CHAPITRE XIII
Le coche de Nohant-le-Potier s'arrêta, puis repartit, ayant déposé au milieu de la route un curé, comme une couveuse qui laisserait échapper un poussin de son aile. C'était l'abbé Guérineau, secrétaire particulier et ambassadeur extraordinaire de Monseigneur Millot, évêque de Ménestreau. Il allait sonder habilement M. le comte Rocheton des Emblavures, dans son château de la Renardière, et lui proposer de représenter les réactionnaires contre le député radical Grapillard.
L'abbé s'orienta un moment et prit un chemin de traverse que bordaient des haies d'épine en fleurs. Le bruit de son pas faisait partir des oiseaux. Au sommet d'un coteau planté de jeunes vignes, un moulin à vent étendait dans l'air matinal ses ailes immobiles.
Le vent, qui semblait grandir avec le soleil, plaquait la soutane du curé sur son ventre rond et sur ses cuisses musclées. Il se sentait l'âme inquiète.
— Quelle mission embarrassante! songeait-il. Monseigneur aurait dû se charger lui-même d'une corvée aussi fastidieuse. Sans doute il a annoncé mon arrivée par une lettre et donné
toutes les explications. Mais ça ne fait rien. Je ne me sens rassuré qu'à demi. On dit ce M. Rocheton ami du repos et de l'indépendance. Il a été battu aux précédentes élections et on l'a abreuvé d'outrages. Il va me recevoir de la belle façon. C'est un grand chasseur devant l'Eternel. S'il allait lâcher toute sa meute à mes trousses!
Et l'abbé se sentait pris d'une vive tentation de retourner en arrière. Mais il se reprenait aussitôt.
— Hélas, soupirait-il. Laisserons-nous sans vengeance l'affront cruel que nous infligea Grapillard? Le sacripant nous a joués indignement. Quand il voulut marier sa nièce au charcutier de la rue Galande, il craignit nos représailles, le scandale de l'église fermée, et il nous accabla de protestations et de promesses. La noce eut lieu au maître-autel de Saint-Hildefonse, avec tous les chants de la maîtrise et les clartés innombrables des cierges. Deux mois après le mécréant votait la séparation, mettait à l'encan les biens du clergé, expulsait ces bonnes sœurs de Saint-Jean de la Poterne, qui veillent avec tant de sollicitude sur les pauvres et les orphelins.
Soudain l'abbé aperçut la Renardière.
Au flanc d'un coteau que revêtait le velours tendre des luzernes, le château offrait au couchant sa façade de briques rouges et son perron royal. Sa toiture surmontée de cheminées héraldiques, de tourelles, de clochetons, ressemblait h un surtout d'orfèvrerie. Un large rideau de peupliers, dont les jeunes feuillages avaient les teintes chaudes du bronze, protégeait le bâtiment contre l'injure des vents du Nord. Au pied du
perron était creusée une pièce d'eau où paradaient des cygnes.
L'abbé tira une chaîne. Une cloche sonna. Un vieux domestique, solennel sous ses cheveux blancs et dans sa livrée bleu de roi, descendit les marches du perron avec une prudente lenteur à cause de ses genoux ankylosés de rhumatismes.
L'abbé déclina ses qualités.
— ' Ah bien, fit l'intendant. M. le Comte se trouve près de l'orangerie, il attend Monsieur l'Abbé, et m'a donné l'ordre de l'introduire dès son arrivée.
Les deux hommes remontèrent l'allée soigneusement ratissée entre les pelouses si bien tondues que pas un brin d'herbe ne dépassait l'autre. Un bourgeon luisant de sève s'était détaché de la cime d'un marronnier, et avait roulé sur le gravier. Le domestique le ramassa et le mit dans sa poche en promenant un regard d'inquiétude autour de lui.
— Le jardinier est négligent, soupira-t-il, et M. le Comte est si méticuleux.
Ils tournèrent l'aile gauche du château et arrivèrent près des serres. Ils trouvèrent le comte qui visitait soigneusement sa splendide collection d'orchidées. Il passait en revue les pots qui contenaient les fleurs étranges, et les inspectait tout en soufflant parfois sur les tiges et sur les feuilles la fumée d'une grosse pipe d'écume qu'il tenait à pleines mains.
