‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

C'était un soir pareil à tous les autres. Il pleuvait. La rue était pleine d'un glissement de formes encapuchonnées.

Jacques, qui n'avait rien de mieux à faire, se rendit au théâtre des Muses où l'on devait jouer Manon.

Blotti dans une baignoire, il songeait avec mélancolie : « Encore une soirée de perdue. Le ténor sera obèse et la première chanteuse poussive. Je vais retrouver portant l'épée en verrouil et l'habit feuille morte l'inévitable choriste aux genoux cagneux que j'ai vu sous la barrette d'un archer écossais dans la Dame blanche. Seigneur Dieu! j'aurais mieux fait de rester chez moi à lire, au coin du feu, le roman de l'abbé Prévost. »

Le lustre à demi baissé versait dans la salle une clarté douce. Par endroits, une crépine d'or faisait une tache étincelante sur le velours pourpre des loges. Des banquettes claquaient. Un vendeur criait des programmes. Une femme en corsage blanc ^int s'asseoir dans une loge voisine et le parfum qui émanait d'elle emplit l'ombre d'une mystérieuse et fuyante volupté. Le rideau largement brossé représentait une fête galante, des Léandre et des Isabelle vêtus de

satin qui dansaient un menuet autour d'un bassin de marbre, où se reflétaient de beaux ombrages. Quand un machiniste, plantant un décor, heurtait la toile peinte, les personnages semblaient animés un moment d'une vie falote et mj'stérieuse.

Enfin l'orchestre préluda. La représentation commença et se poursuivit, monotone. L'hôtelier accueillit les gens de qualité avec sa cordialité roublarde, et l'inévitable Lescaut égaya le parterre des éclats de sa verve.

Jacques avait fini par tourner le dos à la scène. Un frémissement courut dans les rangs de l'orchestre, et Jacques entendit son voisin qui disait à mi-voix : « Elle est exquise, cette petite. » Il se retourna. Manon venait de faire son entrée.

Merveilleuse de naturel, elle portait un baluchon avec une grâce simplette et villageoise. Une croix d'or était attachée à son cou par un ruban de velours noir. Sous la robe d'indienne se devinait la souplesse d'un corps svelte et jeune dont chaque attitude était une musique. Elle pouvait avoir vingt ans.

Elle se tint ainsi quelque temps, épiant du coin de l'œil les minauderies des belles dames attablées avec les marquis.

Puis Lescaut entra. Elle se retourna et Jacques sentit à son cœur une blessure poignante et délicieuse.

Elle était belle, de cette beauté qui soulève, au cœur des hommes, le sanglotement éternel du désir. Elle avait une bouche amoureuse, des dents éblouissantes, un nez droit et fin. Ses yeux surtout lui donnaient un pouvoir de fascination

étrange, de larges yeux verts, où flambaient des lueurs phosphorescentes, des yeux de sorcière parée pour les feux du sabbat.

Elle chanta, et sa voix fut un autre ravissement. Elle tombait, abondante et pure, comme une eau qui ruisselle des monts, et remplissant toute la salle, montait sans effort jusqu'aux notes élevées. Et sa diction était si bien frappée qu'on ne perdait aucune de ses paroles.

Elle chanta les surprises de Manon durant son premier voyage. Elle sut rendre avec une aisance parfaite la candeur enfantine, les étonnements ingénus, le goût frémissant du plaisir qui anime ce petit être. Elle eut des langueurs délicieuses et des bouderies charmantes. Et quand elle évoqua la porte sombre du couvent, elle sut trouver un sourire si trempé de larmes que tous les spectateurs voulaient la serrer dans leurs bras, pour la consoler avec des baisers et de douces paroles.

Mystérieux enchantement de l'art. Le miracle s'accomplissait. Ce peuple de boutiquiers, penché durant le jour sur de sordides négoces, avait rame héroïque des vieillards Troyens, qui, sur les remparts d'Ilion, saluaient la venue d'Hélène, Hélène souriante comme le calme des mers, Hélène, cause de mort et de ruine pour la cité.

