‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Assis dans un large fauteuil, M. le préfet Létang-Duveneur savourait la lecture d'un article du Temps. C'était un conte exotique de Pierre Mille, et il admirait cette prose subtile, nuancée, précise dans ses contours comme une aquarelle japonaise. Mais aucun regret n'effleurait cette àme paisible de fonctionnaire: il ne souhaitait pas visiter les pays où les crabes se promènent entre les racines des palétuviers, où les perruches s'assemblent à la cime des cocotiers et poussent des clameurs assourdissantes. Une telle régularité dirigeait le cours de sa vie que toute pensée de ce genre lui eût paru déshonorante. Il savait borner ses désirs au département de la Sauve qu'il administrait.

Aucun orage n'avait troublé sa vie. Vieux garçon, il avait su s'entourer de ces manies innocentes qui nourrissent dans l'ombre et dans le silence la plante délicate du bonheur. Il collectionnait les gravures de modes du Second Empire et les éditions princeps des poètes romantiques. Il avait servi la République avec dévouement, mais avec une mélancolie secrète, car il tenait de son père, magistrat de Louis-Philippe, des manières affables et polies et le respect de la bonne compagnie, et il voyait avec peine le timon de

l'Etat passer aux mains de gens qui avaient la distinction d'un charretier.

Il servait loj^alement, incapable de traîtrise. Mais il protestait par son attitude hautaine, et, comme xVchille irrité se retirait dans sa tente, il se réfugiait dans sa conscience, une conscience de doctrinaire, étroite et haute comme les faux cols en carcan qu'il portait.

Il laissa tomber son journal et regarda distraitement les ombrages du jardin, les allées bien sablées, le jet d'eau égrenant ses murmures et, derrière la Sauve lumineuse, la plaine de cultures que le couchant rayait de grandes ombres.

On frappa deux coups discrets à la porte. Un huissier parut, la chaîne d'argent au cou; il annonça :

— M. le député Grapillard.

Il entra comme chez lui, en coup de vent, et se laissa choir sur un canapé, sans daigner apercevoir le fauteuil que l'huissier respectueusement lui présentait. Il était pourpre d'indignation, ses joues tremblaient :

— J'en ai assez, cria-t-il en frappant du poing le meuble dont les ressorts gémirent, j'en ai assez. Vous avez perdu mon arrondissement, je ne le sens plus en main. Le ministère repousse toutes mes demandes. Le hameau de Tournevent n'a pas obtenu la fontaine publique qu'il réclamait. On n'a pas changé l'institutrice de Châteaufort dont les toilettes tapageuses ont rendu jalouse la femme du maire. Le père Malicor, oui, vous savez bien, le sonneur de cornemuse qui joue dans les noces et les assemblées, n'a pas reçu les palmes académiques... Comment s'étonner après cela si

le mécontentement grandit, si partout la rébellion lève la tête. Je reçois des lettres menaçantes. Hier, à Châteaiifort, un élève du collège municipal a déclaré qu'il refuserait de jouer un solo de violon à la distribution des prix si je la présidais.

Il respira profondément, reprit des forces et repartit de plus belle...

— Je reconnais votre main dans toutes ces trames exécrables. Monsieur le Préfet. Vous êtes modéré, juste milieu, partisan de la séparation des pouvoirs. Vous méprisez en moi l'homme que la faveur populaire a porté sur le pavois. Je vous briserai, Monsieur le Préfet, je vous casserai aux gages. Je verrai M. Lestigré; il n'a rien à me refuser, car il m'honore de son amitié et de ses calembours.

Le préfet laissa tomber sur son interlocuteur un regard où le calme impertinent se mêlait au plus tranquille mépris. Trois années seulement le séparaient du jour où il allait prendre sa retraite. Il entrevoyait avec une douceur sereine le temps où il se retirerait dans sa villa cossue, au bord de la Marne. Il pécherait' les gardons, classerait ses gravures et écrirait sur Pétrus Borel le Lycanthrope et le groupe des Jeune-France un livre qu'il méditait depuis longtemps.

Jusque-là il fallait vivre et laisser faire, en gardant par devers soi la suprême protestation de l'ironie et du scepticisme.

Il répondit avec hauteur :

— Quelque chose a pu vous déplaire. Monsieur le Député, croyez que je suis au désespoir. Mais vous avez tort de me rendre responsable, moi ou mes bureaux. Vous régnez dans mon départe-

ment, vous y parlez en maître. On ne nomme pas un garde champêtre qu'il ne soit imposé par vous. Je ne me plains pas, vous m'avez fait des loisirs; j'assiste à votre tyrannie plus impassible qu'un Dieu Terme...

— Monsieur, il n'est pas étonnant que je vous fasse marcher, vous un fonctionnaire, quand je fais marcher le ministre...

— Je le sais bien, et c'est ce qui me tue, et la France avec moi...

— Parlons peu et parlons bien. Voici une autre affaire. Je viens d'apprendre qu'on me jette dans les jambes la candidature d'un vagabond, d'un chemineau. Avez-vous demandé à la police de faire une enquête sur ce Chambournac?

