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LES GREGS ET LES SÉMITES

Maïmonide exposée dans le Moreh Nebuchim. Plus térd. il fit la

connaissance d’un étudiant en médecine nommé Salomon Gumperz, qui lui enseigna le français et l'anglais et qui, en même

temps, développa chez lui le goût pour les sciences en lui faisant connaître les ouvrages philosophiques de Leibniz. La sympathie que le jeune Mendelssohn inspirait à Gumperz fut tellement grande que celui-ci le présenta à ses professeurs et à Maupertuis, le président de l’Académie des sciences de Berlin. Après sept années d’un travail assidu et d’une vie remplie de privations, il entra comme précepteur, à Berlin chez un riche industrielen soies; nommé Isaac Bernhard, qui, quatre ans après, le nomma teneur de livres et plus tard, son fondé de pouvoirs et finalement associé. Gumperz l’avait également présenté à Lessing comme grand joueur aux échecs, Lessing conçut une grande admiration pour le caractère de Mendelssohn et une amitié étroite se lia entre les deux, au point que Lessing mit bientôt en scène le beau drame Nathan le Sage, dans lequel apparaît un philosophe juif, conseil-

ler intime du sultan, qui donne aux chrétiens et aux mahomé-

tans d’éloquentes lecons de tolérance. Mendelssohn profita également de l’amitié de Lessing pour s'approprier la pureté et la clarté du style, ainsi que pour écrire l'allemand aussi pur et aussi correct que possible. En effet, ses débuts littéraires révélè-

rent ses remarquables qualités d'écrivain. Il devint bientôt collaborateur à des revues importantes et son Mémoire philosophique

sur la Certitude remporta le prix dans un concours ouvert par

l'Académie de Berlin. Mais le livre qui appela surtout l'attention

du monde littéraire et qui obtint un succès universel fut son Phédon ou l’immortalité de l’âme. Cet ouvrage fut traduit en plu-

sieurs langues et l’auteur fut considéré comme une des célébrités scientifiques de Berlin. Il écrivit ensuite des Lettres sur les.

Sentiments qui forment la base de la critique philosophique et

esthétique de l'Allemagne. Sur les conseils de Lessing, il publia

une traduction allemande du Discours sur l'inégalité parmi les

homimes, de J.-J. Rousseau. Les plus illustres littérateurs de : l'Allemagne cultivèrent son amitié. L'Académie de Berlin vou-

lut l'élire parmi ses membres, mais Frédéric-le-Grand raya son nora sur la liste de présentation, non seulement parce que Mendelsshon était juif, mais parce qu’il avait osé critiquer les vers du roi-philosophe. Plus tard, Mendelssohn, Lessing et Nicolaï, le fameux libraire de Berlin, publièrent une bibliothèque des Belles-

Lettres et des Beaux-Arts. Ses lettres sur la littérature moderne

furent une des publications les plus importantes du journalisme

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allemand. En même temps, Mendelssohn fit tous ses efforts pour

relever le judaïsme aux yeux de la société chrétienne par ses

écrits apologétiques et par la moralité exemplaire de sa vie privée et publique. Dans le but de mettre ses coreligoinnaires en

‘rapport avec la culture allemande et de les faire sortir de l’isolement dans lequel ils vivaient, il fit une traduction allemande du

Pentateuque et des Psaumes.

Cette traduction parut à partir de 1776 avec un commentaire hébreu dû à la plume de plusieurs amis de Mendelssohn. Ce fut un événement historique, car il contribua d’abord à répandre parmi ses coreligionnaires la connaissance de la langue allemande, ensuite à propager l'amour de l'étude de la Bible et de la grammaire hébreu au lieu de celle du Talmud. En effet, presque toute la jeunesse israélite de Berlin, stimulée par les écrits de Mendelssohn, entra avec enthousiasme dans la voie du pro-

grès. Dans ce but, Mendelssohn contribua puissamment à la

fondation d’une école libre israélite, à Berlin, en 1781, dans laquelle on enseignait non seulement la Bible et la littérature hébraïque, mais aussi l’allemand et le français, en même temps

