CHAPITRE XVI
Jacques attendait Charlotte. Ils avaient formé le projet de faire une promenade au bord du Clair, la petite rivière, limpide comme un lac alpestre, qui arrose la banlieue de Ménestreau.
C'était l'heure où la rentrée des ateliers anime la Grand'Place. De belles filles passaient, ayant des yeux ardents dans la pâleur mate de leur teint. Des grappes de mimosa fleurissaient leurs corsages, elles se tenaient par le bras et formaient de vives et voluptueuses théories. Et des marchandes traversaient les groupes et leur offraient des gerbes de crocus et de narcisses.
Jacques tressaillit. Il avait reconnu la chanteuse. Elle venait à lui avec cette allure dansante, ce souple balancement des hanches, ce piétinement menu d'oiseau qui était une caresse pour les regards. Elle portait une robe printanière de foulard blanc, ornée de grandes fleurs mauves. Une écharpe de dentelle dont les pans flottaient derrière elle voilait à peine son cou délicat. Et ses yeux brillaient de jeunesse et de plaisir dans l'ombre que projetait sur son front une capeline en paille d'Italie ornée d'une simple guirlande de roses.
— Je vous ai fait attendre, dit-elle d'un ton enjoué que démentait le tremblement de la voix et la gravité ardente du regard.
Une flamme d'amour et d'orgueil embrasa Jacques. Il comprit qu'elle lui renouvelait le don absolu de sa personne.
Ils prirent un tramway qui les emporta à travers un taubourg interminable. Des maçons chantaient sur les échafaudages des bâtisses en construction. Par moments on apercevait des roseraies, des champs de jacinthes et de tulipes, un bois de sapins qui trouait l'horizon vermeil de ses cimes aiguës.
Ils descendirent et prirent un chemin bordé de haies vives qui allait paresseusement vers le Clair, dont le cours se devinait à des bouquets d'arbres.
Ils se donnèrent le bras, émus et heureux de sentir leurs corps qui se cherchaient confusément. Le souvenir des voluptés anciennes les attachait par une chaîne d'or. Jacques s'arrêta et attira la jeune femme contre lui. Penché sur son visage, il la regardait. La splendeur du jour lui donnait une puissance incomparable de séduction. Son teint étincelait, ses yeux paraissaient plus attirants, elle respirait plus fort, et ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir la blancheur éblouissante des dents. Vaincue, elle se laissa aller dans ses bras, et tout son corps épousait le corps de l'aimé, comme la vigne souple enlace la tige d'un jeune arbre. Leurs lèvres se joignirent. Ils fermèrent les yeux et le monde s'anéantit.
Ils furent tirés de leur enchantement par une voix joyeuse et bourrue :
— Hé quoi, les amoureux, faudrait voir à laisser le passage libre.
C'était un valet de ferme qui portait un lourd
fagot de ramures, coupé aux saules, dans un clos voisin. L'homme riait de leur surprise.
Ils se sauvèrent à toutes jambes.
Maintenant ils marchaient dans la prairie qui borde le Clair. Les grands peupliers d'Italie semblaient respirer avidement avec leurs jeunes feuilles étalées et, sous des buissons d'épines en fleurs, des ruisseaux fuyaient avec des murmures familiers. Charlotte regardait avec émotion l'herbe où se dressaient les hampes des primevères, où rayonnaient les pâquerettes. Etaientce bien les mêmes fleurs, les fleurs des champs qu'elle avait cueillies les années précédentes? Les corolles lui semblaient plus larges, les couleurs plus éclatantes.
— Quelle charmante surprise, dit-elle. Comme la végétation est avancée! On ne s'en douterait pas à la ^ille.
— C'est uiie galante attention de ma part, déclara Jacques. J'ai donné mes ordres à mes tapissiers et à mes décorateurs. Ils sont venus de bon matin. Ils ont piqué dans le gazon ces cardamines, ils ont accroché aux branches des coudriers ces chatons de laine fauve. D'autres ont suspendu aux troncs des peupliers ces voiles bruissants et dorés... Vous connaissez les vers adorables de Gauthier :
Pour les petites pâquerettes, Sournoisement, lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or.
Elle lui répondit par un regard de tendresse. Tout lui plaisait dans ce compagnon original et
charmant. Et puis n'était-il pas juste que leur amour se parât de beaux vers, comme il se parait du soleil et des feuillages?
