « ose exposer de pareilles opinions qui sapaient les fondements « d'œuvres sacrées, telles que la Bible et l'Evangile, dans un « siècle de discipline et de foi, n’ait rencontré que des haïnes et « des anathèmes, tant parmi les catholiques que les protestants. « Il y en a même quelques-uns qui l'ont qualifié d'esprit infernal « et d’ambassadeur soudoyé de Satan, tandis qu’ils ont ignoré « et qu'ils n’ont probablement pas lu son second livre, l’'Ethique, « qui est beaucoup plus important et plus transcendental que « le premier, où il décrit la nature de Dieu, explique l'univers, «en découvre les premiers ressorts, en dévoile le mécanisme, « sonde toutes les profondeurs, pénètre tous les mystères, « n'ignore de rien, ne doute de rien, développe enfin dans « l’ordre inflexible du géomètre et sous les formules invariables
« d’un style algébrique le dogmatisme le plus tranchant, le plus
« vaste, le plus exclusif qui fut jamais. Le xvin® siècle, époque « d'incrédulité et de hardiesse, comprit et suivit le philosophe « profond dans l’Ethique, mais il ne s’intéressa guère à ses exé- « gèses de la Bible et à ses interprétations de l'Evangile de son « Traité théologico-politique ».
C'est précisément au moment critique où se trouvait l’Allemagne, flottant entre la philosophie sensualiste de Condillac et le déisme de Spinoza, que surgit dans son milieu un profond et subtil génie, Emmanuel Kant, dont l'amour de la liberté et de la justice et dont les vertus privées lui gagnèrent l'admiration générale et les sympathies de tous les grands penseurs.
Né én 1724, à Kœnigsberg, Kant était fils d’un sellier et étudia à l’Université de cette ville où il se consacra à l'étude des sciences mathématiques et philosophiques. Pendant quinze ans, il ne put s'élever au-dessus du rang de simple répétiteur. Ce n’est qu'en 1770 qu’il fut nommé professeur de logique et de métaphysique à cette même Université. Doué d'un esprit critique par excellence, il soumit toutes les connaissances hümaines à la critique, mais où il concentra toute sa puissance intellectuelle, c’est dans la métaphysique. Dans cette science spéculative, il est tout à fait innovateur, au point d’avoir produit une véritable révolution.
Il commence d’abord par se séparer des philosophes du xvrre siècle, dont le système était basé dans les mathématiques, suivant l’exemple de l’école de Pythagore qui a donné une explication mathématique dé l'univers et ramené les propriétés des figures géométriques à celles de nombres, cherchant dans les mouvements des astres Comme dans l’organisation des sociétés, les mêmes proportions et les même harmonies que dans les idées morales qui doivent servir de règle de conduite à la collectivité et à l'individu. Kant, au lieu de se servir comme base scientifique, de la méthode géométrique et des lois mathématiques de Descartes, de Spinoza ét de Leibniz, s’est inspiré plutôt des idées philosophiques de Locke et de Condillac qui ont placé la source des idées dans la sensation. [Il reconnut également dans l'exercice des sens la condition du développement intellectuel, maïs il ajoute au nombre des sens connus, le sens commun, le sens intime dont il ne détermine pas la nature. Cependant, tout en reconnaissant le principe utilitaire des chefs de l’école sensualiste, il ÿ associe également celui de l’activité désintéressée, c'est-à-dire l’action morale. Comme point d'appui scientifique à ses investigations métaphysiques, il eût recours aux lois de la physique et de là mécanique céleste, car frappé par la loi de gravitation découverte par Newton, il ne tarda pas à s’apercevoir que les lois de la mécanique céleste étaient également des lois de la pensée, et, après une longue méditation, il arriva à écrire la Critique de la raison pure qui n’est qu’une apologie de la philosophie basée sur la science. Dans ce travail, il admet deux classes de connaissances, l’une qui appartient aux objets de la pensée et qui nous est donnée par l'expérience, ce qu'il nomme la matière ou l'objectif, autre, qui appartient au sujet pensant et que l'esprit tire de son propre fond pour l'ajouter aux données de l'expérience; c’est la forme ou le subjectif. La rai-
