CHAPITRE XVII
Jacques quitta le mail et s*achemina vers la ruelle du Sorbier à travers un dédale de petites rues. Il était intrigué. Ce matin même il avait reçu un court billet de la chanteuse qui, sans autre explication, lui donnait rendez-vous dans une maison située au numéro 7. Il finit par la trouver après l'avoir cherchée dans l'ombre grandissante. Elle était bâtie de briques et de pierres de taille et, par-dessus le toit, on apercevait les ramures de beaux arbres plantés dans le jardin. Les contrevents étant soigneusement fermés, Jacques lui découvrit un air de mystère qui redoublait sa curiosité.
Il tira une sonnette. Un bruit de pas retentit dans le couloir. La porte s'ouvrit et, comme il posait son pied sur le seuil, un rire l'accueillit, un rire qui avait la fraîcheur éclatante de l'aurore.
Charlotte venait au-devant de lui. Elle tenait au-dessus de sa tête une lampe coiffée d'un abatjour rose qui versait sur ses boucles, sur ses yeux rieurs, sur ses joues, une lumière dorée. Elle mit un doigt sur sa bouche et lui fît signe de la suivre.
Il se trouva dans une grande chambre. Un lit de cuivre bas et large brillait dans une alcôve. Une malle, devant la cheminée, était ouverte, et,
sur les fauteuils et le canapé, étaient étalés des robes, des jupons, des manteaux, dans un amusant désordre.
Jacques ouvrit la bouche pour demander des explications. Elle ne lui en laissa pas le temps, et, l'ayant conduit vers le canapé, elle le força à s'asseoir et prit place à côté de lui.
— J'ai quitté le boulevard des Turcies, dit-elle, avec une simplicité émouvante. J'ai rompu avec ce passé que je détestais... J'ai loué cette chambre chez de bons amis, M. Tabary, le ténor que tu connais. Je prendrai pension chez eux. Me voilà libre, libre. Tu ne souffriras plus, je pense...
Ses doigts couraient dans les cheveux de Jacques, et ses lèvres effleuraient les tempes et le front du jeune homme, qui frémissait.
Il gardait le silence, ravi d'avoir inspiré une passion capable de se hausser au sacrifice. Toute parole lui semblait vaine pour dire le monde de douceurs qui l'assiégeait. 11 prit la main de Charlotte et la posa sans mot dire sur son cœur. Aurait-il un battement désormais qui ne serait causé par elle?
Elle comprit. Un immense délice l'enveloppa au sein de l'angoisse où elle se débattait depuis un moment, quand elle épiait son visage.
Son sein se souleva, pendant qu'un souffle plus fort s'échappa de sa poitrine. Elle se pencha. Leurs joues se touchèrent. Et ils restèrent ainsi, immobiles, craignant de mettre fin à cette caresse, dont la suavité les pénétrait.
— Tu sais, chuchota-t-elle, moi aussi j'ai un jardin.
Par les vitres où traînait un reste de jour pâle.
il aperçut des acacias en boule frémissant de toutes leurs feuilles, une allée sablée qu'effleurait la clarté naissante de la lune.
Mais ils s'arrachèrent à la douceur de cette contemplation. Vive et légère, Charlotte saisit la lampe et l'éleva au-dessus de sa tête, dans un geste qui fit valoir sa taille souple et ses bras harmonieux.
— Et maintenant, mon roi, s'écria-t-elle, venez visiter votre royaume. Je n'ai pas eu le temps de tout ranger; j'espère vous offrir mieux la prochaine fois et vous inspirer le désir de revenir souvent dans ce logis.
Elle le conduisit vers l'alcôve qui formait une petite pièce. Elle l'avait drapée de soieries anciennes de la Chine et du Japon, qu'elle emportait dans ses déplacements et qui lui servaient à donner aux chambres maussades d'hôtel un air d'intimité. Tout un peuple extravagant d'oiseaux, de chimères, de cigognes et de papillons, se jouaient aux plis des étoffes dont les nuances étaient délicieusement fanées, et paraissaient s'animer d'une vie falote aux clartés mouvantes de la lampe. Un petit meuble en bois de rose aux bronzes délicatement ciselés, supportait un cornet de faïence décoré de fleurs bleues, où s'épanouissaient une gerbe d'iris pâles.
— J'ai paré le nid, dit-elle, avec un sourire heureux, le reste viendra plus tard.
Elle le ramena devant le guéridon posé au centre de la pièce, et, quand elle y eut placé la lampe, elle lui déclara avec ce son de voix tranquille, qui donnait à ses moindres paroles un charme reposant :
1G2 LES GREiNOUILLES DANS LA MARE
— Tu vas me faire plaisir. Je vais te présenter à M. Tabary et à sa famille. Ils savent notre liaison et ils t'estiment beaucoup, ayant lu les rares articles que tu as consacré aux représentations d'opéra.
Jacques consentit. Elle ajouta :
— Ce sont de braves gens. Ils vivent en famille, le gendre, le père, la fille. Ils sont amusants et un peu ridicules, mais tu leur pardonneras. Ils entourent le chanteur d'une vénération de tous les instants, et lui prodiguent des hommages comme à un Dieu. Le beau-père avait un commerce de vins fructueux dans l'Hérault, ils ont tout quitté pour suivre M. Tabary, quand il s'est senti la vocation du théâtre. Il est très vaniteux. Jacques, as-tu remarqué comme les chanteurs sont vaniteux?
