‹ Les Grecs et les Sémites dans l'histoire de l'humanitéChapitre 76 sur 106 · LES MÈRE ÊE LES SÉMITES · texte numérisé non relu

LES MÈRE ÊE LES SÉMITES

toire. Il en profita pour se prononcer avec toute franchise sur les questions les plus épineuses. En parlant de la religion, il dit: € Parvenue à la religion, l'humanité est arrivée bien haut, mais

« a-t-elle atteint sa borne infranchissable ? Toute vérité, c’est-à- « dire, tous les rapports de l'homme et du monde à Dieu sont

« déposés, je le crois, dans les symboles sacrés de la religion.

« Mais la pensée peut-elle s'arrêter à des symboles ? L’enthou- « siasme, après avoir entrevu Dieu dans le monde, créa le culte « et dans le culte, il voit Dieu encore. La foi s'attache aux sym- « boles; elle y contemple ce qui n’y est pas, ou du moins ce qui € n’y est que d’une manière indirecte et détournée : c’est là préci- « sément la grandeur de la foi de reconnaître Dieu dans ce qui, € visiblement, ne le contient pas. Mais l'enthousiasme et la foi ne « sont pas, ne peuvent pas être les derniers degrés du développe- « ment de l'intelligence humaine. En présence du symbole, € l’homme, après l’avoir adoré, éprouve le besoin de s’en rendre

ie compte. Se rendre compte, Messieurs, c’est une parole bien . € grave que celle que je prononce! À quelles conditions, en effet, «se rend-on compte? À une seule, c’est de décomposer ce dont on

€ veut Se rendre compte; c’est de le transformer en pures conceptions

€ que l'esprit examine ensuite, et sur la vérité ou la fausseté desquelles

€ tl prononce. » Cousin continue: « Mystère est un mot qui appar- € tient, non à la langue de la philosophie, mais à celle de la reli-

. € gion. Le mysticisme est la forme nécessaire de toute religion,

« en tant que religion ; mais sous cette forme sont des idées qui « peuvent être abordées et comprises en elles-mêmes. Si la forme

20 est sainte, les idées qui sont dessous le sont aussi : ; et ce sont «ces idées que la philosophie dégage et qu’elle considère en elles- € mêmes. Or, le droit comme le devoir de la philosophie est,

« sous la réserve du plus profond respect pour les formes reli-

€ gieuses, de nerien comprendre, de rien admettre qu’en tant que

€ vrai en soi et sous la forme de l’idée. » C’est affirmer clairement la souveraineté de la philosophie et son indépendance de la reli- | glon. En d’autres termes, Cousin a réussi à faire sortir la philo-

E sophie française des bras du sensualisme pour la livrer après au

panthéisme. Maïs il ne resta pas longtemps attaché aux doctrines spinozistes et de Schelling; il remonte l’histoire jusqu’à arriver

. à Descartes et il recule jusqu’à Platon avec tendance à s’appro-

- Cher de plus en plus du catholicisme. Il publia pendant sa dernière étape d'évolution un livre sur le Vrai, le Beau et le Bien, le premier est objet de la raison spéculative et principe de Ia science ;

le second, objet de la raison SNS é principe de l’art, et le

troisième est objet de la raison pratique ou conscience et principe de la morale. :

Cette évolution rapide de Cousin lui fait parcourir progressivement tous les systèmes philosophiques de l’histoire ; il les critique l’un après l’autre et s'attache plus tard à un seul pour l’abandonner ensuite et les relier tous dans un système unique où doivent se réunir tous leurs éléments: c’est ce système qu'on a appelé l’Éclectisme dont il fut le chef le plus autorisé. Cette évolution miraculeuse a valu à Cousin l’accès aux plus hautes fonctions de l'Etat: conseiller d'Etat, membre du Cônseil supérieur de l’Université, membre de l’Académie française et des sciences morales et politiques ; plus tardi1l futnommé directeur de l'Ecole Normale et pair de France. De temps en temps, il faisait entendre sa voix en défense des principes éclectiques dominant dans les sphères gouvernementales. Finalement, sous le ministère Thiers, en 1840, il fut nommé ministre de l’Instruction publique. Mais malgré ses bonnes intentions de réformer l’Université dans un sens libéral, ses projets restèrent stériles, et malgré ses efforts pour se réconcilier avec le parti conservateur, il, fut toujours combattu avec ardeur par les députés catholiques qui n'avaient aucune confiance en son caractère versatile. Pendant ses huit mois de ministère, il a écrit un catéchisme éclectique intitulé Livre d'instruction morale et religieuse à l'usage des écoles primaires, élémentaires et supérieures, mais dont la première édition fut détruite par ordre des évêques.