Mais Des Grieux entrait en scène. Il chancela, pris de vertige. Sa voix trembla, et soudain la musique enveloppa le couple, pareille à une flamme claire et dévorante.

Il cria sa naissante passion. Bondissantes, tumultueuses, avec des élans subits qui menaçaient de tout engloutir sur leur passage, les

sonorités de l'orchestre se soulevaient et, l'instant d'après, se balançaient, souples et caressantes comme des vagues où se dénoueraient des chevelures de sirènes.

Maintenant, sur les houles apaisées planaient de grands calmes lumineux. Manon et le chevalier échangeaient des aveux naïfs.

Jacques songeait :

(c Elle est adorable. C'est une enfant et elle joue avec l'habileté d'une vieille comédienne. Elle sait rendre avec une saisissante vérité l'essentiel de ce rôle, l'ardente vocation amoureuse. Et elle sait en traduire aussi tous les aspects : la perversité ingénue, la candeur plus dangereuse que toutes les roueries, l'innocence libertine des vierges de Greuze, qui ouvrent des yeux limpides, douloureux et charmants. Certes, je l'applaudis. Guidée par un instinct vraiment créateur, elle écarte d'une main dédaigneuse le bruissement coloré de cette musique, toute cette verroterie de Massenet, pour dresser devant nous la femme véritable du roman, l'effrayante courtisane.

a Bizarrerie de la destinée. Quel caprice du sort a donné à l'abbé Prévost, le barbouilleur de papier, le magnifique privilège d'évoquer cette radieuse image? Ils sont nombreux, les poètes et les romanciers qui, pendant une vie d'efforts, ont poursuivi cette gloire et ne l'ont pas rencontrée. Manon, vers toi montera toujours, avec le sanglot des amants et le soupir des adolescents* le rêve douloureux des artistes. Tu vis d'une vie impérissable. Sphynx étonnant, nous sommes tous amoureux de toi en ce soir pluvieux et

ÊÎBLICTHECA

maussade. Cœur trois fois féminin, qu'importent la ruine et la mort, et le mépris des hommes pire que la mort? Rieuse Manon, voici nos mains pour réchauffer tes pieds d'enfant. Perfide Manon, voici notre poitrine pour saigner sous tes coups. Superbe Manon, voici nos corps frémissants, prosternés dans la boue et l'infamie, pour faire une jonchée sous tes pas. »

Mais le rideau tomba. La salle croula en bravos. Le public se répandit dans le foyer et dans les couloirs; les yeux brillaient, les faces s'animaient; on s'abordait avec des exclamations de joie et de surprise, comme si un peu de bonheur était arrivé à chacun.

Jacques sortit, voulant fumer une cigarette dans la rue. Comme il passait devant le contrôle, il s'entendit interpeller, et il vit Michel Chamagne, le directeur du théâtre, qui lui tendait la main.

Il s'approcha; le petit homme ferma avec lenteur un volume de Balzac, Les Chouans, qu'il lisait tranquillement parmi la cohue et le tumulte des conversations, et, ayant pris le bras de Jacques, il lui dit :

— La pluie a cessé; venez-vous respirer un peu d'air pur?

Il dirigeait le théâtre de Ménestreau, avec une application ferme et dédaigneuse, comme il aurait administré les Ponts et Chaussées ou conservé les hypothèques. Il avait vécu à Paris, rêvé la gloire littéraire, fréquenté les poètes fameux et les brasseries où venait s'accouder Verlaine. Plein de mépris pour le répertoire de vaudeville et d'opérette qui avait la faveur de son public.

il relisait dans les gras loisirs de la province Molière, Rabelais, Shakespeare, et, de temps à autre, composait pour sa délectation particulière quelques contes tourangeaux, frais et savoureux comme une coupe de Vouvray, qu'il intitulait : La Patenôtre du singe ou La Marmite des Quatre- Temps.

