À LES GRECS ET LES SÉMITES
vie, et dont le produit immédiat sert pour acheter à d’autres nations des choses nécessaires à sa consommation. Il établit également la valeur du crédit qui rapproche les deux éléments, trop souvent opposés, de toute production, le capital et le travail ; c'est grâce au crédit que les capitaux quoique employés, peuvent être encore placés utilement dans d’autres entreprises, il anticipe sur l'avenir. William Pitt (1759-1806) soutint que le capital fictif, créé par le prêt s’est transformé en Capital fixe et devenait par là aussi avantageux au public que si un nouveau trésor était ajouté à la richesse publique. Sur ce principe, fut basé dans son temps le crédit de la Banque d'Angleterre. David Ricardo écrivit un travail sur les Principes de l’économie politique et de l'impôt, prouvant que le revenu est indépendant des dépenses de production et que la hausse des salaires diminue les bénéfices, mais non le prix des denrées. Le salaire, de même que le bénéfice, sont déterminés par les frais de production de ce qui est nécessaire à la consommation de l’ouvrier. Le produit brut tendant à augmenter en raison des terrains que la civilisation rend productifs, le salaire doit aussi renchérir et le bénéfice diminuer. Il prétend également que pour rendre un peuple actif et industrieux, il faut accroître le nombre de ses besoins. D’après lui, le problème capital de l’économie politique est de déterminer les lois qui règlent la destruction des produits en rentes, bénéfices et salaires. On voit bien que Ricardo a eu plutôt en vue la richesse collective des nations que le bien-être des individus. Cest surtout après que les machines ont remplacé les bras humains et que les grandes associations ont succédé aux petites manufactures, que le sort des individus a commencé à sentir le joug du capital social. rte
Parmi les jurisconsultes célèbres de l'Angleterre, de la même époque, il y en a quise sont distingués comme économistes et comme philosophes ayant emprunté leurs conceptions éthiques à la métaphysique de Locke, parmi lesquels figure en première ligne Jérémie Bentham (1748-1832), dont la doctrine a eu pour principe fondamental qu’en législation et en morale, on ne doit admettre d'autre règle que l'utilité, ce qui a fait donner à son école le nom d’utilitaire. Dans son livre, Introduction aux principes de morale et de législation, Bentham remonte aux principes philosophiques pour y chercher un point d'appui à sa doctrine. Pour lui, «la légitimité d’une action, sa bonté, sa moralité, ne signifient que son utilité ». — L'intérêt de l'individu est la plus grande somme de bonheur à laquelle il puisse atteindre, l’inté-
rêt de la société, la somme de l'intérêt de tous ses membres ». « La vertu n’est un bien que pour les plaisirs qui en dérivent » ; « le vice n’est un mal que pour les peines qui en dérivent». Pour démontrer son amour à l'humanité, il voulut en mourant lui être utile en abandonnant son cadavre aux anatomistes.
Un autre économiste anglais de la même école, également célèbre et contemporain de Bentham, fut Robert Malthus (1766- 1834). Celui-ci, au contraire de Bentham, prétend que l’origne du vice ne doit pas être cherchée dans la société, mais dans les individus surtout dans l'ignorance et la dégradation des’classes inférieures. Dans son Essai sur le principe de la population, il démontre que l'espèce humaine multiplie en raison géométrique, tandis que les moyens de subsistance croissent en raison arithmétique; d’où il suit que ces derniers deviendraient insuffisants si les maladies et les guerres n’y pourvoyaient, et à leur défaut,
c’est le vice ou la misère qui augmentent avec la population. Il
conclut que la tendance de la population à s’accroître indéfiniment doit être contrariée, soit par un frein moral imposé à la faculté reproductive ou par les causes diverses qui augmentent la mortalité, telles que le vice, la misère et la maladie, en d’autres termes, par un frein préventif, ou par un frein consécutif. Cette doctrine qui, au commencement, avait provoqué une certaine sensation dans les milieux populaires, de même que dans les sphères gouvernementales et avait scandalisé les sentiments religieux et moraux de tous les hommes de bonne foi, a été combattue efficacement plus tard par les naturalistes et surtout par les darwinistes, lesquels, bien qu'ils admettent les faits sur lesquels est basée la théorie de Malthus, ou soit la lutte pour la vie, la rectifient par le principe de la sélection naturelle.