que des connaissances techniques de toute sorte. Dans les der-

nières années de sa vie, il s’est occupé beaucoup des moyens d'émancipation des israélites. Il profita de l’occasion que ses coreligionnaires d'Alsace s’adressèrent à lui, pour rédiger un mémoire au Conseil d'Etat de France en leur faveur, et considérant que ce mémoire écrit par la main d’une haute personnalité : chrétienne atteindrait mieux son but, il persuada son ami Christian William Dohn, historien et écrivain politique bien connu, pour qu'il fasse ce travail. Inspiré par un idéal humanitaire, Dohn écrivit deux volumes sur l'émancipation des Juifs, où il D'ooue des raisons d'humanité et de justice et même politiques, - pour élever le niveau de culture des Juifs en Allemagne, par la création de nombreuses écoles élémentaires et par leur admission dans les écoles chrétiennes. Cet ouvrage, qui eut deux éditions, avait beaucoup appelé l'attention en Allemagne, et soulevé des protestations de la part des antisémites. Ce livre a toujours contribué à affaiblir l'effort du parti orthodoxe et intolérant et a eu pour effet immédiat la fondation d’un organe intitulé Le Nouveau Judaïsme et la création des écoles élémentaires, à Berlin. Malheureusement, la traduction française fut arrêtée aux portes de Paris par suite d’un défaut de formalités : mais le hasard voulut que deux hommes dont l’un, d’un grand génie, èt l’autre d’une grande élévation d'esprit, le comte de Mirabeau et

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l'abbé Grégoire, missent en jeu tout leur talent pour battre en brèche les préjugés du moyen âge qui refusaient aux israélites le droit de citoyen. Mirabeau, pendant une mission secrète à Berlin, s'était lié avec Dohn et plusieurs israélites de distinction, et à sa rentrée en F rance, il fit connaître dans un écrit contenant des faits très intéressants. le mouvement de réaction en faveur des israélites, qui commençait de l’autre côté du Rhin. Vers le même temps, la société royale des sciences et des beaux arts de Metz fit de la question juive l’objet d’un concours littéraire. Neuf mémoires furent déposés (1787), dont aucun ne parut mériter le prix et la question fut prorogée à l’année suivante. Cette fois, le prix fut partagé entre trois concurrents, parmi lesquels il mérite surtout de fixer l'attention sur le mémoire de l’abbé Grégoire, lequel, s'inspirant de la lecture de l'Evangile consacra sa vie à la défense des faibles, des prolétaires, des juifs et de tous les damnés d’ici-bas (1).

Bien que les opinions émises par l’abbé Grégoire fussent considérées comme des utopies, le temps ne tarda pas à lui donner

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raison; car un des premiers principes proclamés par l’Assemblée

Constituante fut celui de la liberté absolue de conscience, d’après laquelle nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leurs manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la loi.

Toutefois, cette déclaration catégorique de l’Assemblée se heurta aux difficultés locales et préjugés invétérés parmi les habitants de l’Alsace où la population juive atteignait environ 20.000 âmes et où elle provoqua des désordres et des émeutes populaires. L'Assemblée, s'étant émue de cet état, l'abbé Grégoire fut le premier qui fit entendre une protestation indignée contre

ce commencement de persécution religieuse. «Ministre d’une

religion qui regarde tous les hommes comme frères, j'invoque, dit-il, l'intervention de l'Assemblée en faveur d'un peuple proscrit'et malheureux. » L'Assemblée avait approuvé les paroles de Grégoire, mais sans rien décider sur l'affaire de l'émancipation. Ce n’est que le 27 septembre 1791, quelques jours avant la séparation de l’Assemblée, que l'émancipation compiète des Israélites fut votée à l’improviste et presque sans débat. Grâce à l’intervention de Duport qui monta à la tribune, en réclamant que toute opposition à la concession des droits politiques des citoyens en raison de leurs croyances est une violation de la Constitution

(1) Louis Blanc. Révolution française, I, 353.

elle-même, l’Assemblée vota sans autre discussion la proposition Duport, ainsi conçue :

«L'Assemblée Nationale considérant que tout homme réunissant les conditions nécessaires pour être citoyen français, prétant le serment civique et s’engageant à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu’elle assure. » Elle révoqua en même temps les ajournements et exceptions insérés dans de précédents décrets.

