CHAPITRE XI
Deux jours après, Jacques rédigeait un article où il réclamait, au nom du commerce local, l'élargissement du canal de Champleux et la construction de nouvelles écluses. Assis à son bureau, il écrivait, et parfois, cherchant l'inspiration, il regardait la fenêtre ouverte, les toits d'ardoise que la pluie de printemps enveloppait d'un ruissellement tiède, et, derrière la Sauve brumeuse, les campagnes verdoyantes, où couraient parmi l'averse de grandes taches ensoleillées.
On frappa à la porte; Pétra parut, Pétra, le petit apprenti typographe, qui, coiffé d'un chapeau de papier, emplissait la vieille imprimerie de ses coups de sifflet, de ses chansons, de ses gambades alertes comme les sauts d'un moineau franc sur le sable d'une allée.
Il tendit à Jacques un bout de carton, puis il porta la main à son front en esquissant une sorte de salut militaire :
— Y a là une dame qui demande à vous parler.
— Fais-la donc entrer, répondit Jacques, qui eut peine à contenir un mouvement de mauvaise humeur, tellement il n'aimait pas être dérangé dans son travail.
— Je suis importune, peut-être, dit une voix fraîche et sonore comme un tintement de clo-
chettes. Et dans l'ombre du couloir, s'avança une forme furtive, empaquetée dans un manteau de caoutchouc de couleur verdàtre.
Elle prit place sur le fauteuil que Jacques lui indiqua. Soudain il reconnut la chanteuse aux mystérieuses clartés qui allumaient dans ses yeux des flammes vertes. Tournant dans ses doigts le crayon qui lui avait servi à rédiger les premières phrases de son article, il la regardait de côté et il éprouvait dans son cœur une sorte de déception.
— Hélas, songeait-il. Encore une illusion que la vie effeuille de son souffle brutal. Où est-elle la délicieuse Manon qui nous a tenus sous le charme de sa beauté et de son chant? Envolée! Disparue! Au lieu du papillon brillant, agitant ses ailes d'azur et d'or, je n'ai plus sous les yeux que la larve grossière, emprisonnée dans son enveloppe grisâtre. Certes, il faut se défier du théâtre qui nous réserve souvent d'aussi disgracieuses surprises. C'est un art de mensonge. Je n'ai plus sous les yeux qu'une petite femme insignifiante qui patauge avec ses socques, et qui, sous le manteau de pluie, a l'air désobligeant d'une vieille Anglaise.
Et il trouvait un amer plaisir à la rabaisser, car il se vengeait ainsi de l'avoir convoitée vainement, avec toute la salle transportée, et il se rappelait aussi sa légère souffrance, quand il avait appris qu'elle appartenait à un autre.
Mais elle leva sa voilette et entrouvrit son lourd manteau. Jacques revit le nez droit et fin, la taille souple, les membres menus dont chaque geste créait de la grâce. Aussitôt, le charme retrouva
sa force • la chambre parut illuminée. Souveraine, la femme rentra en possession de cet ascendant magique, de ce pouvoir mystérieux qui lui permettait de répandre autour d'elle de la joie et de la beauté.
— Vraiment, dit-elle, j'ai tenu à venir vous remercier. Vous avez parlé de moi en termes qui m'ont touchée vivement. J'ai su discerner la qualité de l'éloge.
Flatté, Jacques s'inclina.
— J'ai été trop heureux de vous rendre un peu du plaisir que vous nous aviez donné à tous.
Il y eut un silence. L'averse, un moment, cessa de fouetter les toits de ses lanières d'argent. Un coin de ciel bleu, humide et frissonnant, sourit entre les nuées, et le soleil alluma de vives lueurs aux fenêtres d'une caserne, bâtie sur les bords de la Sauve. Tout près d'eux un linot, enfermé dans une cage, fit entendre un petit chant de prisonnier, comme un salut à l'astre hésitant parmi les giboulées.
Un souffle léger 3^ bonheur les portait l'un vers l'autre. Ils se regardaient, émus et gênés. Jacques dit pour rompre le silence :
— Nous ne vous garderons pas longtemps. Paris vous réclame.
