OBSERVATION VIII
Greffes dermo-épidermiques pour brûlures graves, par vitriol, du crâne, du cou et de la face (Communication de M. H, Morestin à la Société de chirurgie, séance du 22 mars 1911).
L. P.., âgé de trente-deux ans, clerc de notaire, fut vitriolé par sa femme le 21 septembre 1909, Il le fut avec une insistance extraordinaire. Tout le cuir chevelu fut copieusement arrosé du liquide corrosif. L’acide ruissela secondairement sur le front, la face et le cou. Le malheureux éprouva une très vive cuisson, qui s'apaisa promptement. Ou lui couvrit la têle de liniment oléo-calcaire et, les jours suivants, on lui appliqua des pansements secs avec de la poudre de Lucas-Championnière,
Le malade n’entra dans mon service à l’hôpital Tenon que le 28 octobre. Il était dans un état lamentable, tant au point de vue
physique qu'au point de vue moral. Il était profondément abattu, hanté par la terreur de sa femme, qu'il craignait sans cesse de voir surgir. Il était en outre très faible et très pâle.
Localement, les lésions étaient immenses. Tout le cuir chevelu u’étail qu'une vaste escarre gris-noirâtre. D'autres escarres couvraient la moitié droite de la face, du cou et l'oreille droite. A gauche les lésions étaient par comparaison peu de choses, car le caustique avait tracé seulement des bandes verticales de mortifivation. Les yeux avaient été préservés, mais de longues trainées gris-verdâtre côtoyaient les paupières en dedans et en dehors, indiquant que là aussi le liquide corrosif avait passé
Sur le visage, les lésions étaient assez superficielles, sauf au niveau de la joue droite et de la région parotidienne ; mais au crâne la cautérisation paraissait avoir détruit non seulement la peau, mais le pannicule adipeux sous-cutané ; le cuir chevelu semblait avoir été grillé. Çà et là, autour de cette escarre en forme de calotte, on voyait sourdre le pus.
Le malade était très infecté, avec une température élevée et de l’albumine dans les urines.
On s'occupe activement de le désinfecter, d’'exciser chaque jour les portions de l’escarre qui devenaient mobiles, et aussi de relever les forces, de calmer l'agitation .et les phobies du malheureux. En novembre il fut pris d’un érysipèle de la face, qui se termina par résolution au bout de quelques jours. :
Les derniers débris des eschares tombèrent dans le courant de décembre. Toutes les plaies étaient couvertes de bourgeons charnus exubérants, impossibles à réprimer, donnant lieu à une suppuration abondante et saignant très facilement.
. Le 3 janvier, je procédai sous le chloroforme à un nettoyage des plaies à la curette et à l'application de greffes dermo-épidermiques sur le crâne et à la face.
Je recommençai le 24 janvier 1910, puis le 2 mars, puis le 3 juin, puis le 5 décembre, couvrant dans chaque séance une partie du crâne, de la face et du cou, et me hbornant pour le reste à un curelage soigneux.
Le malade était si faible et tellement intoxiqué, que les premières opérations déterminaient un choc énorme, et qu’à chaque instant on pouvait craindre de le voir succomber sur la table. Le simple nettoyage à la curette des bourgeons amenait une perte de sang considérable,
Enfin,il se remonta graduellement au fur et à mesure que se réduisait l'étendue des surfaces suppurantes’
L'oreille droite dépouillée de son revêtement tégumentaire s'était collée au crâne, complètement effacée. En décembre 1910, je détachai le pavillon, le libérai complètement de la paroi cranienne, et, pour l'empêcher de se souder à nouveau, j'insinuai de larges greffes dermo-épidermiques, dans l'angle dièdre résultant de sa dissection, les unes du côté du crâne, les autres du côté du pavillon. J'ai pu réussir de cette façon à rendre au pavillon de Poreille son autonomie. Il est sans doute un peu ratatiné, et pas très avantageux, mais néanmoins les choses sont bien mieux ainsi.
La guérison est actuellement complète. Le crâne est uni et lisse, et le sujet paraîtrait seulement atteint d’une remarquable calvitie, si l’on n’observait çà et là quelques petits bouquets de poils, une demi douzaine d’ilots de cuir chevelu ayant, contre toute attente, survécu au désastre. Les cicatrices de la face sont ell2smêmes très unies et leur aspect n’est pas choquant. Notre homme qui est jeune encore, pourra dissimuler son crâne sous une perruque.
L'état général est maintenant parfait. L. P.. a engraissé beaucoup, il s’alimente très bien, il a retrouvé le sommeil, et mêma son caractère est redevenu comme autrefois, gai et jovial.