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plusieurs, mais le principal est que la volonté arrive à un point d'arrêt par la connaissance du beau, soit dans les idées, soit dans l’art; mais cette connaissance n'est possible que pour les personnes de génie ou bien douées, qui peuvent pénétrer les mystères de la nature pour se rendre compte de l'essence des choses et comprendre l’art comme expression des beautés de la nature. Parmi les arts, c’est la musique qui occupe la première place, car les autres arts ne rendent la volonté objective que d’une manière indirecte, c’est-à-dire par les idées, tandis que la musique la représente d’une manï'ère directe, étant l’image directe de la volonté comme les idées et le monde même. C’est pourquoi son effet est beaucoup plus puissant et plus pénétrant que les autres arts. Comme second moyen, il indique le sentiment de pitié, l’altruisme, la part que l’on prend aux souffrances
de son prochain au moyen desquelles la volonté pour la vie individuelle s'arrête pour se diriger vers un objectif extérieur
aux dépens de son moi, c'est-à-dire que la volonté devient néga-
tive à la suite de la résignation à ses désirs, ce qui, au fond, est l'idéal des saints du moyen-âge, une espèce de mysticisme reli-
gieux, l’ascétisme et la chasteté qui nient l’espèce et qui tarit le torrent tumultueux de désir et de passion.
D’après ce qui précède, on voit que la philosophie de Schopenhauer est une métaphysique où les idées esthétiques occu-
pent le premier rang, tandis que les faits historiques sont re-
gardés avec dédain. D'après lui, l'histoire de l’humanité n'est pas déterminée par des lois stables, elle est plutôt le résultat du hasard et de la fatalité aveugle; il n’y a pas non plus de progrès moral et de perfectibilité humaine, car tout progrès, comme développement intellectuel, renferme en lui une grande somme de souffrance.
Si l’on réfléchit sur le système philosophique de Schopenhauer et sur l’époque dans laquele il est né, on ne saurait douter qu'il ne soit lexpression légitime de l’état d'âme de
la nation allemande de la première moitié du xix° siècle; car
il y a à peine un peuple en Europe qui ait été aussi maltraité pendant vingt-cinq ans, plus trompé par ses gouvernants d’une manière aussi honteuse, que le peuple allemand depuis 1815 jusqu’en 1866. Après avoir lutté, combattu et versé son sang en faveur de la patrie allemande, les meilleurs et les plus distingués
de ses fils ont été surveillés et poursuivis comme des criminels,
emprisonnés, condamnés ou exilés. Des souffrances physiques et morales pareilles n'offrent pas, certes, matière pour des vues
& c'és'aed
optimistes, et Ja philosophie de Schopenhauer a tout à fait
répondu à l’état d'âme du peuple allemand, avec la circonstance aggravante que dans les sphères gouvernementales, dans celles de la Prusse surtout, on avait adopté comme règle de conduite
les principes réactionnaires de la philosophie de Hegel qui dit :
«Tout ce qui est rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel ». C'était la formule du conservatisme et de l’absoluüsme prussien. De cette manière, on comprend bien que l’Alle-
magne ait salué avec enthousiasme les paroles de Schopenhauer
qui qualifiait la philosophie de Hegel comme une fausse sagesse et comme pernicieuse pour l'esprit national et que le pessimisme de Schopenhauer soit entré comme doctrine philosophique dans le cœur de l'Allemagne. Mais ce qui est plus étonnant, c’est que ce pessimisme ait atteint son apogée en 1871, c’est-à-dire après la victoire de l'Allemagne sur la France et après son unification sous l’hégémonie de la Prusse, ou soit après la réalisation de l’idéai du parti libéral, ce qui permettrait de supposer que la réalisation de l'unité politique de l'Allemagne n’était pas le seul problème à résoudre; l'Allemagne restait encore divisée sous beaucoup d’autres points de vue; d’abord la lutte perpétuelle
entre le protestantisme et le catholicisme; tandis que dans les