Toutefois, bien que l'émancipation légale des Juifs de France fut un fait accompli, le terrain n’était pas préparé pour qu’une telle loi entre de suite en vigueur, car, ni les mœurs de la population d'Alsace n'étaient suffisamment adoucies pour reconnaitre comme égaux les inférieurs d'hier, ni l’état de culture, ni les coutumes des Israélites d'Alsace étaient assez avancés pour jouir du droit de citoyens français. Cependant, les classes les plus aisées et les plus éclairées, surtout les Juifs bordelais d’origine hispano-portugaise, ne voulaient pas continuer plus longtemps à jouer un rôle de parias et d’humiliation, qu’ils avaient été obligés de subir pendant plusieurs siècles. De plus, Isaac Berr, ancien fournisseur des armées de Louis XV, adressa à ses coreligionnaires une lettre pleine d’élévation, leur recommandant de se montrer dignes de leur situation nouvelle. Cet appel ne resta pas sans écho. Les Juifs de France ne marchandèrent ni leur sang ni leur argent pour défendre contre l’Europe coalisée le territoire de leur nouvelle patrie ; la communauté de Bordeaux à elle seule versa 100.000 francs à titre de contribution patriotique. Toutefois, une circonstance assez grave survint quelque temps après, qui mit la situation en danger. Une quantité de biens nationaux confisqués à l'Eglise et à la noblesse étaient à vendre et les paysans d'Alsace, désireux de les acquérir, manquaient des capitaux nécessaires. Les Juifs les leur avancèrent sur hypothèque à un taux fort élevé autorisé par la loi. Au bout de quelques années, les paysans, incapables de s’acquitter de leurs engagements, craignant d'être expropriés de leurs champs, élevaient des plaintes qui finirent par arriver aux oreilles de l’empereur Napoléon, qui rendit un décret de suspendre pour un an l’exécution des jugements rendus en faveur des prêteurs israélites dans les départements du Haut et du Bas-Rhin.

Cette mesure n'était que le préambule d’une réorganisation complète du culte juif en France, où Napoléon apporta son esprit d'ordre, d’hiérarchie et de centralisation. Il convoqua à Paris

une assemblée de notables juifs pour délibérer sur les moyens.

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d’améliorer les conditions intellectuelles et morales des citoyens juifs et de répandre parmi eux le goût des arts et des métiers utiles. Quand les notables eurent à peu près rempli leur tâche, l'empereur convoqua une nouvelle assemblée d’un caractère plus solennel, composée pour un tiers des membres laïques et le reste de rabbins. Il lui donne le nom de Grand Senhedrin. Cette assemblée fut chargée de convertir les réponses des notables en décisions religieuses, ayant force légale pour toutes les communautés israélites. Cette résolution forme une espèce de Concordat qui est aujourd’hui la base de l’organisation spirituelle du judaïsme français. Tout rabbin qui enfreint ce code est déchu de ses fonctons. C’est ainsi que le Premier Empire, en même temps qu'il a détruit la souveraineté divine des rois, a substitué à la notion de l'Etat-Providence, absorbant tous les droits des citoyens, celle de l'Etat purement humain et laïque, basée sur le contrat social, où l’on ne demande pas compte aux hommes de leurs croyances intimes ni de leur manière de penser, reconnaissant également

des droits égaux à tous les citoyens, à condition qu'ils remplissent

leurs devoirs. Il en résulta que dans tous les pays de l’Europe qui se trouvaient sous la domination française, tels que l'Italie, une grande partie de l'Allemagne et de la Pologne, la Belgique et la Hollande, l'égalité des cultes fut proclamée et les Juifs jouirent partout du droit de citoyens. |

Quant à l'Allemagne, le régime libéral introduit par la Révolution française n'a pas trouvé de grandes difficultés pour s’y acclimater ; Car dans un Etat gouverné par un régime despotique où la plupart des citoyens ne jouissent que de droits civils et politiques très restreints, et où la volonté des princes et l'arbitraire occupent la place des lois, il est tout naturel que l’armée française, victorieuse, y ait été regardée plutôt avec sympathie par les classes populaires qui se sentaient opprimées par l’atmosphère asphyxiante du régime féodal. En effet, ce ne fut qu'une partie très limitée de la nation, la classe intellectuelle, qui avait encore conservé la confiance dans une Prusse bien organisée physiquement et intellectuellement pour réformer l'Etat allemand sur de nouvelles bases et créer une nouvelle patrie allemande. C’est ainsi qu'après la bataille d'Iéna, une députation d'hommes d'élite, de l'Université de Halle, à la tête de laquelle se trouvait Guillaume

de Humboldt se dirigea à Berlin et se présenta au roi en lui

exprimant en des termes très chaleureux ses sentiments patrioti-

ques et en lui faisant comprendre qu'un Etat, après avoir perdu,

ses forces physiques, doit les remplacer par des forces intellec-

he

+ LES GREGS ET LES SÉMITES 279 tuelles. Le roi, impressionné par cet appel patriotique, chargea Humboldt de réunir tous les éléments pour fonder une Université

allemande à Berlin et d'y concentrer toutes les forces vitales du

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