Quelle que soit la valeur morale de Victor Cousin, il faut reconnaître que, bien qu'il n’ait pas réussi à fonder une doctrine philosophique à lui, il a contribué efficacement à répandre un esprit rationaliste parmi la jeunesse française, esprit qui a dominé toute une école et un enseignement officiel pendant plus d’un quart de siècle. Un de ses adversaires les plus grands, Amédéede Margerie, avoue que, comme chef du rationalisme en France, Cousin avait réussi, dans des lecons demeurées célèbres, à faire entre la philosophie et le christianisme, le partage des âmes, à celui-ci, la plèbe, à celle-là, les patriciens de l'intelligence. L'influence de l'école : éclectique avait tellement grandi, tant dans les sphères intellectuelles que dans les cercles politiques, que les chefs catholiques n’hésitèrent pas à entrer en négociations avec les chefs de l’école pour arriver à un compromis entre les deux partis. L'école se prêta d'autant plus volontiers à une entente avec l'Eglise qu'un livre de Michelet, intitulé Du Prêtre, de la Femme et de la Famille, avait produit un effet déplorable sur la plupart de ses membres

| LES GRECS ET LES SÉMITES 289 qui craignaient les dangers sociaux et moraux d’une croisade anti-chrétienne de la part du parti démocratique. Toutefois, bien qu'il ne s'agissait que d'établir les conditions pour une entente, ce furent précisément ces conditions posées par l’école éclectique qui firent échouer le projet. Ces conditions furent : respect prati. que pour le christianisme, liberté entière d’une éducation rationnelle de la jeunesse sur la base de la philosophie qui admet bien Dieu et la Providence en fait de surnaturel, les miracles éternels et perpétuels de la création, et la révélation de Dieu par les lois de la nature qui témoignent de sa puissance, de son intelligence, de sa sagesse et de sa bonté. On a bientôt vu qu'il était chimérique et ridicule l’idée d’une entente entre la philosophie et l'Eglise qui se-reconnait comme l’unique dépositaire des vérités révélées. Si l’on pense que les représentants de l’école éclectique furent tous des hommes très pondérés, très savants et en même temps très chrétiens, dans Je sens de l'Evangile, reconnaissant Dieu comme principe supérieur d'amour, de justice et de bonté, tels que Jouffroy, Saisset, Jules Simon et Janet, et que malgré leurs hautes qualités morales et intellectuelles, ils n’ont pas réussi à s'entendre avec les chefs catholiques, il est inutile et même chimérique d'espérer que cette entente puisse jamais se faire par un acte Spontané, inspiré par la raison et par l'amour de la paix sociale. La seule chose qu'il soit permis d'espérer, c’est qu'avec le progrès de la science, avec la diffusion de l'instruction parmi les masses, avec le changement des conditions économiques des peuples et avec la suppression forcée des armées permanentes, les gouvernements et les parlements, conscients de leur mission éducatrice de l'humanité, se décideront à diriger tous leurs efforts vers le but de supprimer les guerres de race, de classe et de religion et d'établir sur une base solide de la’paix sociale fécondée par le sentiment de la solidarité humaine qui fut, dès son origine, le principe et le but du Christianisme.