Ils arrivèrent dans une auberge qui, posée au bord du Clair, sommeillait dans une paix profonde parmi ses balançoires, son tir à l'arc, ses gloriettes recouvertes de chaume. Une flottille de barques était amarrée à la rive. Une servante qui tortillait niaisement le coin de son tablier vint prendre leurs ordres.
Charlotte fit dresser une table sous les saules comme si elle craignait de s'écarter des eaux, des eaux qui mêlaient aux splendeurs du printemps une tendresse abondante et silencieuse.
Ils avaient très chaud; elle demanda des citrons, une carafe d'eau fraîche, et se mit à préparer la limonade. Elle coupa les fruits avec des gestes fins et menus. Jacques la regardait, enchanté. Elle avait des façons de lever ses mains, d'allonger ses doigts qui n'appartenaient qu'à elle.
Ayant levé les yeux, Charlotte aperçut la vieille enseigne, un panneau de bois lavé par les pluies qui représentait Robinson, sa lunette marine à la main, son parasol sur l'épaule, partant à la découverte de son île. Cette vue les éga^^a. Ils se racontèrent les livres qu'ils avaient lus autrefois, les livres mystérieux et charmants qui leur avaient révélé la merveilleuse énigme du monde.
Soudain Jacques lui dit d'une voix plus sourde:
— Je vous connais si peu, je ne sais rien de votre vie.
Elle pâlit et détourna les yeux; puis, s'étant remise de son émotion, elle murmura :
— Moi non plus, cher aimé, je ne sais rien de vous. Mais cela ne vaut-il pas mieux? Nous serons l'un pour l'autre des pays inconnus où nous ferons des découvertes.
— Tu tiens tant de place dans mes pensées. Cela m'effraie. Voilà à peine un mois que nous nous connaissons. Te rappelles-tu le premier soir où je t'ai vue? Quelque chose sanglotait en moi désespérément. Je songeais : « Elle est trop belle et je ne l'aurai pas. » Mais tu ne m'as pas même aperçu.
— Détrompe-toi. J'allais entrer en scène. Un machiniste t'a froissé, tu lui as jeté un regard méchant. J'ai pensé : « Voilà un beau garçon qui n'a pas l'air commode. »
— C'est tout?
— J'ai eu très peur de toi. Et quand je suis allée te remercier, comme tu bougonnais : « Mademoiselle, j'ai d'autres chats à fouetter. » Mais j'ai bien deviné que tu m'aimais... J'étais joyeuse.
Jacques sentit une seconde fois la blessure atroce qui traversait son cœur. Elle appartenait à un autre. La douleur fut si vive qu'il fut sur le point de jeter un cri, mais il se maîtrisa. Et par un instinct plus fort que la jalousie, craignant de ternir le charme brillant de cette journée par sa rancune, il chassa cette pensée de son cœur.
Charlotte allongea ses lèvres et mima un baiser.
— Et le dernier soir, tu sais... le dernier soir. Tu avais l'air si triste dans ma loge. J'ai retrouvé dans tes yeux la désolation qui donne tant d'expression au regard des chiens errants. Alors je
me suis fait violence et je me suis jetée à ta tête. Qu'as-tu pensé de moi?
Elle cacha son visage dans ses mains. Il la rassura avec des paroles troublantes et sincères. IMais elle se leva avec précipitation ^t, voulant ramener leurs esprits à des idées plus riantes, elle demanda à Jacques de la prendre dans une barque et de l'emmener sur la rivière.
Ils sautèrent dans une longue yole de sapin verni. Charlotte s'assit à l'arrière. Sous l'eiTort des avirons grinçant dans les tolets, la barque fendit les eaux où dansaient des moires éclatantes. Par moments on rencontrait de gros paquets d'écume que Charlotte crevait de ses doigts. D'autres barques glissaient sur la nappe lumineuse, des barques portant des couples, des femmes allongées sous des ombrelles roses ou des tendelets de soie claire. Une flûte invisible sonna. Des pigeons s'envolèrent. Un duvet blanc glissa dans le vide où ne passait aucun souffle. Ils croyaient rêver. N'assistaient-ils pas à quelque fête galante, au départ pour Cythère, d'une galère dorée, aux mâts fleuris de banderoles?
Tout se taisait. Ils ne souhaitaient rien; ils étaient dans un de ces moments magnifiques où la vie suspendue revêt la coloration éclatante des grands nuages posés sur l'horizon. Le ciel sur les arbres était profond comme leur espoir. Ils ne songeaient à rien. Les tracas journaliers et les chétives inquiétudes qui donnent à l'existence sa livrée grisâtre, s'étaient évanouis, comme ces apparitions que la baguette d'un magicien arrêtent frémissantes au bord d'un cercle enchanté. La vie les revêtait d'un bonheur frais
comme un tissu de lin, éclatant comme une robe de brocart.