Le représentant des théories de Smith et de Ricardo, en France, fut J.-B. Say. Pour lui, l'économie politique est la science de la production, de la distribution et de la consommation des richesses. Comme admirateur de l’industrie anglaise, il ne s'inquiète nullement des pauvres, ne tenant nul compte des maux causés par un conquérant sans frein. Au contraire, Tocqueville, admirateur de la démocratie américaine, s'élevait de toutes ses forces contre cette doctrine ; il affirmait que dans la Constitution anglaise, le bien du pauvre est sacrifié à celui du riche, tandis que la tendance générale et constante des gouvernements démocratiques est le bien-être du plus grand nombre.
Au nombre de ces biens, chaque jour plus répandus parmi un.
plus grand nombre d'individus, il faut mettre au premier rang
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le développement de l'intelligence, la diffusion des lumières. Les démocraties peuvent être inférieures aux aristocraties pour les grands talents et les œuvres supérieures, mais tout le monde yest plus ou moins instruit, plus ou moins éclairé. Dans les sociétés aristocratiques, les classes sont séparées les unes des autres, non seulement par l’orgueil, mais surtout par l'ignorance. Plus les conditions sont inégales, plus il y a de manières différentes de sentir parmi les hommes. Dans les pays démocratiques, il arrive le contraire, si les classes les plus élevées perdent de leur élégance, les plus basses perdent de leur grossièreté. La sympathie pour la misère humaine et pour tout ce qui touche l'humanité, la compassion pour les races lointainés, opprimées, persécutées, et l'horreur pour tout ce qui fait souffrir inutilement les hommes, tels sont les traits les plus nobles et les plus élevés d’une société démocratique. Toutefois, la tendance du socialisme actuel est plutôt de rétablir la souveraineté absolue de l'Etat contre l'individu, ce qui prouve bien que ce n’est pas la démocratie par elle-même qui doit être considérée comme le défenseur des droits de l'individu. Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : la Révolution française de 1830, qui avait
-pour but de niveler les classes sociales, n’a fait que remplacer
l'aristocratie de naissance par celle des finances, car, sous le règne de Louis-Philippe, où le régime de liberté fut établi sur une base plus ou moins solide, ce fut la classe bourgeoise qui remplaça l'aristocratie ayant augmenté la richesse sociale et le bien-être général, mais sans que la classe ouvrière y ait participé.
Il en résulta que celle-ci avait bien conquis, sous le régime de liberté, d'égalité et de fraternité, le droit de travail, mais pas Jes bénéfices du travail, au point que le malaise engendré par le régime industriel dans toutes les classes du prolétariat à commencé à préoccuper l’opinion générale du pays. Tout le monde
a compris la nécessité d'introduire un changement dans les con-
ditions productives de la nation. Le parti réactionnaire profitait de cette circonstance pour protester contre le régime capitaliste bourgeois et réclamait le rétablissement du régime féodal, tandis que les groupes des chrétiens libéraux, à la tête desquels se trouvaient Lamennais en France et Guillaume Godwin en Angleterre, accusaient d’une manière violente l’état social moderne. Le premier s’adressa de même aux patrons qu'aux ouvriers, en les exhortant à s'inspirer de l’esprit de l'Evangile et de l'amour de justice et de charité. Le dernier s’éleva contre le système de Bentham qui ramenait toute l’activité humaine au principe de
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l'utilité et condamna le régime industriel actuel qui permet à un nombre limité de personnes d’accumuler toutes les sources de jouissance, tandis que le gros du genre humain est obligé de languir dans le besoin et de mourir dans l’inanition. Il insista sur ce que la Déclaration des Droits de l'Homme réclamait une modification de l’organisation sociale qui rendrait la jouissance de la vie possible pour tout le monde, et'pour que les citoyens soient libres et égaux, il demanda des réformes économiques qui améliorent les conditions matérielles et morales de l'individu. D’autres économistes, inspirés par des sentiments philanthropiques, tels que Sismondi et Carlyle, s’élevèrent contre l'abus des doctrines industrielles ; ils considéraient les moyens économiques de la production comme un bien social quand ils sont en harmonie avec la consommation, mais ils voyaient dans la concurrence qui est la lutte de tous contre tous, un grand inconvénient, car, dans cette guerre, dit Sismondi, faite à la petite industrie par les gros capitalistes, liés par les banques pour créer des machines qui multiplient les marchandises, il arrive que l'accumulation occasionne de grandes crises qui sont la cause de la souffrance des grandes masses ouvrières; il exigea l'intervention du gouvernement pour régulariser les conditions de production de l’industrie et du commerce ; il est contre l’accumulation des capitaux, de même contre l’accumulation des marchandises.