Quoi qu'il en soit, il est incontestable que la France est, parmi tous les pays de l'Europe, le seul où pendant le xix: siècle, s’est poursuivie avec acharnement la guerre entre les défenseurs du pouvoir politique associé à l'intolérance religieuse et ceux de la liberté de conscience et de la liberté civile, ou soit entre la théologie et la science. C’est aussi la France qui a subi plus qu’un autre pays, de fortes secousses morales et matérielles, desquelles elle a toujours su se relever avec éclat, grâce à son énergie morale et à la confiance aveugle dans sa mission humanitaire. . Bien que les hommes à la tête de la réaction n'aient jamais | | 19

manqué de profiter des moments de crise nationale pour impressionner les esprits par le fantôme de l’expiation des péchés et des crimes de la Révolution, les hommes d'élite ayant compris que la France avait besoin de plusieurs années de repos physique et moral pour se recueillir ont supporté avec calme les mesures réactionnaires des premiers temps de la Restauration, sans jamais oublier les premiers exploits des défenseurs de la liberté et des droits de l’homme, lorsque l’armée républicaine, bien que désorganisée au commencement, avait su combattre les armées bien organisées de la réaction en Vendée, repousser en même temps victorieusement les armées étrangères coalisées et lorsque Napoléon, pendant tout le temps qu'il est resté au service des idées de la Révolution, a pu imposer sa volonté à toute l'Europe en propageant le principe de l'égalité des hommes et en anéantissant le principe de la souveraineté divine des monarchies, sa gloire n'ayant commencé à ternir et ses succès d'autrefois ne s'étant transformés en déroutes qu'après avoir cessé de servir les intérêts de la France et n’avoir en vue que ses intérêts dynastiques. Il en résulte que malgré tous les efforts de la réaction, les principes de la Révolution avaient pris des racines trop profondes en France pour succomber aux assauts des défenseurs de l’ancien régime. Même l'Angleterre qui avait longtemps lutté contre les idées de la Révolution française avait subi malgré elle leur influence, ayant fini par proclamer l'égalité des confessions religieuses devant la loi et par réaliser graduellement la sécularisation de l'Etat, tandis que l'Allemagne et l'Autriche, où l'esprit féodal restait encore vivant et où les classes cultivées étaient imbues de romantisme, n’ont pas pu secouer la poussière médiévale et la mentalité d’une civilisation surannée, et se sont toujours refusées d'accorder le droit intégral de citoyen, sans entraves et sans restrictions, aux israélites de leur pays. Heureusement, il y a une loi d'évolution humaine à laquelle aucune nation ne peut se soustraire impunément pendant longtemps: tout progrès social, soit intellectuel, soit économique, sôit moral, constitue une force équivalente à l'énergie potentielle accumulée dans le sein de la collectivité pendant de longues années, selon la somme de travail fourni par un plus ou moins grand nombre d'individus qu’elle renferme. Comme chaque progrès, n'importe l’ordre dans lequel il se vérifie, porte préjudice à une partie de la collectivité, celle-ci met naturellement en jeu, surtout si elle dispose du pouvoir, tous les obstacles possibles pour l’arrêter en chemin, mais jamais une force brutale, pour violente qu'elle soit, ne sera ca-

LES GRECS ET LES SÉMITES 291 pable de mettre une barrière efficace pendant longtemps contre une force vivante engendrée par l'effort de la raison et du sentiment d’une collectivité. Celle-ci, pourrait être bien comprimée ou inhibée pendant un certain temps, mais le moment arrive où son ressort se détend et la force, jusqu'alors latente, devient libre et démolit toutes lès barrières pour ouvrir largement la voie au progrès qui passe par dessus des décombres pour s'installer à la place d'honneur réservée à toutes les idées directrices de l'humanité.

