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LES GRECS ET LES SÉMITES 271 Dieu, mais il a fini par modifier la philosophie de Kant et construire un système de philosophie à lui, qu’il tira de la conscience du moi. L’essence du moi, d’après lui, consiste dans le fait d'avoir la conscience de soi, et par suite il conçoit ce qui n’est pas le moi, c’est-à-dire le monde extérieur et même le moi absolu, l'infini. Ce n’est plus le moi humain, c’est Dieu. Mais le moi humain issu de Dieu, vivant en Dieu, reproduit en lui-même le moi divin au moyen de l'intuition intellectuelle. On voit bien que Fichte, au lieu de partir du fait de la conscience, part de l'activité de la pensée se repliant sur elle-même, en faisant du subjectif, l’objectif. Malheureusement, malgré son mérite personnel, sa haute intelligence et sa puissance inépuisable de travail, à cause de ses idées avancées en matière de religion, de son caractère intransigeant et de ses manières hautaines, il se fit beaucoup d’ennemis, eut des démélés avec les autorités, et fut obligé de donner sa démission malgré les dispositions bienveillantes de Herder et de Gœthe pour lui.
Il en résulta que l'opinion générale des penseurs de l’Allemagne, effrayés des conséquences des. doctrines démolissantes de Kant, de même que de l’idéalisme transcendantal de F ichte, s'est incliné plutôt en faveur du spinozisme. En effet, Schelling (1775-1854), l'élève et plus tard le successeur de F ichte, à Iéna, est le représentant le plus pur du panthéisme de Spinoza, avec la différence que le sien est plus savant, en s'appuyant sur les découvertes de la science moderne, et en l’harmonisant avec les lois physico-biologiques. En philosophie, il admet l’idéalisme de Fichte, sous le nom d'identité absolue : « Tout est moi ; l’absolu qui équivaut à l’universalité des choses dans lesquelles s’identifient la nature et l’esprit, le réel et l’idéal, l'objet et le sujet, est l'unité primordiale », de manière que les lois qui président à l’évolution de l'esprit sont identiques à celles qui régissent l’évolution de la nature. C’est le spinozisme le plus pur!
LA SEPTIÈME PHASE D'ÉVOLUTION HUMAINE INITIÉE A LA FIN DU XVIII SIÈCLE PAR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Il est incontestable que jamais un événement politique n’a exercé une influence aussi profonde dans l’histoire de l'humanité que l’œuvre de la Révolution française à la fin du xvrrre siècle. Bien que Jésus-Christ eût déjà posé le principe de la liberté morale, de la fraternité et de l'égalité parmi les hommes
comme base fondamentale du règne de la justice sur la terre, ce principe a eu besoin de dix-huit siècles pour germer, se développer et porter ses fruits, car ce ne sont que les auteurs de la Révolution française qui ont réalisé cet idéal en proclamant par un vote solennel de l’Assemblée Constituante les droits de l'homme, l'égalité des hommes devant la loi et la fraternité sociale. Grâce aussi aux écrivains français du xvui® siècle, qui ont préparé le terrain en combattant par leurs écrits les préjugés de race et de croyance, enracinés depuis des siècles dans la mentalité de toutes les nations européennes. Le vote de l’Assemblée a
été presque unanime.
Chose singulière ! Pendant que les encyclopédistes français déployaient une activité vigoureuse, avec un zèle de plus en plus croissant en faveur du perfectionnement de l’espèce humaine, les
penseurs allemands hésitaient à mettre la classe bourgeoise dans
le secret de leurs aspirations vers un idéal supérieur. Ce manque d'énergie avait non seulement contribué au ralentissement du mouvement intellectuel dans les centres universitaires, mais aussi à la multiplication des mesures de rigueur de la part des autorités gouvernementales, pour empêcher l'expansion de la libre-pensée, avec la circonstance aggravante, que parmi les milieux intellectuels se trouvaient des hommes de prestige, qui effrayés du courant envahissant des idées modernes qui menacaient de ruine l’ancien régime, fondèrent l'école du Romantisme, laquelle, s'inspirant dans les doctrines de Rousseau, qui cherchaient le progrès et la perfection humaine dans l'amour de la nature et dans le culte d’un sentimentalisme instinctif, s'efforça de rétablir le spiritualisme du moyen âge et de prendre pour modèle, l’art chrétien et même la poésie de la même époque.