Etats protestants l'association de la cause de l'Eglise à celle de la Royauté prussienne a contribué à consolider l’union et le sentiment national les Etats catholiques de l'Allemagne n’ont pas pu
se faire d'emblée à l’idée d’être soumis à l’hégémonie d’un Etat
prussien, C'est-à-dire à la discipline et à l'obéissance d’un Etat
protestant. Ensuite, la lutte entre les partisans de l’Idéalisme ou -du Néoromantisme et ceux du Réalisme, dont les uns tâchèrent de concilier le sentiment religieux et les principes moraux du pro-
testantisme traditionnel avec l’esprit moderne scientifique sur la base de l'Evangile et les autres comme représentant la doctrine philosophique moderne basée sur les idées darwinistes, donnèrent aux esprits libres de préjugés, l'espoir que la science par
elle seule est capable de déchiffrer l'énigme du monde et de
conduire l'humanité non-seulement à la recherche des richesses, mais aussi à la conquête du bonheur. C’est ainsi que s'explique pourquoi la réalisation de lunité allemande par la force des armes victorieuses n’a pas suffi pour arrêter le progrès de la doctrine philosophique du pessimisme telle que l’a formulée Schopenhauer. Ce qui confirme cette manière de penser, c'est le fait que le livre où est exposée la philosophie de Schopenhauer, intitulé :
Le Monde comme volonté el représentation fut publié en 1819,
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350 LES GRECS ET LES SÉMITES mais il resta ignoré du grand public et il fut traité même avec dédain par le monde savant pendant trente ans. Ce n'est qu'après la publication de ses Aphorismes sur la Sagesse dans la vie, en
1851, qu'il attira l'attention des penseurs allemands et qu'il
arriva même à former école, bien que les disciples, tels que
Bahnsen, Taubert, Mainlœnder et Hartmann, aient modifié en certains points la doctrine du maître. À partir de ce moment, la philosophie pessimiste gagna du terrain dans toute l'Allemagne, envahissant également le domaine de la littérature et de l'art,
non seulement én Allemagne, mais aussi en Italie, dont le
représentant fui le poète Leopardi qui exprime sous des formes différentes, dans des vers vibrants de vigueur et pleins d'ironie, la souffrance universelle des êtres dans leurs luttes pour réaliser leur désir et leur volonté. Quant à l’art, c'est surtout Richard Wagner qui apparaît comme l'incarnation vivanie du pessimisme de Schopenhauer, dans lequel il trouve la révélation qui l’éclairé sur sa propre personnalité, Sur ses dispositions morales. Depuis lors, le sentiment religieux dans lequel il s'inspire, c’est celui de la souffrance et de la pitié. Dans Tristan on voit l'aspiration de l'âme moderne vers la grande paix de la mort, vers la nuit libératrice où s’éteignent toutes les illusions douloureuses du
jour, et dans Parsifal Wagner chante les victoires ineffables
de la volonté sur elle-même, l'espoir d’une régénération de l'humanité pécheresse par la résignation et l’ascétisme. Ce qui a
surtout favorisé le développement rapide du pessimisme de.
Schopenhauer, c'est la banqueroute de lhéglianisme, la faillite du rationalisme optimiste et le découragement qui produisit
l'avortement de la révolution de 1848, suivie par une réaction
effrénée ; de plus, le malaise profond qui régna dans toutes les
sphères sociales/à la suite du changement des conditions écono-
miques. ;
Bien que Schopenhauer ait fini par faire école en Allemagne, le règne du pessimisme a perdu graduellement de sa force, car ses disciples s’écartent de plus en plus des principes pessimistes
du maître, surtout Taubert et Hartmann. Le premier admet que
Ja souffrance de l'existence engendrée par le progrès peul être
atténuée par les efforts combinés du genre humain ; il donne également un plus grand poids à la valeur des jouissances intellectuelles pour rendre l'existence plus agréable. Le second n'accepte pas les vues de Schopenhauer quant aux misères de la
vie. Il commence dans son traité de la Philosophie de l'Incons- .