En effet, la Restauration, pleine d'espoir de s’éterniser sur le trône de France, n'ayant pas compris la nécessité de s'adapter au nouveau milieu créé par les idées de la Révolution, futbalayée par le courant des idées modernes et un nouveau régime fut institué par la Révolution de 1830. Maintenant, ce n’est plus une charte accordée par la royauté, c’est une constitution imposée par le peuple au roi. Cette charte ne reconnaissait pas de religion d'État ; elle octroyait la liberté de la pensée, de la presse, du culte et de l’enseignement. De plus, elle proclamait l’incompé- - tence de l’État en fait de doctrines. Malheureusement les deux partis, les légitimistes' d’un côté et les républicains, de l'autre, pour exciter les passions populaires, finirent par donner lieu à des émeutes, en Vendée, à Lyon et à Paris même. Le nouveau régime eut besoin de quelques années de lutte pour s’affermir. Ce n'est qu'en 1833 qu'on est arrivé à s'entendre pour voter une

nouvelle loï électorale capable de donner une Chambre qui soit la vraie expression d’une représentation nationale. Après de longues discussions, on s’est mis d’accord pour adopter le cens électoral de 200 francs pour les électeurs et de 500 francs pour les élus. Après avoir aboli l’hérédité de la Chambre des pairs, on a convenu que la Chambre haute votât l'élection à vie de ses membres, mais en abandonnant au roi le choix des candidats. Toutefois la lutte resta engagée entre le régime constitutionnel et l’absolutisme, et comme le gouvernement s’appuyait sur la classe moyenne, c'est la bourgeoisie et la classe des travailleurs qui en tirèrent le meilleur parti. En effet, c’est l’industrie, le commerce et l’agriculture qui devinrent plus prospères que jamais. Dans ce même but, le roi avait demandé à la Chambre 100 millions pour être employés aux travaux publics, il s’est efforcé également de compléter la conquête de l’Algérie et de construire un grand réseau de Chemins de fer ; de plus il a exercé toute son influence pour consolider la paix à l’intérieur et a contribué par l’abstention complète de la France dans les affaires des autres pays à maintenir la paix en Europe. Les grandes puissanceseuropéennes

en profitèrent pour imposer le régime de l’absolutisme aux petits pays voisins qu'ils exploitaient à leur gré, l'Autriche à l'Italie et la Russie à la Pologne. Quant à la France, avec le nouveau régime établi sur la base des idées de liberté et de justice sociale, le commerce et l’industrie commencèrent à prendre un très grand essor et les conditions économiques de la nation subirent un changement radical. D'un autre côté, l'augmentation de la population ouvrière a donné lieu à un état d'esprit populaire nouveau avec des besoins nouveaux et des aspirations nouvelles : et les hommes de science qui cultivaient l'économie politique, se sont donnés maintenant à l’étude de l’économie sociale, dans le but d'améliorer les conditions morales, matérielles et intellectuelles des classes inférieures.

Toutefois, il convient de rappeler que ces questions sociales ont été déjà étudiées en France, par Fourier (1768-1837) et Saint-Simon (1760-1825), à l’époque où l’œuvre de la Révolution fut mise à exécution. Le premier, fondateur de l’école des économistes réformateurs, se proposait de fonder un ordre social nouveau ayant pour base l'association des hommes en possession de capital, de travail et de talent. Il les distribuait par groupes, séries el phalanges, au moyen de l'attraction passionnée, formule dont il se sérvait comme symbole d’une loi de l’humanité. Le second, fondateur d’une école appelée industrielle, avait pour but d'améliorer au moyen de la science et de l’industrie, le sort de l'humanité et surtout des classes pauvres. Pour atteindre ce but, il considérait nécessaire d'utiliser les savants, les industriels, les artistes, les producteurs de toute espèce, comme la seule aristocratie légitime à laquelle devrait être confiée la direction de la société nouvelle. Basé sur le même principe, il proscrivait Les oisifs, prêchait l'association et l’organisation des travailleurs et voulait que tous les efforts fussent dirigés d'après une doctrine générale et vers un but commun.

Depuis lors, ces idées évolutionnèrent progressiyement au

point d'arriver à former corps de doctrine parmi certains hommes d'État en France, après la révolution de juillet. Mais c’est surtout en Angleterre, pays riche en colonies et d’un commerce très étendu, que ces nouvelles idées sociales gagnèrent du terrain et que les sciences sociales furent cultivées par des hommes d’un grand esprit pratique et d’une haute compétence : tels furent Adam Smith, William Pitt, et David Ricardo. Le premier avait établi que le travail d’une nation est la source d’où elle tire les choses appropriées aux besoins et aux commodités de la

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