Elle rougit, contempla le bout de sa bottine et répondit avec une sorte d'embarras :
— Je ne suis pas pressée de quitter cette ville. Parole maladroite. Jacques songea au riche
industriel qui était le maître de cette créature charmante, précieuse comme un objet d'art.
De nouveau, il ressentit plus vivement l'aiguillon de la jalousie. Une ombre passa sur son
front et comme la chanteuse, le remarquant, lui disait, avec un sourire plein de promesses :
— Je joue Werther demain soir et je compte bien que vous viendrez m'applaudir.
Il répondit sèchement :
— C'est impossible. Je le voudrais, mais je suis accablé de travail.
Elle mordit sa lèvre et se leva. Ses beaux yeux s'étaient assombris, comme l'eau d'un étang que voile une nuée d'orage. Jacques éprouvait une sorte de volupté à lui faire du mal, à lui enlever le contentement qui l'animait tout à l'heure, comme on ôte des mains d'un enfant un jouet.
Elle referma soigneusement le lourd manteau et, ayant salué, elle se glissa sans bruit dans le couloir.
Jacques ramassa le carton qui traînait sur la table et lut ce nom : Charlotte Maës.
Une semaine passa. Le samedi, Jacques, ayant surveillé la mise en pages du journal, alla, avant le dîner, faire un tour de promenade sur le quai de Sauve. C'était un de ces soirs où la vie est plus légère aux épaules des hommes qu'une fraîche tunique de lin. Les vents s'étaient apaisés. Une brume transparente comme une gaze bleue revêtait les berges, les arbres, les maisons lointaines d'un faubourg. Le fleuve, parmi des îles de sable doré, étalait ses flots alanguis, et des vols de mouettes blanches venaient se poser sur les eaux avec une douceur alcyonienne.
Ayant allumé un cigare, Jacques en aspirait la fumée avec délices quand son regard fut soudain attiré par la silhouette élégante d'une jeune
femme qui débouchait de la rue Verte : « Où diable l'ai-je vue? se dit-il. Je reconnais cette aisance, cette souplesse de mouvements. » Il pressa le pas et, quand il fut à quelques mètres, 11 reconnut la chanteuse.
Elle tourna la tête à son approche, et, au sourire de contentement qui illumina ses yeux et sa bouche, Jacques vit que sa présence ne déplaisait pas.
— Me permettez- vous de vous accompagner? demanda-t-il.
Elle consentit d'un signe de tête et ils se mirent à marcher sous les platanes grêles.
Jacques surpris l'observait à la dérobée. Il la contemplait avec une curiosité bienveillante et détachée, comme il eût admiré une belle statue ou un noble animal. Il la trouvait hautaine et pourtant désirable. Elle avait cette beauté triomphante qui fait que certaines femmes passent dans la vie avec des airs de princesse. On l'imaginait vêtue de brocarts et de satins cassants, comme les reines en portent dans les tableaux de Rubens. Un trotteur de drap gris perle moulait ses flancs et ses jambes avec cette délicate impudeur des tissus mouillés qui revêtent les statuettes de Tanagra. Elle était exquisement coiffée d'une toque de fourrure, où s'accrochait une branche de gui, en argent ciselé, et le charme, le charme mystérieux qui émanait de sa personne donnait de la grâce à sa robe, à son étole d'hermine, au bouquet de mimosa qui sortait de son manchon.
Ils croisèrent des femmes qui sortaient d'un lavoir. Elles marchaient l'échiné cassée, pliant
SOUS des hottes chargées de linges ruisselants. Elles parlaient d'une voix rauque, et Jacques, reportant ses yeux sur la comédienne, sentit doublemest le prix de sa beauté et de son luxe.