— Ça chasse les pucerons et les mauvais insectes, expliqua-t-il.
Il avait une soixantaine d'années. Sa barbe blonde décolorée par endroits, ses yeux d'un bleu
de faïence, sa lèvre pendante dans une moue continuelle, tout dans son visage avait une expression certainement involontaire de mépris aristocratique. Son paletot sac de drap anglais, son chapeau de feutre gris, ses guêtres beiges avaient la simplicité luxueuse qui se retrouvait dans le jardin et dans les bâtiments du château, comme si toutes ces choses avaient été commandées à la fois chez un bon faiseur. Il paraissait naïf, bienveillant, sans mj'stère. On se sentait tout de suite rassuré en sa présence, car on devinait son cerveau meublé de deux ou trois idées, banales et raisonnables, sans qu'aucune angoisse soit jamais venue les troubler.
Il poussa une exclamation de joie et de surprise en élevant dans la lumière une fleur magnifique, pareille à un œuf de porcelaine qu'une araignée mauve étreignait de ses pattes.
— Celle-là me coûte cher, on l'a trouvée récemment dans l'hinterland de Bornéo.
L'abbé Guérineau, tenta de placer une parole. ' — Monsieur le Comte, fit-il, j'étais venu...
— Je sais, répondit brusquement le comte» Mais prenez le temps de souffler. Monsieur l'Abbé. Et ne traitons pas au débotté les affaires sérieuses.
— Je suis à vos ordres, dit l'ecclésiastique en s'inclinant.
— Venez voir mes pigeons.
Ils se dirigèrent vers la basse-cour. Les beaux oiseaux, enfermés dans des cages de chêne brut, aux barreaux nickelés, piétinaient le sol jonché de graines, se rengorgeaient, faisaient miroiter les reflets chatoyants de leurs gorges et de leurs
ailes. Certains av^aient des goitres monstrueux, d'autres étaient comiquement perchés sur des pattes de corail.
— Ce sont des races sélectionnées, dit le comte. On ne leur donne pas le vol par crainte de croisements.
— Monsieur le Comte, murmura l'abbé, je dois vous dire...
— Je suis à vous à l'instant. Mais la jument Cora m'inquiète. Elle avait des tranchées cette nuit.
Un palefrenier sortit de l'écurie, conduisant par la bride le bel alezan dont le ventre était ceinturé de flanelle. La bête allait mieux. Le comte et l'abbé suivirent quelque temps sa promenade sur le sol sablé de la cour.
Le comte plaqua sa main sur la croupe fauve, où des muscles frémissaient sous la peau...
— Allons, ce ne sera rien.
Puis il se tourna vers le visiteur :
— Monsieur l'Abbé, fit-il, je suis prêt à vous écouter. Passons dans mon cabinet de travail.
Il le conduisit dans une grande pièce du premier étage, où des pipes de toute taille étaient rangées sur une table recouverte de drap vert, parmi des journaux et des numéros non coupés de la Revue des Deux Mondes.
Dans les quatre fenêtres grandes ouvertes s'encadrait un paysage riant de vignes et de cultures, jusqu'aux masses lointaines de la forêt, d'où montait la fumée bleue d'un feu de charbonnier. Au premier plan un vase de marbre dressé au centre d'une pelouse était surmonté d'un paon qui étalait sur le piédestal les pierre-
ries ruisselantes de sa queue. Et le regard éprouvait une suave douceur à suivre les contours harmonieux de la terre.
Soudain un coup de fusil éclata. Le comte fronça les sourcils et murmura :
— Encore le Blaireau qui fait des siennes; il ne m'en laissera pas un seul.
Et il donna aussitôt des explications, d'un air navré.
— ' Oui, c'est un braconnier qui vient en plein jour massacrer mes lapins et mes faisans.
Il parut se plonger dans une méditation désolée.
— Monsieur le Comte, dit l'abbé, j'oserai vous proposer...
Le châtelain l'interrompit, les bras levés dans un geste lassé et suppliant :
— Je sais tout ce que vous allez me dire. Mais, pour l'amour de Dieu, ayez pitié de moi. Eloignez de moi ce calice. J'ai fait ma part, j'ai porté ma croix aux dernières élections... Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert...