— Tous les comédiens le sont, répondit Jacques.
— Les chanteurs plus que tous les autres. Pourquoi?
— C'est que les autres acteurs sont moins gâtés du public. Et puis ils doutent davantage d'eux-mêmes : ils doivent interpréter, étudier, faire des tentatives. Mais le chanteur magnifique n'a qu'à ouvrir la bouche. Aussi, son orgueil est une force de la nature, comme le cours de l'eau ou la croissance des arbres.
— Tu n'es pas tendre pour nous.
— Toi-même tu aimes la louange, avoue-le. Tu as été sensible à un article bien tourné, où toutes les épithètes exhalaient de suaves flatteries, et tu es venue me remercier. Oh, j'ai bien
compris que j'avais trouvé le chemin de ton cœur, un cœur de cabotine qui bat plus \dte aux applaudissements.
Elle le menaça du doigt; ils descendirent l'escalier.
Toute la famille était rassemblée dans une grande pièce du rez-de-chaussée, qui servait de salon. Comme les nuits étaient encore fraîches, un feu craquant de hêtre répandait une clarté dansante sur les murs. Bien qu'ils ne connussent rien de ce logis, de ces meubles, ils avaient l'air d'être chez eux, comme des gens habitués aux campements rapides. En vrais Méridionaux, ils accueillirent Jacques avec des bras tendus, des protestations sincères : ils avaient l'air de le retrouver après une longue absence. M"* Tabary, une petite blonde aux yeux gris, penchée sur un métier de tapisserie, adressa à Charlotte un sourire fin, discret, comme pour la complimenter de son choix. M. Pajol, le beau-père, qui avait les favoris blancs et le binocle d'or d'un notaire, posa le numéro du Temps qu'il lisait et décerna à Jacques des éloges pour la conduite politique qu'il imprimait à son journal. Le ténor qui alignait des cartes pour une réussite, releva son beau masque d'împérator, au menton court, au front encadré de boucles noires.
— Soyez le bienvenu. Monsieur, dit-il avec noblesse. Vous avez parlé de nous maintes fois, en termes qui vous créent des droits à toute notre reconnaissance.
Il montra un siège d'un geste noble et plein d'aisance, comme un prince d'opéra qui reçoit un ambassadeur à sa cour.
— Tout le monde, en ce pays, n'a pas votre savoir et votre goût.
Il se répandait en doléances, sans qu'aucune des paroles de Jacques eût provoqué ces épanchements. Ces gens du Nord, avec leur sérieux, le glaçaient dès qu'il entrait en scène. Pas d'applaudissements. Il se rappelait les tournées qu'il avait faites dans la Provence ou dans le Languedoc. On lui jetait des couronnes; des députations de jeunes gens venaient le féliciter à son hôtel; pour un peu on aurait dételé les chevaux de son fiacre.
— A Toulon, Monsieur, j'ai chanté Mireille et La Juive. Ils voulaient m'élever une statue sur le port. Mais ici ils ne bougent pas, ils ne sentent rien, ils roulent des yeux de poissons qui pâment.
Jacques entreprit de le consoler. Il secoua mélancoliquement la tête.
— Le métier ne vaut plus rien, Monsieur. Le chant, z7 bel canto, n'est plus apprécié. Il n'y a plus de connaisseurs. D'ailleurs, les compositeurs s'en moquent; ils écrivent pour les voix comme pour des trombones.
La petite femme l'interrompit :
— Adolphe, tu vas encore passer une mauvaise nuit, tu as tort.
— Hé, cela m'arrache l'âme. Demandez à Clorinde, Monsieur, si j'avais de la voix, devant les salles sympathiques. Ça pétait, ça ronflait comme un tuyau d'orgue. Et des notes, Monsieur, larges comme des parapluies, oui, des parapluies de revendeuse.
Le beau-père intervint :
— Soyez raisonnable, Adolphe. Ne faites pas
à votre art le sacrifice de votre repos. D'ailleurs, vous n'avez pas besoin de cela pour vivre. Quand vous aurez recueilli assez de couronnes, nous reprendrons le chemin du mas.
— Il doit y faire bon à cette heure, dit la petite femme blonde avec un soupir.
— Je crois bien, répondit le beau-père. La vigne a déjà des pampres et les genêts sont en fleurs.
Le chanteur haussa les épaules. Mais les autres se turent, revoyant, tout au fond de leurs souvenirs fidèles, la grande maison blanche, les collines pierreuses plantées d'amandiers.
M"' Tabary chassa ces tristes pensées :
— Mais j'y pense, il faut que je vous fasse goûter aux friandises de notre pays.
Elle apporta des boîtes de fer-blanc, d'où elle tira des pâtes de coing, des jujubes secs, des confitures d'arbouse, et de petites prunes qu'on appelait des pistoles et qui avaient une saveur exquise. Jacques, pour apprécier ces simples friandises, sut trouver des mots qui touchèrent ces exilés. Il était heureux de leur faire plaisir. Il découvrait derrière leurs légers ridicules, d'ailleurs si amusants, des âmes d'enfant cordiales et ingénues.
— Hé donc, il faudra revenir. Monsieur Jacques, il faudra revenir tous les soirs. Je vous ferai manger des plats de chez nous, le cassoulet de Narbonne et la morue en brandade.