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CHAPITRE XVIII

Dans le marché couvert de Ménestreau, décoré pour la circonstance de branchages de pin, Grapillard donnait sa première réunion électorale.

Une Marianne de plâtre, posée sur une console parmi des trophées de drapeaux, surmontait la tribune et laissait errer sur l'assistance un regard empreint du plus tranquille mépris.

L'affluence était nombreuse. Le retour des élections soulevait dans les esprits les mouvements de passion et la curiosité qui animent, pour un temps, l'existence monotone des petites villes. D'ailleurs, les journaux opposés avaient déjà donné le signal de la bataille, en publiant des articles de polémique, sonores et violents comme le coup de gueule des limiers lancés sur une piste fraîche. Le matin même, la Vigie de la Sauve, organe du parti réactionnaire, accusait Grapillard d'avoir trafiqué de son mandat et vendu son influence à un syndicat de pharmaciens chargé de fournir des médicaments aux hôpitaux militaires. Ils avaient pu, grâce à la complicité du politicien, mélanger du buis au quinquina, falsifier les emplâtres, édulcorer les cataplasmes, fournir au lieu de sangsues des morceaux de caoutchouc.

La concussion se doublait du crime de trahison et de lèse-patrie.

Le journal, bien informé, énumérait les sommes que Grapillard avait touchées du syndicat, et, pour confondre le criminel, il donnait la photographie d'une villa somptueuse qu'il venait de faire bâtir au Cap d'Ail.

On parlait aussi de sa liaison avec la Tapioska, une chanteuse de l'Opéra-Comique.

Adossé contre un pilier de l'édifice, Jacques observait la physionomie de l'assistance et préparait les phrases d'un compte rendu sympathique. Il gardait toute sa clairvoyance pour juger Grapillard, mais il le servait loyalement, comme le condottiere se préoccupait seulement d'avoir des armes fourbies et luisantes.

Le docteur Mazagran s'avança la main tendue. Les deux hommes, chaque jour, se comprenaient mieux, s'estimaient davantage. Un sourire sarcastique creusait encore les rides qui ciselaient les joues du médecin.

— Suave mari magno, déclara-t-il, avec la coquetterie de l'homme qui a fait de bonnes études. Oui, il est doux de voir Grapillard, victime de son ambition, jeté en pâture au lion populaire. L'affaire va être chaude, mais je le connais, il s'en tirera.

— L'assistance paraît sympathique, répondit Jacques.

— Oui, mais sait-on jamais? Et puis ces révélations de la Vigie, malgré leur exagération, paraissent renfermer un fond de vérité. Il suffit d'un mot maladroit pour déchaîner le tumulte des passions.

La foule devenait houleuse. De grands remous

violents se creusant à sa surface trahissaient l'agitation des esprits. Des bouches s'ouvraient, lançaient des huées, des appels sonores, dont l'attente était enfiévrée. Dans cette masse confuse, l'œil distinguait par endroits le bourgeron bleu d'un mécanicien, la blouse d'un maraîcher. Et frémissant, innombrable, inquiet, le froissement des numéros de la Vigie aux mains des électeurs dominait le tumulte, pareil à la rumeur des feuilles sèches dans une forêt balayée par la rafale de l'automne.

Un silence. Grapillard venait de monter à la tribune.

Il était superbe d'assurance et de fierté. Le souffle de la victoire emplissait ses poumons et élargissait sa poitrine. De la joie luisait dans ses yeux, et, par une habitude ancienne, comme une frégate avant de tirer le premier coup de canon, clouait son drapeau au sommet du grand mât, il avait arboré son sourire, le sourire des grands jours qui montrait ses dents éblouissantes. Il tendit la main dans un geste de Neptune maîtrisant les tempêtes et soudain il parla :

— Citoyens, dit-il, l'heure est grave. Elle appelle les résolutions décisives. Une fois de plus les forces de la réaction se sont coalisées contre nous. En ce moment même nous assistons aux pactes les plus exécrables, aux alliances les plus équivoques. La Terreur Blanche tend les bras à la Terreur Rouge; elles scellent leur amitié monstrueuse par des baisers qui laissent sur leurs joues des taches de sang.

Arrivé à ce point, il s'arrêta, sûr de lui, atten-

dant la salve de bravos qui devait crépiter, comme la grêle d'avril sur les ardoises d'un toit. Quelques applaudissements vinrent, honteux et hésitants. Grapillard parut décontenancé, mais, se ressaisissant, il continua...