Il les faisait imprimer sur papier du Japon à un petit nombre d'exemplaires qu'il donnait à ses amis. Jacques était de ceux-là. Ils s'étaient estimés tout de suite. Jacques aimait ce compagnon bizarre et charmant, vêtu d'une houppelande aux poches gonflées de bouquins, qui avait l'air de sortir d'une comédie de Mus«et, et marchait dans la vie enveloppé d'un rayon de lune.

Le pavé était sec. De grands coups de vent faisaient palpiter les flammes des becs de gaz, dans leurs cages de verre.

— Quel homme que ce Balzac! Comme il sait remuer les mondes! Mais non, j'ai tort, il les crée. Oui, c'est Dieu le Père, dans son beau jardin, prenant des parcelles d'argile et les modelant et leur insufflant la vie. Il a d'un Démiurge la puissance et la variété dans ses créations infinies. J'ai connu Paul Adam. Il ressemblait à Balzac. C'était, comme Balzac, un cerveau où bouillonnaient toutes sortes de pensées, de projets et d'entreprises. Je croirais volontiers que la nature n'a pas à sa disposition des formes nombreuses, et qu'elle coule des génies différents dans le même moule.

Ainsi Michel Chamagne, directeur du théâtre 4e Ménestreau, dévidait le fil ténu de sa philo-

Sophie. Cela ne faisait pas Tafifaire de Jacques, qui l'interrompit :

— Vous avez une bien belle Manon.

— Fort belle. Un oiseau de passage. Souvent, dans les îles de la Sauve, par un matin brumeux de novembre, on trouve un grand oiseau migrateur, un cygne à la large envergure qui s'est abattu parmi les mouettes et les canards. Le voyageur divin, au bout d'un moment, reprend son vol, car il méprise ces lieux bas, lui, l'oiseau prophétique, consacré à Apollon.

— En d'autres termes, la chanteuse sera bientôt engagée à Paris.

— Elle y serait déjà, sans une pointe d'accent qui la force à séjourner en province pour se corriger.

— On ne le dirait pas.

— Cela s'atténue. Elle est Flamande, née à Anvers, je crois. Et puis elle a des raisons suffisantes pour jouer ici. Elle est la maîtresse de M. Courtaut-Malandin, le riche fabricant d'automobiles.

— Vous m'en direz tant!...

Jacques, un moment, se sentit l'âme envahie par un profond sentiment de dépit et d'amertume. Il détesta la chanteuse, comme si elle lui était infidèle. Il songea, avec une secrète complaisance, que le riche industriel pourrait bien un de ces jours se fracasser la tète contre un des ormes du chemin : sa quarante chevaux roulait si bien.

Le directeur et le journaliste étaient venus s'accouder au quai de Sauve, sur le parapet dont les pierres étaient polies par le frottement

LES GRENOUILLES DANS LA MARE lÔâ

des cordes remorquant les gabarres. Le fleuve, dans l'ombre, léchait les berges avec un clapotement lourd de sommeil. Une barque passa, mystérieuse, frôlant à peine le flot de ses avirons. Chamagne dit ;

— Ce sont des maraudeurs qui vont pêcher des lamproies.

Ils remontèrent vers le théâtre. Jacques ne desserrait pas les dents.

— Vous n'êtes pas drôle, ce soir, lui dit Chamagne.

Il répondit :

— La vie m'apparaît si maussade.

Ils se séparèrent à l'entrée. Durant leur promenade, on avait joué tout le second acte. Comme le troisième n'était pas commencé, Jacques suivit un long couloir et pénétra dans les coulisses, où sa qualité de journaliste lui donnait le droit d'entrer.

Il aperçut du premier coup d'œil la chanteuse. Elle était métamorphosée. Les ajustements de cour, la robe à paniers, les mules de brocart à talons hauts, lui donnaient la majesté d'une reine et la grâce hautaine d'une déesse. La main appuyée sur une longue canne au pommeau d'or ciselé, elle tournait un peu la tête et son regard glissant de ses paupières baissées passait par dessus son épaule, avec une fierté impertinente qu'on lui pardonnait.