Tous ces économistes, bien qu'ils diffèrent dans leur manière de voir, tant sur l'origine de la misère sociale que sur les remèdes à employer contre ce mal social, étaient convaincus de la possibilité de mettre en harmonie, par l'introduction d’une réforme sérieuse dans les conditions de production, le système capitaliste avec les intérêts de la classe des travailleurs ; en d’autres termes, ils n’aspiraient qu’à réformer l’ordre économique existant. Il y eut un autre groupe d’économistes plus modernes qui demandaient, non la réforme du système capitaliste de l’économie sociale, mais sa suppression complète pour mettre à sa place un ordre social nouveau avec un programme économique et politique complètement distinct : ce sont les socialistes révolutionnaires qui s’appuyaient sur le droit positif à la vie pour en jouir de tous les avantages possibles ; ils rêvaient d’un bonheur éventuel dans ce monde, de même que les premiers chrétiens révaient du bonheur de la vie future. Mais dans le fond, tous les partis sans exception étaient pénétrés de la nécessité de réformer les conditions de la production nationale en faveur des travail-
leurs, aves la différence que les partis les plus avancés aspiraient à étendre aussi les mêmes réformes sur le terrain de la politique, c'est-à-dire à introduire le suffrage universel comme base d’un gouvernement démocratique ; mais le roi, s'étant appuyé sur la classe bourgeoise et craignant qu'avec l’amoindrissement des droits et des intérêts de la bourgeoisie par des réformes politicoéconomiques, la monarchie ne s’affaiblisse, offrit beaucoup de résistance à l'introduction de pareilles réformes. L'opinion publique exaspérée contre la politique tout à fait personnelle du roi, qui était de plus accusé d’avoir favorisé la corruption politique dans le but d'obtenir une majorité à la Chambre, donna lieu à une agitation générale dans tous les cercles politiques et finalement à la chute de la monarchie et à la déclaration de la République. Avec l’avènement du nouveau régime, le règne de la bourgeoisie fut remplacé par celui de la démocratie. A peine le Gouvernement provisoire fut-il installé, Louis Blanc agita la question de l’organisation dutravail.
Il commença d’abord par attaquer la libre concurrence à l’intérieur et par la remplacer par les ateliers nationaux, supprimant la plupart des fabriques particulières et employant les ouvriers selon leur métier dans les ateliers subventionnés par l'Etat, en les payant selon leur rang et leurs capacités de deux à quatre francs, mais il arriva qu’à mesure que le nombre d'ouvriers augmentait, le travail diminuait, au point que Blanc fut obligé de diminuer les salaires et de réduire à deux par semaine les journées de travail. Après avoir fracassé dans cette entreprise, loin de se décourager, il déclara que l'Etat ne sera pas entrepreneur d'industrie mais seulement régulateur à côté d'industries privées et indépendantes. À mesure que ses projets fantastiques venaient échouer contre la réalité des choses, il en imaginait de nouveaux jusqu’à arriver à tomber en contradiction avec ses anciens principes de régénération sociale. Avec raison, dit Yves Guyot, l’organisation du travail de Louis Blanc restera comme une homélie éloquente, témoignage des aberrations économiques qui s’agitèrent en France de 1840 à 1850.