cient par distinguer deux espèces de volonté, consciente et incons-
AS t-
| LES GRECS ET LES SÉMITES 351 ciente, dont la première a son siège dans les centres cérébraux et dont l’autre a son siège dans les centres nerveux ganglionnaires. Comme preuves à l'appui, il invoque les actions instinctives qui s’exécutent avec rapidité et sûreté, tandis que les actions conscientes sont lentes, hésitantes et souvent embarrassées. Il trouve également les révélations de l'inconscient dans l'amour sexuel, dans la faculté de sentir en général, dans le jugement esthétique, dans la création artistique et dans le mysticisme. Il cherche aussi la source des plaisirs dans la volonté inconsciente, car l’action des représentations inconscientes dans nos plaisirs se voit dans les changements d'humeur dont nous ne pouvons clairement nous rendre compte. La Joie soudaine et la tristesse des enfants se rapportent aux représentations inconscientes qui Correspondent aux centres ganglionnaires inférieurs. Le mysticisme
montre également l'existence de l'inconscient, car l’objet ou le contenu de la pensée mystique ne peut s’atteindre par l’expé-
rience, c'est plutôt une révélation de la sphère de l'inconscient. Dans sa Métaphysique de l'Inconscient, Hartmann tâche de montrer le rapport de son principe avec la matière et la vie organique comme existence réelle. La matière, selon lui, consiste exclusivement en forces automatiques, innombrables, groupées ensemble d’une certaine manière, qui se manifestent comme positives, négatives, attractives où répulsives. Chaque atome de force est un effort, par conséquent un. acte de volition individuelle. C’est ainsi que la matière représente l’union de la volonté avec l’idée et la différence radicale qu’on suppose entre la matière et l'esprit s’efface. Harimann conçoit également le progrès du développement organique comme distinctement voulu et projeté par l’Inconscient ; l’objet auquel il vise étant un degré de vie de plus en plus élevé. Il distingue deux facteurs dans l’évolution organique dont l’un est un procédé mécanique qui se réalise selon les lois des forces des atomes de la matière et l’autre est une volonté inconsciente, éclairée par une intelligence qui y préside et met en mouvement ces forces raécaniques. C’est ainsi que Hartmann veut bien admettre l’action de la variation individuelle, de la sélection naturelle et de l’hérédité, mais il trouve que la sélection naturelle explique seulemerit le développement et la transformation des organes existants en un nouvel arrangement physique, grâce au concours de circonstances et du nouveau milieu, maisil n’explique pas suffisamment le changement morphologique proprement dit. D’après lui, la principale partie du développement des plantes et des animaux est due à l’action directe de l'Incons-
cient organisateur. (« L’Inconscient se sert des déviations individuelles qui se produisent accidentellement dans chaque processus de la génération en tant que ceux-ci se présentent dans des directions qui répondent à son but ». Hartmann s’avance dans sa doctrine au point qu’il établit entre la conscience et l’Inconscient une espèce d’antinomie ontologique ; la conscience est capable de maladies ét d’épuisements, tandis que l’Inconscient n'est pas sujet à ces accidents ; l’une a une durée et implique la mémoire, tandis que l’autre n’a pas de durée; la première est sujette à l’erreur, le second est infaillible. En d’autres termes, l'Inconscient est volonté, sagesse infaillible, activité imperturbable ; il ne pense pas, mais il est l'essence de la pensée, la virtualité de la conscience. Toutefois, il admet que toutes ces variétés de la volonté ne sont que les différentes fonctions d’une seule et même substance, autrement il ne pourrait exister cette merveilleuse harmonie de l'organisme, Sous ce rapport, il s'approche beaucoup des vues de Spinoza qui ne reconnaît qu’une seule substance ou réalité dernière. On voit bien que la métaphysique de Hartmann oscille entre l’optimisme de Leibniz et le pessimisme de Schopenhauer. D'une part, l’infaillibilité de l’Inconscient ne peut produire que le meilleur des mondes ; d'autre part, la conscience, l’idée logique, la raison, établissent que ce monde est misérable. Que faire ? L'homme aspire au bonheur, où le trouvera-t-il? Dans le retour à l’'Inconscient, c’est-à-dire dans la cessation de la volonté de vivre et des désirs incessants ou dans le renoncement complet de tout idéal et de tout but de la vie humaine, ce que le simple bon sens considérera comme un aberration de la raison et comme une fausseté du système philosophique qui ressemble beaucoup au travail de Pénélope, qui a défait pendant la nuit le voile des illusions qu'elle a tissé pendant la journée. Cependant, il est incontestable que la philosophie de Hartmann avait irouvé dans son temps beaucoup d’admirateurs en Allemagne, et jamais il n’a été fait autant de réclames dans les journaux littéraires pour aucun autre système philosophique comme pour le sien. : /
