CHAPITRE XIV
Ayant assujetti les lourds volets qui fermaient le palais du Travail, Joseph Chambournac et le compagnon Florence songèrent à regagner leur petite maison des champs. Chemin faisant, ils achèteraient des provisions indispensables, une paire de sabots, une tète de chou, une livre de jambon. Chambournac portait le filet qui contenait déjà des brochures de propagande et la Conquête du Pain, de Kropotkine, volumes empruntés à la bibliothèque que le camarade Florence administrait.
Ils vivaient tous deux dans une bonne entente, qui devenait plus étroite de jour en jour. Le pâtre avait trouvé du travail dans une carrière de sable. Chaque matin il partait la pelle sur l'épaule, les reins ceints de flanelle rouge. Comme il abattait de la besogne avec ses bras vigoureux, il gagnait de bons salaires et payait sa pension bans marchander. La camarade Bastienne, pleine de respect pour le robuste appétit du travailleur, le nourrissait bien et la petite maison était sans cesse réjouie par l'odeur des fricassées que la cuisinière préparait. Chambournac rentrait de bonne heure du chantier; il faisait encore grand jour. Il en profitait pour bêcher le jardin, défoncer la bonne terre, semer des carrés de légumes
qui commençaient à lever. Le secrétaire Florence, le cou toujours engoncé dans son foulard, par crainte de l'humidité, l'admirait silencieusement ou bien même, parfois, lui donnait des conseils. Comme ils passaient devant le petit square qui borde la préfecture, ils eurent l'idée d'y entrer et de se reposer un instant à l'ombre légère des feuilles.
C'était, parmi tous les bruits de la ville, un asile de paix et de tranquille fraîcheur. Le lierre couvrait les vieux murs de sa tapisserie bariolée, les tours de Saint-Hildefonse dressaient dans le ciel limpide, rayé par le vol des hirondelles, leurs tours octogones surmontées de trèfles ajourés. Toute l'agitation du dehors venait expirer parmi ces arbres comme une houle murmurante. Il avait plu la nuit, mais l'air rasséréné avait une fraîcheur délicieuse. Une averse de lumière criblait de gouttes d'or les tendres feuillages, dont les nervures dessinaient leurs réseaux délicats.
Au centre d'une pelouse, un petit faune de bronze se dressait sur un piédestal de pierre. L'enfant aux pieds de chèvre élevait au-dessus de sa tête une lourde grappe, et, tandis qu'il la regardait, avec convoitise, un rire heureux s'épanouissait sur ses lèvres.
Des bonnes gardaient des marmots qui faisaient des pâtés autour des tas de sable.
Les deux camarades bavardaient, quand ils virent s'avancer vers eux un homme âgé, mis avec une sobre élégance.
Florence présenta le nouveau venu *
— C'est le docteur Mazagran, méaecin en chef
de l'Hôtèl-Dieu, un ami des ouvriers et un brave homme.
Le compagnon et le docteur s'étaient connus et estimés aux jours sombres de l'affaire Dreyfus, alors qu'ils se sentaient les coudes dans la mêlée et résistaient vaillamment sous les menaces et les horions. Ils s'étaient retrouvés dans les causeries de l'Université Populaire où le médecin, qui aimait à répéter que les bourgeois socialisants amèneraient l'avènement de la République sociale, avait maintes fois, avec une éloquence simple, cordiale et familière, donné des conseils d'hygiène aux travailleurs. Cet homme bon et intelligent se tournait naïvement vers le peuple, seule force intacte dans la décomposition des partis, comme ses ancêtres du xviir siècle, admirateurs de Jean-Jacques, lecteurs passionnés de VEncyclopédie, avaient mis toutes leurs espérances dans la venue du Tiers-Etat. Une sorte d'enthousiasme s'emparait du savant devant le peuple, monstre encore endormi, ignorant sa puissance, mais dont les flancs allaient bientôt retentir de grondements. Il recherchait donc la compagnie des gens de métier, il les sermonnait, et, comme il est naturel, il en était mal vu, car il leur reprochait leurs habitudes d'intempérance, et, quand ils étaient malades, leur interdisait le vin.
Dès qu'il eût aperçu les deux hommes, il s'avança vers eux, la main tendue. Le secrétaire présenta son compagnon :
— Chambournac, un des nôtres qui a milité dans l'Aveyron et a tiré quinze mois de prison pour faits de grève.
Le docteur eut un regard connaisseur pour admirer la haute stature de l'ouvrier.
— Ah bien, fit-il en prenant place à côté des deux hommes sur le banc, par un temps pareil, on est mieux sous ces marronniers qu'entre quatre murs.
— Il fait bon vivre, répondit Chambournac. Le médecin allongea ses jambes terminées par
de luxueuses bottines dont le vernis miroitait. Il coula un regard malin vers le compagnon pardessus son binocle d'or et contempla ensuite les pelouses où les ombres des feuilles remuaient doucement. Un gros bourdon bleu visitant les calices des tulipes les faisait plier sous son poids. Et le cri des enfants courant dans les allées répondait au bavardage aigu des hirondelles.
— Oui, dit-il, la vie est bonne, mais les hommes font tout ce qu'ils peuvent pour la rendre détestable.