Ils étaient arrivés à un endroit où, des travaux obstruant le quai, un passage étroit restait aux promeneurs. Jacques s'effaça pour laisser passer la chanteuse. Elle marcha devant lui avec de jolis mouvements, des grâces légères de Nymphe fuyant sous les saules. Chacun de ses mouvements était une volupté. Une chaleur monta aux tempes de Jacques. Sa gorge se serra. Ses yeux, malgré lui, revenaient sur les visions tentatrices.
Il essaya de se reprendre, de l'admirer avec une ironie sereine, en philosophant sur sa beauté.
« Que diable, songeait-il. Ne nous laissons pas prendre aux séductions de ce joli petit animal. Quelle nuque savoureuse! Quel tortillement prometteur des hanches! Mais tu as beau faire, sorcière, j'ai aperçu le pied fourchu sous l'ourlet fin de ta robe. C'est égal, la création est bizarre. Voilà une petite chose pimpante, un jouet garni de soie et de fanfreluches qui m'apparait plus dangereuse que les plus violents toxiques. Elle passera dans la vie en semant la mort et la ruine autour d'elle. Des cervelles se fracasseront; des veuves, à cause d'elle, contempleront tristement le foyer désert. »
Il revint a sa hauteur. La chanteuse, qui allait jouer Carmen dans quelques jours, se montrait soucieuse. Elle sortait d'une répétition où le directeur Chamagne l'avait un peu malmenée. Et puis, elle ne tenait pas le personnage; elle
cherchait, elle rêvait une interprétation neuve et originale.
Jacques loua cette tentative et lui demanda si elle avait lu la nouvelle de Mérimée. Elle ne la connaissait pas.
— Il faut la lire, continua-t-il. Elle nous révèle une gitane en haillons, sauvage et cruelle, attirante et effrayante, qui ne ressemble en rien à la bohémienne peignée et fardée, soigneusement attiffée que l'on nous montre tous les jours au théâtre. Une intuition géniale a permis à Bizet de la retrouver. Nous devons le suivre dans cet effort, écarter les traditions, comme on gratte les couches de badigeon pour découvrir à la voûte des églises les fresques puissantes et primitives qui représentaient Dieu le Père en costume d'empereur byzantin.
Elle lui demanda s'il goûtait cette œuvre. Il la compara à un cuir de Gordoue, où l'œil découvrirait des taches de sang parmi des arabesques d'or. Elle ouvrit de grands yeux et, comme elle avait cru comprendre à certaines paroles qu'il n'aimait pas la musique de théâtre, elle voulut qu'il s'expliquât à ce sujet. Il le fit de bonne grâce :
— Je ressens pour la musique une adoration si fervente que je souffre de la voir paraître sur les planches comme d'un sacrilège ou d'une profanation. Ainsi la vierge, née pour servir les dieux et pour arroser le sanctuaire d'eau lustrale, ne doit point s'abaisser à balayer l'âtre ou à tourner la broche.
Elle le regarda curieusement, étonnée par ce langage poétique, et ravie, comme toutes les-
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femmes, par cette sensation extraordinaire qu'il 1 lui apportait.
Les quais s'abaissaient en pente douce jusqu'aux berges de la Sauve.
La nappe du fleuve, où les nuées du couchant reflétaient leurs colorations pourprées, glissait d'un mouvement rapide et continu sur une rangée de peupliers dressés à l'horizon. Elle paraissait entrer dans la nuit, dont les ombres sereines avaient déjà recouvert d'autres mondes. Entraînée par le courant, une barque de pêcheurs glissa rapide et noire sur les eaux lumineuses.
Les promeneurs s'étaient arrêtés; ils la suivirent des yeux jusqu'au moment où elle disparut, derrière les îles vêtues d'oseraies.
— Oh! dit la jeune femme, ce serait charmant de descendre le cours des eaux, d'aller ainsi à l'aventure, de sortir de l'existence banale.
Elle s'était rapprochée de Jacques; son fin visage frémissait de curiosité avide et d'espé- j rance. %
Il murmura d'une voix grave :
— J'ai souvent fait ce rêve, moi aussi.