Cela s'explique : étant donnés les progrès considérables du Darwinisme parmi les naturalistes de tous les pays et l’accroissement des idées matérialistes à la suite des travaux de propagande faits par Heckel et ses élèves, les sphères intellectuelles de l'Allemagne ont pris peur de l'influence pernicieuse que ces doctrines, basées sur des faits scientifiques, pourraient exercer sur la jeunesse, et, par suite, ils ont salué avec enthousiasme le sys-
ha or rat
tème philosophique de Hartmann qui, en- même temps qu'il admettait les résultats scientifiques du Darwinisme, les a interprétés par sa méthode rationaliste en remplaçant la matière inconsciente par l'esprit inconscient qui, poussé à l’action selon le principe télélogique, préside au travail de l'évolution et de l'adaptation. Toutefois le succès de la philosophie de l’'Inconscient n’était qu'éphémère. Sa gloire qui s'était élevée comme un météore s’est bientôt obscurcie et est tombée même dans l'oubli. Le courant puissant de la science et l’activité pratique dans la pensée moderne ont répudié les doctrines pessimistes imagjinées par Schopenhauer, corrigées ensuite et augmentées par Hartmann, qui ont emprunté les éléments de leur dialectique à la philosophie rationaliste de Kant et à la doctrine de l’anéantissement de Bouddha, et en associant à ce mélange hétérogène les inspirations de leur tempérament mélancolique et de leur caractère bizarre, ils ont fini par regarder la réalité de la vie du côté de l'ombre et non du côté de la lumière, car notre vie sociale, morale et intellectuelle moderne ne se nourrit plus d'illusions du passé, elle cherche des solutions dans les connaissances vraies et utiles aux besoins de la vie matérielle, morale et intellectuelle, de même que dans les principes scientifiques mis en
lumière par l'observation et l'étude des lois qui régissent la ma-
tière et l'esprit. |
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaitre que la philosophie de Schopenhauer a exercé une influence considérable sur le développement de l'esthétique et surtout sur celle de la musique, ayant trouvé l'expression la plus élevée dans la musique de Wagner, car selon Schopenhauer, «tous les autres arts imitent la nature, tant dans ses formes sensibles que dans ses déterminations morales. La musique seule n’est pas un art d'imitation. Elle est sans modèle dans la nature. Ce qu'elle exprime, c’est donc la réalité ultraphénoménale, la Volonté, dans sa tendance immanente, dans sa virtualité infinie, que ni le temps, ni l’espace
n’absorbent ».
Sur ce terrain, aucun des disciples de Schopenhauer ne s’est assimilé ses doctrines pessimisles, les poursuivantjusqu'à la dernière limite, comme Nietzsche, avec la différence que celui-ci n’est pas arrivé, comme son maitre, au pessimisme à la suite des amertumes de la vie et des désolations personnelles, maïs bien par ses études approfondies de l’art et de la poésie grecques. Bien que ceux-ci révèlent le culte des Grecs pour le Beau et le Bien et leur amour à la vie, et que d’après Socrate l’homme
peut et doit, tant paï son intelligence que par ses sentiments, atteindre le bonheur, Nietzsche considère l’optimisme grec comme un optimisme artistique, car tant dans leurs poésies épiques que dans leur théâtre, l'homme se trouve toujours en lutte avec les forces de la nature et avec les dieux de l’Olympe; de plus, dans sa conception de l’art, il distingue deux espèces d'’inspiration et de création esthétique : «l’Apollonien» et le « Dionysiaque ». Le premier est représenté par la peinture, la sculpture et la poésie épique ; le second, par la poésie lyrique et la musique. C’est surtout dans l'esprit dionysiaque que le spectacle de la douleur et de la souffrance de l’homme trouve sa plus haute expression, et c'est de l'union d’Apollon et de Dionysos qu'est né le drame d’Eschyle et de Sophocle dont le fond est l'émotion musicale et lyrique. En effet, pour aucun des philosophes qui