Une idée traversa son cerveau :
— La vie... elle fait notre joie et notre tourment, et nous poursuivons vainement la solution du problème. Par moments nous croyons tenir quelque chose. Une main mystérieuse a fait frémir et palpiter le voile qui ferme l'entrée du sanctuaire d'Isis. Puis la nature retombe à son majestueux silence. Consolons-nous. La vie ne sera pas éternelle sur ce globe. Elle a commencé un jour avec la chute d'un aérolithe qui a semé dans ce monde les principes de la substance organique... C'est une moisissure d'où est sortie la volonté et la douleur. Un jour viendra où elle retournera au néant.
Les ouvriers l'écoutèrent avec une respec-
tueuse complaisance, mais, comme il faisait mine de s'attarder, Florence le ramena à la réalité. Il montra une large affiche tricolore, qui s'étalait sur une porte cochère, de l'autre côté de la rue :
— Le peuple va prendre du bon temps; il va se réunir dans ses comices, il va exercer sa véritable souveraineté.
Le docteur se cabra comme un cheval de cavalerie qui a entendu sonner l'appel clair de la trompette. Il parla avec une passion ardente et concentrée qui étonnait dans son corps frêle...
— Détestables passe-temps. Farces méprisables de baladins, qui amusent une nation et la détournent des grandes pensées et des inspirations nobles. Ils ont montré une connaissance effrayante du cœur humain, ces parlementaires qui corrompent l'intelligence d'un peuple, en le li^nrant aux basses spéculations de la politique, comme ils le gorgeraient d'opium ou d'alcool. Tous les beaux sentiments qui habitent l'âme humaine sont morts, étouffés sous cette chape de plomb. Et les ravages sont encore plus effrayants en province, où la politique sert toutes les rancunes, assou\it toutes les basses vengeances, satisfait tous les appétits. La politique, c'est le couteau aux mains de l'épicier jaloux d'un concurrent pour assassiner son rival. La politique, c'est la sentine, c'est l'égout où dégorgent toutes les bassesses. Hélas! ils en vivent et la France tout entière en meurt.
— C'est vrai tout de même, dit le camarade Florence, on s'ennuierait dans ces patelins si on n'avait pas de temps à autre une élection; on s'y amuse comme aux courses, on ponte sur un con-
current comme on jouerait un cheval... C'est égal, Grapillard me paraît touché...
Le docteur ne daignait pas l'entendre, emporté par son indignation :
— Ils sont odieux et ils sont stupides. Sur leurs tréteaux de planches frêles, devant leurs toiles peintes rongées par les rats, ils paradent, attirent les badauds, répètent sans se lasser leurs déplaisants calembours, et ils ne songent pas un seul moment à la grande vague populaire qui va les balayer comme un fétu. Ah! la mare stagnante! Elle étale à nos pieds ses eaux lourdes, couleur de plomb, qui semblent envahies par une sorte de somnolence. Elle a sa beauté, vue de loin. Un vieux saule y mire son écorce grise, le ciel pur y reflète la magie colorée des nuages, et les grenouilles sur la berge sautent parmi les joncs et les menthes. Mais, si l'on se penche sur ces eaux obstruées de végétations aquatiques, on aperçoit le fond vaseux où grouillent des bêtes immondes...
Le docteur se tut. Après un moment Florence, revenant à son idée, dit :
— Grapillard pourrait bien rester sur le carreau. Il a passé avec une majorité de sept cents voix aux dernières élections. Le comte Rocheton saura s'attirer les cœurs et les voix par des largesses.
Le docteur l'interrompit :
— Alloue donc, Grapillard se tirera d'affaire. Il est comme tous ses collègues de la Chambre... Incapables de gouverner le pays, ils se révèlent des stratèges éminents, des diplomates profonds quand il s'agit de leur arrondissement. Soyez sûr que Grapillard, devant l'échiquier électoral, saura
montrer le génie d'un Napoléon méditant la cam- m pagne de France. Il fera des concessions, excitera ^ des convoitises, promettra des mérites agricoles et des décorations. Sa rouerie est infaillible comme le flair d'un chien.
— J'aurais voulu que le parti socialiste présentât au moins un candidat; on se serait compté sur son nom.
Le docteur eut une inspiration soudaine. Il contempla Chambournac avec une curiosité ardente et dit :
— Votre ami, qui est nouveau dans le département, qui a fait ses preuves, qui n'a rien à craindre, votre ami, dis-je, pourrait tenter l'affaire.
Chambournac ouvrit des yeux ronds, que la stupeur dilatait.
Il balbutia :
— Moi... candidat... Je gardais les bestiaux... Le docteur lui frappa sur l'épaule :
— On ne vous demande pas de faire des discours, mais seulement de donner votre nom. Vous n'avez pas d'argent. J'en trouverai. On verra quels sont les purs... Vous n'avez pas peur, je suppose?
Chambournac serra ses poings énormes.
— Vieux, dit le camarade Florence, quand tu seras à la Chambre, tu me feras avoir un bureau de tabac.
Puis il ajouta, dans un éclat de rire :
— Rocheton six mille voix, Chambournac six centii, Grapillard est foutu.