Dans ce but, on fit traduire les ouvrages de Calderon de la Barca pour faire admirer la poésie de l’âge de la chevalerie et du monachisme. Il ne manqua pas de poètes allemands qui imitèrent la poésie espagnole en écrivant des drames, des romans et des poésies lyriques de tendance mystique, prétendant rajeunir la poésie nationale allemande en la trempant dans le spiritualisme du moyen âge. Les représentants de cette Ecole se trouvaient tant à [éna qu’à Berlin. Parmi eux, figurent, en première ligne, Tieck, Friederic Schlegel, Novalis, Werner, etc., qui ont commencé par se consacrer à la traduction d'œuvres littéraires étrangères de tendance spiritualiste et ont fini par embrasser le catholicisme.
Il s’ensuivit que les chefs de cette Ecole :qui avaient au
commencement pour but apparent de fortifier le sentiment religieux en Allemagne, ont plutôt contribué à arrêter l’évolution de la liberté morale et de la liberté de la pensée. Ce n’est que plus tard, au commencement du xix° siècle, que l'influence croissante de Goethe et de Schiller a réussi à ruiner complètement l'édifice du romantisme élevé par Schlegel et Tieck, à rétablir l'école classique basée dans la culture grecque et à inaugurer une ère nouvelle dans la littérature allemande.
Il n’y a pas de doute que le régime de despotisme et d’intolérance mis en vigueur dans tout le xvire siècle par les princes gouvernants de l'Allemagne, n’a beaucoup contribué à alimenter la culture mystique dans certains milieux intellectuels et à conserver l’âpreté des mœurs populaires. Comme preuve à l'appui, il suffit de citer le fait suivant : Frédéric le Grand promulgua,
-en 1750, un règlement général à l'égard des sujets juifs de son
royaume, contenant les dispositions les plus arbitraires : les Juifs restent exclus des corporations, de l’agriculture, de plusieurs branches de commerce; le Leibzoll (péage personnel) est maintenu; les communautés sont solidaires des délits commis par leurs membres ; chaque Juif, lors de son mariage, est tenu d'acheter aux manufactures royales une certaine quantité de porcelaine destinée à l'exportation. D'un autre côté, les Israélites
allemands enfermés dans leur ghetto et dirigés par des rabbins
superstitieux se séparèrent volontairement de la Société chrétienne plongée encore dans les ténèbres épaisses du moyen âge et remplie des préjugés les plus haineux qu’on puisse penser. Le plus grand optimiste n’aurait pas osé penser que d’un milieu aussi obscur, il puisse sortir une grande lumière, tel que le fut
Moïse Mendelssohn. Né en 1729, à Dessau, d’une famille très
pauvre, il vint tout jeune à Berlin où il suivit, au commencement, les cours d’une école talmudique. Mais sa soif ardente de savoir lui fit chercher le commerce des hommes de science. La première connaissance qu'il fit fut celle d’un certain Israël Zamozy, émigré polonais, savant et très versé en sciences mathématiques, qui lui enseigna cette science.
Le jeune Mendelssohn profita également de la connaissance d'un jeune médecin nommé A. Kisch, qui lui apprit le latin. A peine s’était-il initié dans cette langue, il commenca à lire des classiques latins et une traduction latine d’un livre philosophique
de Locke intitulé Essai sur l'entendement humain, ce qui exerça
une grande influence sur l’évolution philosophique de son esprit qui s'était déjà, auparavant, familiarisé avec la philosophie de