ont précédé Socrate, même pour Démocrite, le monde n’a aucune :
signification morale ou esthétique. Rien n'existe quele jeu aveugle et fatal des forces mécaniques. Pour Héraclite, rien n’est qu'un devenir perpétuel, sans but, soumis à des lois nécessaires, un jeu des forces de la nature. Ce n’est que plus tard que l’école de Socrate, avec sa croyance à la finalité dans l'univers et au nom de la science et de la pensée réfléchie, condamne l’activité tout intuitive des Grecs de son temps et dirigea tous les efforts de la philosophie à la recherche du bonheurindividuel. Or, étant donné le penchant naturel de Nietzsche pour le pessimisme, deux circonstances fortuites ont contribué à développer en lui de plus en plus cette tendance : d’abord, pendant ses années d’études à l'Université de Leipzig, il fit connaissance avec le livre de Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation; la lecture de ce livre exerça une grande influence sur le jeune Nietzsche,
ayant contribué à cristalliser ses idées pessimistes et à leur don-
ner un corps de doctrine. Ensuite, ayant été nommé plus tard
professeur de philosophie à l’Université de Bâle, il eut l’occasion de cultiver l’amitié de Wagner qui vivait dans une solitude presque complète près de Lucerne, se consacrant à la composition de la musique de Siegfried. Wagner se prit bientôt d’une amitié très vive pour Nietzsche, homme intelligent et très passionné pour la musique; de plus, il partageait avec lui les doctrines de Schopenhauer, dans lesquelles il voyait l'expression philosophique de sa propre pensée. Depuis lors, Nietzsche n’a fait que s'affirmer de plus en plus dans ses idées pessimistes et
tous ses écrits publiés depuis 1869 jusqu'en 1876 ont le cachet du
pessimisme, C'est surtout dans son travail sur la Naissance de
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la tragédie qu’il glotifie l'art de la Grèce antique et qu'il critique notre civilisation moderne, arrivant à la conclusion que la nature est une activité aveugle, sans but, une puissance perpétuellement créatrice et qui perpétuellement détruit ses propres créations et qui, chez l'homme, devenue consciente d'elle-même, prend la forme d’un désir douloureux, toujours renouvelé et toujours inassouvi; mais il a soin d'ajouter que si bien l'existence du monde est moralement injustifiable et l'intelligence est impuissante à nous fournir les éléments de bonheur, l’homme a le pouvoir de créer en lui-même des images du monde, des visions, des rèves qui lui causent une joie artistique. C’est ce pouvoir créateur qui a engendré chez les Grecs l’art apollonien et l’art dionysiaque, qui mettent l’homme dans un état d’extase au moyen duquelil s'élève au-dessus de ses propres souffrances et se réjouit du spectacle tragique que présente l’univers. Nietzsche a conservé cet idéal d’après lequel il considérait Wagner comme un Eschyle moderne et son drame lyrique comme une résurrection de la tragédie antique, jusqu’à l’année 1876, lorsque la maladie vint le surprendre et l’obligea de suspendre son travail comme professeur à l'Université. ‘
Obligé de mener une vie retirée à cause de J’ébranlement de sa
santé, il ne cessa pas d'analyser l’œuvre de Wagner, et dans sa retraite à Sorente en Italie, il publia un petit livre intitulé Mensch-
liches, Allzumenschliches où il critique les idées et les aspirations de Wagner, ce qui a contribué à le brouiller avec son ancien
ati. Quelque temps après, sa maladie nerveuse commença à s’aggraver au point qu'il fut obligé de donner sa démission de professeur et de mener une existence tout à fait solitaire, pas- . sant l'hiver dans le Midi de la France et l'été en Suisse dans la
haute Engadine. Ce nest qu'en l’année 1881 que l'état de Nietzsche commença à s'améliorer sensiblement, C’est alors qu’il eut l’occasion de rencontrer Wagner, à Beyrouth, occupé de mettre en scène sa Tétralogie et il se mit à la juger de près. Il reconnut que son œuvre est trop complexe et que son art est à la fois grossier et raffiné, fait plutôt pour surexciter les nerfs fati-
gués que pour ressembler aux drames grecs qui réunissaient la
vigueur à la simplicité, Ce qui surtout le choquait, c'était le
principe pessimiste et chrétien de renoncement et de pitié exprimé dans le poème de Parsifal que Wagner même lui avait adressé.