— Et que verrions-nous, monsieur Jacques? Oh! dites-le moi vite. Je ne connais pas la France. Toujours la vie des fleuves a soulevé en moi des désirs d'inconnu. Cela vient sans doute de mon enfance passée à Anvers; quand j'étais petite, j'allais sur les bords de l'Escaut, et quand je regardais des vaisseaux partant pour des destinations lointaines, toute mon âme chantait.
Jacques aussi était gagné par une fièvre charmante et délicieuse. Il se sentait soulevé de terre. II vivait dans un monde féerique, parmi les pay-
sages siciliens du Conte d'hiver, ou la Forêt d'Ardennes de Comme-il-vous-plaira.
— Oui, ce serait charmant de laisser aller sa vie au fil de cette eau. Nous verrions d'abord se refléter dans son flot glauque les coteaux plantés de vignes et les palais qu'ont habités les rois. Puis le fleuve s'ouvre comme une mer. Alors nous aborderions ensemble à la mystérieuse Armor. Je sais un petit village de pêcheurs où j'ai vécu des journées exquises. Je voudrais vous y conduire. Les courants marins y entretiennent une tiédeur de serre et sur les pentes du vallon croissent pêle-mêle, parmi les pommiers rustiques, les aloès et les lauriers-roses. Le marteau des calfats sonne sur la coque des bateaux. Des senteurs de goudron se mêlent aux émanations marines. Quand on visite la côte sauvage, on trouve des fjords creusés dans le granit, des grottes où pénètre un jour bleuâtre, des anses solitaires, où les sables et les rochers sont vierges, comme aux premiers temps de la création.
La chanteuse partit d'un éclat de rire.
— On doit bien s'ennuyer là-bas. Et puis toutes ces pierres battues par les vagues me feraient peur.
— Oui, aux marées d'équinoxe la mer hurle à pleins poumons et la grande houle de l'Atlantique canonne la côte. Le vent est si fort que les douaniers doivent marcher à plat ventre pour gagner leur poste. Mais les heures paraissent courtes. La sauvagerie des éléments donne une saveur puissante à la vie. Assis devant l'âtre où brûlaient des goémons, j'écoutais la vieille
Cloarec qui me racontait des légendes terribles, la barque des Trépassés qui rôde autour des écueils, le chariot de TAnlou plein d'ossements qu'on entend crier sur la grève.
— J'aurais pris mes jambes à mon cou.
— Eh bien, je sais un autre village, dans un pays plus riant. Il s'étale au bord d'une baie lumineuse; les toits des maisons basses sont feutrés de lichens roux. Les hortensias et les roses thé fleurissent les vieilles murailles de granit. Des femmes l'habitent; vêtues de noir, penchant leurs coiffes éclatantes sur leurs tâches de brodeuses, elles attendent leurs maris, capitaines au long cours. Les coquillages nacrés et les grands madrépores posés sur la cheminée évoquent le destin aventureux de ceux qui sont partis en mer...
Leur conversation continua. Une telle confiance les pénétrait qu'ils se racontaient maintenant leurs émotions les plus secrètes, les parties de leur âme les plus mystérieuses. Elle avait la sensation d'avoir vécu dans des pays lointains, au cours d'existences antérieures, et leur hantise la poursuivait.
La nuit autour d'eux noyait les choses dans l'ombre, éteignait les formes et les couleurs. Et tous les bruits se taisaient, comme pour leur laisser entendre mieux le langage de leur âme.
Soudain la chanteuse s'arrêta devant une lourde grille en fer forgé. Derrière les arbres, dont les ramures grêles s'étendaient sur le ciel semé d'étoiles, s'ouvrait une maison, dont la façade blanchissait vaguement dans la nuit. Elle tendit la main à Jacques.
— J'habite ici, dit-elle. Vous saurez désormais le chemin.
Il s'inclina.
— J'aurais peur de vous ennuyer avec mes extravagances. Vous m'avez trouvé amusant aujourd'hui, avouez-le, mais le serai-je d'autres jours? Et tant de choses nous séparent.
— En êtes-vous bien sûr?
Elle fut une ombre légère parmi les ombres.