son applique la forme à la matière comme le cachet donne son empreinte à la cire. Kant distingue également dans les formes celles qui sont inhérentes à la raison humaine et qu’il nomme des idées a priori. idées pures, catégories, telles que les idées du temps, d'espace, de substance, de causes d’unité, d’existence,
etc….., et d’autres qui nous sont transmises par l'expérience et qu’il
nomme des idées à posteriori. Quand à la faculté d'acquérir des connaissances et à la limite de la connaissance, il déclare que nous ne pouvons rien savoir de la nature de beaucoup de choses avec lesquelles nous croyons être familiers. Tout. ce que nous savons des objets, ce sont plutôt leurs qualités ou leurs manifestations qui arrivent à notre connaissance, mais pas la nature des objets mêmes. Il appelle ces manifestations, phénomènes, tandis que les choses mêmes noumènes. De ceux-ci, nous n’avons aucune certitude de leur existence et Dieu, l’âme et l’univers sont pour nous également des noumènes, n’ayant aucune certitude objective. Avec une imperturbable logique, Kant réunit successivement toutes les propositions de la théologie dite rationnelle et présente trois preuves de l'existence de Dieu, de l’âme et de son immortalité : la preuve cosmologique, la preuve physicothéologique et la preuve ontologique. Quant à la première, elle consiste dans la nécessité pour l’entendement humain d'admettre un Être suprême afin d'expliquer l'existence de l'univers: c’est ce
qu'il appelle la preuve cosmologique. Quant à la seconde, étant
donné l’ordre et l'harmonie qui existent dans l'univers, il doit y
avoir une Cause et cette cause ne peut être que Dieu; c’est la preuve physico-théologique. Quant à la troisième, il y a des jugements a priori Comme il y a des connaissances a priori qui conduisent au concept de l'existence de Dieu; c’est ce qu'il appelle la preuve ontologique.
Kant conclut, après avoir mis à néant toutes ces preuves, qu’au point de vue théorique, il n’y a que trois espèces d'objets de connaissance : les choses d'opinion, les choses de fait, et les choses de foi. Or, l'existence de Dieu n’est, selon lui, ni une chose d'opinion ni une chose de fait, mais seulement une chose de foi. Toutefois, Kant comprend bien sousla dénomination dechoses de fait tous les objets dont la réalité objective peut être prouvée, soit par la raison, théorique ou pratique, soit par l’expérience. Mais la raison ne peut prouver la réalité objective de ses concepts, qu'au moyen d’une intuition qui y correspond. Or, il n’y a qu'une seule idée de la raison qui échappe à cette condition; c’est l'idée de la liberté, dont la réalité objective est établie par la loi
morale. Comme la raison pratique ne peut admettre l’une sans l’autre, l’idée de l'existence de Dieu est nécessaire comme condition suprême de l’accomplissement de notre destination morale ; et Comme la loi morale ou la raison pratique nous assigne une certaine destination à remplir, un certain but à poursuivre, le souverain bien, cette destination ou ce but est impossible sans l'existence de Dieu et sans l’immortalité de l’âme. Mais tout cela n'est qu'une chose de foi que nous ne pouvons démontrer comme des choses de fait par la raison théorique. Pour Kant, il n’y a que la loi morale qui nous impose le sentiment du devoir, appelé par lui l'impératif catégorique, il n’y a que la loi morale basée sur la raison pratique; Car une morale théologique est pour lui impossible, parce que les lois que la raison ne donne pas originairement et dont elle ne commande pas l'exécution, ne peuvent être morales, de même qu'on ne peut concevoir une physique théologique, parce qu'elle n'aurait pas pour bases les lois physiques. En résumé, Kant pense que la connaissance de Dieu est absolument interdite à la raison humaine, et s’il admet la preuve morale, il nous avertit que c’est uniquement pour les besoins de la raison pratique.