Comme réponse, Nietzsche Tui envoya un nouveau livre rempli de critiques de ses idées et de son œuvre. L’amour- propre d’un homme aussi autoritaire que Wagner fut profondément blessé
par la conduite de son ancien ami qu'il accusait même de trahison. La conséquence fut une rupture définitive entre les deux anciens amis et coreligionnaires. Depuis lors, il se produisit un changement complet dans la mentalité de Nietzsche. Il se décida à combattre sans ménagements la morale du découragement et du renoncement. Pour lui, la morale de la pitié n’est qu’une lâcheté doublée d'hypocrisie. Il déclare également la guerre à toute métaphysique et à toute tentative des rationalistes pour réduire le monde sensible à une apparence illusoire. En même temps, il s'était familiarisé avec les travaux de Spencer qui expliquent l'origine de la moralité par l’évolution biologique et sociale, théorie qu'il modifia en la mettant d'accord avec son idéal sur la destinée humaine. « Tous les travaux de Nietzsche, «postérieurs à 1880, ne présentent plus le cachet d'histoire litté- «raire et d'art grec; ils sont plutôt des analyses psychologiques «et des études critiques de la métaphysique, de la religion et de &la morale de Ia pitié, qui, d’après lui, sont un signe de l’affai- « blissement de l'esprit, Son idéal moral est maintenant tout à « fait autre ; il consiste dans le perfectionnement de l'âme « humaine par une discipline très forte, par une volonté inflexi- « ble et par une domination absolue sur elle-même. Le but de la «vie humaine, dit-il, c'est de préparer l’avènement du sur- «homme. L'âme du surhomme sera à l’âme humaine ce que «l'âme humaine est à l’âme animale. La vie en lui sera plus «intense et plus riche ; sa volonté sera plus forte et plus puis- «sante sa pensée ; il Jouira davantage et jl souffrira davantage ; «il ne désirera pas le repos, ni le bonheur ; il saura que la grande « joie et la grande douleur sont inséparables, que la vie n’a pas «un but fixe, mais qu’elle est la volonté de domination vis-à-vis
« de soi-même aussi bien que d'autrui; il saura être dur pour
«autrui Comme pour lui-même. Mais sa tendance vers la domi- « nation est pour lui une force d'expansion et de développement «qui constitue la vie et qui peut avoir pour conditions d’exis- «tence, tant la douleur que la joie, tant l'illusion que la con- «naissance de Ja vérité. C’est la passion de la vérité qui conduit «le philosophe à dépouiller successivement la nature de tous «les attributs ilusoires, que l'esprit, dominé par les besoins et «les tendances inconscientes de la vie, s'était trouvé amené à « lui prêter au cours de l'évolution, c’est en rejetant les doctrines «finalistes qui prêtent à la nature la notion du but, de fin « poursuivie, comme un idéal immuable, c’est en abandonnant
«également l’idée de substance identique qui cherche dans l’uni-
bete s
«vers un être immuable, Dieu, raison, loi morale, comme la «seule réalité, et c’est en déshumanisant la nature que Nietzsche « prétend naluraliser l’homme en lui faisant comprendre que son «histoire est le drame de l'instinct de domination et que la vie «en général est une activité créatrice qui cherche toujours à se « dépasser elle-même (1) ». Parmi les conceptions originales de . Nietzsche sur la nature, il mérite de relever la théorie du «retour éternel », que voici : « L'évolution consiste en une succession de cycles tous pareils les uns aux autres. Tous les états que ce monde peut atteindre, il les a déjà atteints, et non pas une fois seulement, mais un nombre infini de fois. Il en est ainsi de ce moment ; il a été déjà une fois, bien des fois, et de même il reviendra, toutes les forces étant réparties exactement comme aujourd'hui: et il en est de même du moment qui a engendré celui-ci et du moment auquel il a donné naissance. Homme ! toute ta vie, comme un sablier, sera toujours retournée à nouveau et s’écoulera toujours à nouveau. » C'est l’idée du retour éternel et celle du surhomme, exprimée dans un langage très élevé dans son poème en prose. Ainsi parla Zarathustra, qui couronne la fin de son œuvre philosophique. Toutefois, Nietzsche ne se refuse pas à reconnaître que les conditions d'existence
de l’homme ont changé dans les différentes phases de son évo-
lution et, par suite, elles ont enrichi son âme de traits nouveaux. Après l'avoir fortifiée pendant des siècles par l’ascétisme et la loi du devoir, elles ont fini par assouplir le sentiment et raffiner l'intelligence. Il est également opposé à ce que l'humanité revienne -à la civilisation antique et à ce qu’elle reste soumise aux principes d’intransigeance des Dogmatismes chrétiens. fl ne rêve que l'idéal d’une civilisation nouvelle supérieure à toutes les civilisations passées, l'idéal du surhomme.