Ils côtoj'èrent un antique moulin pittoresque comme un décor de théâtre, avec sa roue clapotante, ses lucarnes blanches de farine. Puis ils arrivèrent à une petite île ceinte de roseaux. Charlotte voulut aborder.
Ils vinrent s'asseoir sur le sable tiède au pied d'un grand frêne. Au loin ils apercevaient les toits de la ville, le beffroi, les clochers fins. Charlotte dit :
— Je me sens toute mélancolique quand je pense qu'il faudra retourner là-bas, rentrer dans ma maison, jouer des rôles.
Jacques fronça le sourcil et garda le silence.
— Ah ! reprit-elle avec un soupir, la vie ne m*a pas gâtée.
Elle se mit à parler avec une facilité monotone, comme si elle avait voulu noyer son chagrin sous l'afflux des paroles. Elle avait eu une enfance solitaire. Son père, musicien au théâtre d'Anvers, inconsolable de la perte de sa femme, passait ses journées à la brasserie, devant un verre de schiedam. Elle était montée sur les planches toute petite. Elle faisait allusion à d'autres souffrances, à des hontes, à des trahisons, que Jacques comprenait clairement à travers le vague du langage.
Il lui serra la main. Le fin visage s'éclaira d'un sourire.
— Mais je t'ai rencontré, s'écria-t-elle. Et tu me consoleras de tout. D'ailleurs je t'attendais. Oui, toutes mes pensées, tous mes rêves se tournaient vaguement vers toi. Quand je lisais des contes de fées, tu étais le Prince Charmant qui
vient réveiller la Princesse endormie. Plus tard, c'est ton pas mystérieux qui sonna au fond des nuits d'été, quand je rêvais sous les étoiles. Oh! je suis heureuse.
Elle ajouta encore :
— Et dire que j'aurais pu passer près de toi sans te reconnaître. Cette pensée me déchire.
Ils prononçaient ainsi des paroles éternelles qui ont, comme les fleurs du printemps, une impérissable nouveauté.
La lune trempait dans l'eau le reflet de sa corne blanche et, dans les mares lointaines, la flûte des crapauds soupirait, quand ils redescendirent vers l'auberge. Et, ayant soupe joyeusement d'une matelote d'anguilles et d'un poulet de grain, ils songèrent à regagner la ville.
Charlotte se blottit dans un coin du tramway et, ayant attiré son compagnon auprès d'elle, elle laissa aller sa tête sur l'épaule du jeune homme.
Il murmura à son oreille :
— Chérie, ne refuse pas ma prière. Ne nous séparons pas. Viens dans ma maison... Tu sais, j'ai un jardin fleuri d'iris et de glycines. Le lit est étroit, mais je te prendrai dans mes bras...
Elle répondit, suppliante :
— Oh ! ne me tente pas.
11 insista :
— Pourrai-je, après cette journée, dormir autrement que sur ton cœur?
Elle baissa la tête tristement et laissa tomber ces paroles dans un souffle :
— Je ne suis pas libre.
Il fut cruel. Il desserra leur étreinte. Il y eut entre eux une place vide. Mais le tramway s ai-
rêta. Charlotte descendit sans lui adresser un adieu. Il s'élança pour la rejoindre. Elle s'était déjà perdue dans l'ombre.
Quand il se retrouva dans sa chambre, devant sa table où des livres étaient étalés dans ce grand désordre qui marque la fièvre du travail, il prit sa tête dans ses mains et songea :
— Il faut en finir, dit-il tout haut.
Et il écrivit cette courte lettre :
« Ma chère àme. — Séparons-nous. J'ai trop souffert aujourd'hui et je souffrirais trop demain. Si je ressentais pour toi un caprice passager, je pourrais demander à notre liaison le charme de quelques heures brèves. Malheureusement je crois marcher vers la grande passion, celle qui entre dans le cœur comme une lame. Tu ne dois pas être fâchée, mais plutôt en concevoir quelque orgueil. Mais comme je ne veux pas répandre mon sang sur la voie douloureuse, séparonsnous, ma chère âme, et souffre que je te donne un baiser bien long, car c'est le dernier. »
Il alla jeter cette lettre à la poste.