— C'est chose faite. M. le substitut La Galicière m'a communiqué le dossier. Ce chemineau est un brave homme, un rude ouvrier, incapable de faire le mal...

— Possible, mais il va me faire battre. Oh ! ne dites pas non. Je connais l'arrondissement. Il va me prendre les six cents voix qui me sont nécessaires pour passer au premier tour. S'il est candidat socialiste, les ouvriers des tabacs et des tréfileries, qui ne votent pour moi qu'à contrecœur, vont lui donner tous leurs sufifrages. Il faut son désistement, il le faut à tout prix.

— Cela me parait difficile.

— Vous voulez rire. Un gueux qui errait sur les grands chemins avec une besace trouée sur répaule. Un mendiant, un vagabond! Il sera trop heureux d'accepter un poste de sergent de ville, une place de facteur. Il mangera à son appétit.

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— Ce que je sais de son caractère laisse entrevoir qu'il se fâcherait d'une telle offre.

— Eh bien, je suis perdu...

Grapillard promena autour de lui un regard empreint d'effarement et de stupeur. Les murs du cabinet préfectoral lui parurent les pierres d'un cachot, d'un in pace solitaire où ses cris n'éveilleraient aucun écho. Il eut la sensation que le sol basculant allait s'entr'ouvrir sous ses pieds pour le précipiter dans les oubliettes, au fond des ténèbres glacées où ramperaient des bêtes visqueuses, j

Un halètement d'angoisse s'exhala de sa poitrine.

M. Létang-Duveneur, sans dire un mot, épiait le député du coin de l'œil. Il se délectait. Il éprouvait une satisfaction indicible à surprendre toutes les transes de cet homme, à voir perler sur son front les sueurs de l'angoisse, à saisir ses coups d'œil rapides, inquiets, son échine fuyante qui lui donnait l'aspect d'une bête traquée. Il savourait sa vengeance, l'avalait à petites doses, s'arrêtait, revenait, avec des gestes de femme gourmande qui déguste un sorbet. Il tenait en sa main la destinée de cet homme. Il le lui faisait sentir. H se rappelait toutes les humiliations éprouvées, tous les passe-droits qu'il avait dû contresigner, toutes les ignominies dont il avait été complice,

Grapillard reprit, en agitant sa main dans le vide comme un noyé qui va disparaître sous le flot :

-- Et le comte Rocheton! Celui-là ne lâchera pas prise. Il faut que des raisons bien puissantes l'aient décidé à sortir de sa retraite. Tous ces

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gens vont s'entendre comme larrons en foire, se désister l'un pour l'autre. Mon Dieu, que vais-je devenir? Les collègues dans la salle des Pas- Perdus vont faire de moi des gorges chaudes. Je leur avais annoncé que je serais réélu sans concurrent.

Il contempla longuement une des rosaces du tapis et poussa un soupir...

— L'avenir s'annonçait si bien. On m'avait promis un portefeuille dans la prochaine combinaison.

M. le Préfet n'était pas un méchant homme. L'écrasement de Grapillard lui fit mal : il souffrit de voir s'abaisser à un tel point la dignité humaine. Et il laissa échapper une parole, parole banale de condoléance :

— Allons, tout n'est pas désespéré.

L'autre, d'un bond, se releva sur ses pieds; il

saisit les mains du fonctionnaire stupéfait et les serra dans un grand élan de sincérité.

— Allons, vous êtes un brave homme et vous me tirerez de ce mauvais pas. Vous allez intervenir place Beauveau et vous demanderez du renfort.

— Etes-vous bien en cour?

— Je vous ai dit que Lestigré n'avait rien à me refuser...

Le député Grapillard s'était redressé. L'ivresse de la victoire prochaine allumait une flamme au fond de ses yeux. Sans perdre de temps, il exposa son plan nouveau de campagne...

— Nous triompherons. Nous allons faire pleuvoir les décorations et les faveurs administratives. Nous le& comblerons. J'ai déjà obtenu

quinze cents palmes dans mon arrondissement. Le nombre sera porté à deux mille. On relâchera les braconniers qui sont en prison, ils voteront contre les châtelains. On percera des canaux, on ouvrira des chemins, on endiguera les fleuves, on abattra les forêts. Les paysans recevront des secours pour les vignes qui auraient pu geler, pour les vaches qui auraient pu crever, pour le blé qui aurait pu pourrir dans la terre. On les nommera tous victimes du Deux-Décembre. On les gorgera de titres et de pensions.

Il se tourna vers le préfet souriant :

— Quant à vous. Monsieur Létang-Duveneur, j*espère bien qu'une place au Conseil d'Etat récompensera vos rares mérites. Mais, vous savez, je joue franc jeu, je veux la pression administrative et la candidature officielle.

— Chut, dit le préfet qui mit un doigt sur sa bouche, gardez-vous d'appeler les choses par leur nom.

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