Si l’on juge la personnalité de Nietzsche d’après ses productions littéraires, on est forcé de lui reconnaître une valeur réelle à cause de son esprit poétique et artistique, de même qu’à cause de l'élévation de ses idées comme penseur; mais si on la juge d’après l'évolution de ses doctrines et le changement de tendances qui s’est opéré en lui pendant les différentes phases de son activité
(1) René Berthelot. — Evolutionisme et platonisme, p. 117 et 118.
358 LES GRECS ET LES SÉMITES bé intellectuelle, on ne saurait méconnaître l’exaltation de ses sentiments esthétiques pendant sa jeunesse de même que l’exaltation
de ses pensées philosophiques relatives à la destinée humaine pendant son âge viril, ce qui signifie bien un déséquilibre des fonctions cérébrales auquel ne sont pas étrangères quelques tares héréditaires du côté paternel, de même que les vicissitudes de sa vie et les maladies graves qu'il a subies, un concours de circonstances qui l’ont obligé à s'expatrier pour chercher un climat plus doux que celui de l'Allemagne. C’est aussi cet isolement sur un sol étranger qui lui a aliéné les sympathies de ses compatriotes qui s’obstinaient à l’ignorer ou à le méconnaître, et qui a contribué à lui faire voir l’évolution du nouvel ordre social en Europe sous des couleurs pessimistes et à lui faire considérer la morale chrétienne du renoncement aux jouissances de la vie de même que la morale utilitaire de Herbert Spencer comme une conséquence de l’affaiblissement de la vie collective et comme un fait de dégénérescence de la race. En effet, l'exaltation de ses facultés intellectuelles a amené chez lui progressivement un sur-
menage mental accompagné d’insomnies et à la suite un ébranle-
ment complet du système nerveux qui aboutit à la folie.
Il est incontestable qu’un homme d’une intelligence supérieure comme la sienne, qui a approfondi la source de la connaissance de l’art et de la poésie et qui a brillé toute sa vie, tant comme
poète que comme philosophe, n'a pas pu rester ignoré des grands
penseurs contemporains ni manquer d'exercer uné influence considérable sur le mouvement intellectuel de son époque. En effet, après sa mort, ses travaux ont été traduits dans toutes les langues européennnes et commentés par les philosophes les plus en vogue, ce qui est un témoignage éloquent en faveur de leur valeur réelle. En ni
Doué d’un’ esprit artistique et poétique par excellence, il s’est consacré de bonne heure à l’étude approfondie de l’art grec qu'il a préconisé comme modèle pour la culture esthétique de son pays. Après avoir poursuivi ses études de la musique, il conçut l'idée que le génie grec a été essentiellement un génie musical, et que ce génie, étouffé dans l'humanité pendant des siècles par la scolastique du moyen-âge, a ressuscité dans la musique moderne et s’est incarné dans celle de Richard Wagner, et comme celui-ci représentait les doctrines pessimistes de Schopenhauer, il a fini
par admettre que le besoin de création musicale est intimement lié à une vue pessimiste du monde, établissant que la culture et
la jouissance du beau sont le seul moyen d'échapper au senti-