Il se tut, et, la tête penchée dans une attitude iveuse et désespérée, il avait l'air d'évoquer les jonvs passés, lourds d'amertume et de souffrance. Tous les soirs, à l'heure où les étoiles allument leurs clartés sereines dans le ciel assombri, à l'heure où les coteaux se revêtent de mystère et de silence, des bandes sinistres et hurlantes se répandaient dans les chemins et battaient les murs du pai^c de leurs ondes boueuses en criant : « A mort Rocheton î A mort le châtelain ! » Parfois même ils portaient triomphalement un mannequin bourré de paille et d'étoupe, qui avait
une veste de chasse et une casquette de velours comme le comte des Emblavures, et ils allaient le pendre, parmi des feux de joie et des sarabandes, au grand orme qui dominait tout le pays, au carrefour du Trahoir. Et les journaux donc! Toutes les gazettes du département donnaient de la voix, couraient sur sa piste chaude, savouraient d'avance la curée. On racontait que le grand-père du comte avait fait partie d'une bande de chauffeurs. Lui-même ayant voyagé aux Indes, dans sa jeunesse, on affirmait qu'il avait fait la traite des nègres, tenu un bateau de fleurs à Shanghaï, excité à la révolte l'équipage d'un vaisseau dont il avait égorgé de sa main le capitaine.
Tout cela n'était rien. Blaireau le braconnier, en rage de vengeance, s'était glissé dans le parc. Il avait massacré une biche avec ses faons et était venu barbouiller de sang la grande porte du perron royal. Et le comte n'avait même pu porter plainte, car il n'avait pas de témoins.
L'abbé, qui épiait anxieusement sur sa face la trace de ses pensées, s'inclina et dit :
— Monsieur le Comte, je voudrais vous représenter...
Le comte Rocheton releva la tête; ses regards errèrent longuement sur la pelouse caressée d'ombres fraîches, sur les hêtres du parc dont les feuillages naissants avaient une teinte cuivrée. Ses paupières battirent. Un vol de pigeons traversa le vide, comme une blancheur sonore...
— Hélas, fit-il d'un air dolent, je voudrais me rendre à vos désirs, mais, vraiment, vous me demandez Timpossible. Je suis arrivé, après bien des épreuves, à la sagesse et au désintéressement.
J'ai pu, dans mon château de la îlenardiêre, m'arranger une vie simple, cordiale, ennemie du faste et des vaines ostentations. Le cours des saisons m'apporte les plaisirs qui touchent mon cœur : dans un mois je verrai fleurir mes pelargoniums et mes rosiers, puis j'irai faire l'ouverture de la pêche chez mon cousin Latour-Cheverny, dans sa propriété de l'Andelle où l'on prend de grosses truites. Cela nous amènera tout doucement aux grandes chasses de septembre. Et vous me demandez de piétiner toutes ces joies... Vous êtes cruel.
— Monsieur, dit l'abbé Guérineau, ne croyez pas...
— Si encore mon dévouement servait à quelque chose, s'exclama le comte, mais nous serons battus... N'en doutez pas... Nous sommes toujours battus...
Il se rappelait les débuts du nouveau régime, la présidence de Mac-Mahon, l'aventure boulangiste, l'affaire Dreyfus. Toujours le même espoir avait soulevé les cohortes réactionnaires, les avait tenues frémissantes, l'oreille tendue au coup de trompette qui marquerait l'assaut du régime abhorré. Rien n'était venu. Les troupes avaient remis le sabre au fourreau et avaient regagné leurs cantonnements par des chemins détournés. Les deux hommes se levèrent. Comme ils atteignaient le seuil de la chambre, une seconde détonation retentit. Le comte prêta l'oreille, puis baissa la tête, tristement. Une pensée soudaine traversa l'esprit de l'abbé.
— Si vous étiez élu. Monsieur le Comte, si le suffrage universel vous proclamait député, le
Préfet ne vous refuserait pas les agents de la force publique. On prendrait le Blaireau dans son terrier...
Une fierté illumina les yeux du comte.
— J'accepte, Monsieur l'Abbé. Vous ferez annoncer ma candidature dans les journaux.
Un pâle sourire flotta autour des lèvres du curé :
— Monsieur le Comte, so3^ez assuré que nous aurons la victoire...