Sa beauté resplendissait. Elle versait une sorte de rayonnement qui les transfigurait sur les décors troués, sur le plancher poussiéreux, sur les vestes sordides des machinistes. Elle était

comme une lampe qui inonde un galetas d'une clarté d'or.

Jacques s'était caché derrière un portant pour la regarder tout à son aise. Elle lui semblait fabuleusement lointaine et plus inaccessible que si elle avait vécu dans une de ces planètes qui scintillent au couchant. Par moments, il imaginait un incendie, une grande catastrophe, qui lui permettrait d'exposer sa vie pour elle, et il comprenait la folie de ce seigneur qui avait mis le feu à son palais, dans une fête, pour emporter dans ses bras la reine, qu'il aimait en secret.

Elle fut parfaite dans l'acte de Saint-Sulpice. Ses mains ardentes pétrissaient le corps du jeune premier, et elle le serrait ardemment contre sa poitrine et contre ses flancs, comme pour lui faire respirer sur sa chair le souvenir des voluptés anciennes. Et quand elle apparut au dernier acte, vêtue de toile grossière, gémissante et meurtrie, sous le costume des prisonnières qu'on embarquait au Havre-de-Grâce, elle trouva des accents si simples et si touchants, elle sut mourir avec une grâce si émouvante que tout le public, sous le charme, haletait.

Jacques se trouva seul dans la rue. De soudaines rafales balayant l'air au-dessus de sa tête faisaient claquer le zinc d'une toiture, arrachaient aux girouettes d'aigres grincements. Des gouttes de pluie tiède sonnaient sur la chaussée. Il ne s'en apercevait pas.

« Qu'est-ce donc que j'éprouve? se disait-il. On dirait qu'une poussière insaisissable d'ennui flotte dans ma pensée. Mon âme est plus mélau-

colique qu'un salon où l'on vient de donner un bal. Les violons se sont tus et les lampions sont éteints. Et puis, il me vient de soudains élancements de joie. J'ai envie de faire des vers à une Rosalinde, des vers que je graverai sur l'écorce des hêtres. »

Sa songerie s'illumina de l'éclat fascinant de deux yeux verts.

« Ça y est. Je suis amoureux de la chanteuse. Au fait, elle est bien belle. Et tous les habitants de Ménestreau qui ont assisté à la représentation, doivent partager mon enthousiasme. Ce fabricant de véhicules a de la chance. »

Il s'arrêta. Un grand souffle frais chargé d'odeurs végétales, le frappant au visage, l'avertit qu'il était arrivé en pleine campagne, à l'extrémité du faubourg. Une longue file de bâtiments symétriques se perdait dans l'ombre. Il reconnut la caserne des hussards.

Il entra dans un petit café dont les vitres étaient éclairées. Des gardes d'écurie en bourgeron et pantalon de treillis, ayant sauté le mur, buvaient des verres de cassis. « Mon vieux, disait un ancien à son camarade, tu répondras au chef que t'es un homme de la classe et que pour faire des corvées, c'est macache et midi sonné. » Jacques demanda un grog, du papier et une plume, et sur une table poisseuse, il écrivit un compte rendu de la représentation, qui était un poème vibrant, une ode à la beauté et au talent de la nouvelle Manon.

Il se frotta les mains

— Elle est comédienne; elle est femme, se

disait-il. Elle aime doublement l'encens de la louange. Je suis prince de Bohême et je lui envoie un bouquet de fleurs rares. Non, elle me lira demain dans son lit. C'est une aubade amoureuse que mes musiciens ordinaires vont jouer sous sa fenêtre. Chantez, violons; sonnez, flûtes, et vous guitares, vibrez comme des sauterelles dans les blés mûrs.

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