Kant reconnaît dans l'esprit trois facultés : la sensibilité, l’entendement, la raison. La sensibilité est passive ; elle recoit, au moyen des affections et des sensations produites en nous par les objets, des intuitions ou représentations. L’entendement est spontané; il groupe et coordonne les matériaux fournis par la sensibilité. La raison est transcendantale, elle dégage les principes, pose les lois de la connaissance.
Mais la raison pure qui nous suggère les idées du moi, du monde et de Dieu, ne nous fournit pas le critérium de la certitude, car ces idées n'ont rien d'objectif, n'étant que relatives à la constitution de l'intelligence humaine. La dialectique, d’après Kant, est impuissante à résoudre les antinomies de la raison pure.
Maintenant, il s’agit de savoir si Kant, en faisant cette concession à l’idée religieuse ou aux principes déistes, a agi par conviction, ou par un sentiment philanthropique, ou par peur de blesser l'opinion orthodoxe et d’entrer en conflit, avec les autorités. Pour éclairer cette question, il mérite de rappeler le fait suivant : Kant avait publié son traité de Crilique de la raison pure, en 1781, mais ayant été écrit dans un style un peu Confus, et développé dans des termes tout particuliers à lui, il ne fut lu ni connu que par ses élèves, n'appelant
l'attention publique qu’en 1789, lorsque quelques penseurs curieux, enthousiastes de la nouvelle doctrine, le firent connaître dans des recueils scientifiques, en y ajoutant des commentaires et en le soumettant à une étude critique sérieuse, ce qui n'a pas manqué de provoquer des polémiques et des controverses de tous les côtés, au point qu'il n’y eût pas un journal, en Allemagne, qui n'ait parlé de la philosophie de Kant, provoquant de l’enthousiasme chez les uns et de l’'animosité chez les autres. Ce fut une vraie révolution intellectuelle dans le monde des penseurs, qui produisit en même temps la mauvaise humeur mêlée d’exaspération parmi les bons croyants. L'auteur du rationalisme absolu même, très impressionné de l'effet moral de son œuvre, crut bien faire d’atténuer le choc produit paï la Critique de la raison pure, en publiant un autre traité intitulé : Critique de la raison pratique, comme suite à son premier traité, ayant pour but d'établir les lois de la volonté, et de lui fournir des principes indépendants de toute condition empirique. Lier
Il est vrai qu’à la fin du xvin* siècle, l’autorité ne disposait plus en faveur de l'intolérance des mêmes armes qu'au temps de Spinoza ou à la fin du xvrre siècle, mais les classes dirigeantes de la société, toujours imbues des idées traditionnelles, ont été encore assez puissantes pour agir sur les autorités administratives pour empêcher la propagande d'idées aussi révolutionnaires que celles de Kant et de son école. En effet, c’est ce qui est arrivé à son élève et continuateur, Jean Gottlieb Fichte. Celui-ci, né en 1762 d’une famille pauvre, étudia à l’université de Kœnigsberg, sous la direction de Kant. A sa sortie de l’Université, disposant de peu de moyens, il fut obligé de se placer comme précepteur dans une famille polonaise, à Varsovie. Bientôt après, il rentra à Kæœnigsberg où il fut l'hôte de Kant. Malheureusement, la situation pécuniaire de celui-ci n'était pas assez favorable, pour secourir-efficacement son élève favori; il ne jouissait pas non plus d’un prestige suffisant pour lui procurer une place lucrative. Finalement, après quelques luttes, F ichte put obtenir la chaire de philosophie. de Iéna, devenue vacante par le départ de Reinhold en 1794. Là, il excita un grand enthousiasme parmi ses élèves, tant par son éloquence que par la nouveauté de ses idées, et ne tarda pas longtemps de se faire connaître par ses écrits philosophiques. Il publia d’abord la Critique des révélations, ensuite les Principes fondamentaux de la doctrine de la science. De même que son maître, il soutenait que notre intelligence est limitée et impuissante à démontrer l'infini ou l'existence de