Il parla de ses adversaires et trouva des expressions d'une verve canaille et populacière, pour tourner en ridicule le comte des Emblavures, candidat des hobereaux et des curés. Il railla ses longs silences taciturnes, ses airs solennels, ses paletots-sacs, qui, autant que ses défaites réitérées, lui avaient valu le surnom de « l'homme à la veste ». Quelques rires éclatèrent. Une vieille rancune, soigneusement entretenue par les enseignements de l'école et de la presse, rendait ces serfs attentifs aux médisances dirigées contre les « nobliaux ». Ayant reconquis son auditoire, par une volte-face habile le candidat attaqua l'autre concurrent, le chemineau, le vagabond, le repris de justice qu'on avait été chercher dans une carrière abandonnée, dans une meule de paille, pour susciter une habile diversion. Il dressa le Chambournac, aux yeux de l'auditoire, plus lamentable et plus loqueteux qu'un épouvantait de chènevière, et, pour finir, il l'accusa d'avoir passé à la caisse et reçu l'argent du comte.

C'était une maladresse. La bonne foi de Chambournac était évidente.

Aussi une voix soudaine cria :

— Parlez-nous de la Tapioska.

Le député haussa les épaules et ne répondit pas.

Jacques chercha dans la fouie et reconnut

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l'interrupteur. C'était le savetier Lambourde. 11 travaillait dans une échoppe adossée à la Chapelle des Bernardins, et Jacques qui l'avait connu à une réunion de comités, faisait parfois un bout de conversation avec cet artisan honnête, dont la barbe abondante descendait sur les semelles qu'il battait de son marteau. Il avait une âme violente et farouche; il lisait habituellement un tome dépareillé de Proudhon, posé sur l'établi entre un pot de réséda et l'écuelle de poix. Ses yeux bleus lançaient des éclairs quand il parlait de Grapiilard, le traître, le vendu; il nourrissait contre lui une haine féroce, sans merci, capable d'envoyer l'adversaire à la guillotine ou de le clouer au mur, devant le peloton d'exécution.

Le savetier revint à la charge :

— Oui, parlez-nous du Cap d'Ail; nous n'achetons pas de villas, nous autres, les pauvres bougres...

Un long rire secoua l'assistance. Grapiilard voulut placer quelques paroles, mais des interruptions couvrirent sa voix. Visiblement la faveur du public lui échappait. La foule capricieuse et tyrannique n'était pas mécontente de voir son favori dans une posture déplaisante. Elle se vengeait ainsi de sa longue servilité.

Le docteur Mazagran tourna vers le jeune homme un regard joyeux :

— Il a du plomb dans l'aile, murmura-t-il. Mais Grapiilard, profitant habilement d'une

accalmie, reprenait le fil de son discours. Maintenant il cherchait à émouvoir ses auditeurs. Sa voix se mouillait d'attendrissement et parfois on

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croyait y surprendre la vibration de trémolos pathétiques. Certes, il était à plaindre, et personne plus que lui n'avait le droit de déplorer l'étrange aveuglement de la nature humaine qui trouve dans le bienfait même une raison de détester le bienfaiteur.

Il allait se reposer au soleil de la côte d'Azur, il avait même acheté là-bas, non pas une villa, mais une maison de paysan, deux portes et deux, fenêtres, avec un petit toit qu'ombrageait un seul figuier. Mais sa santé lui imposait ce séjour, sa santé qu'il avait ruinée à parler à la Chambre et dans les commissions, à se morfondre dans les antichambres de ministères, où rôdaient des vents meurtriers, à respirer l'air morbide des grands magasins, pour faire les emplettes dont l'avaient chargé ses électeurs.

Il finit par se prendre lui-même à l'émotion qui faisait vibrer ses phrases, des sanglots contenus emplissaient sa gorge, et il se frappait la poitrine pour attester la sincérité de ses convictions et l'ardeur de son zèle.

- — La bataille est gagnée, dit Jacques.

— Je le crois, répondit le docteur. Ce diable d'homme a toutes sortes de ruses dans son sac.

Mais Grapillard, avec des phrases grandiloquentes, qui marchaient à la victoire comme des bataillons entraînés, célébrait l'œuvre accomplie par la Troisième République.

— Citoyens, déclarait-il, la réaction abattue n'ose plus lever la tête. Elle est réduite à cacher son drapeau : elle se réclame du titre menteur de parti libéral et progressiste, comme si la liberté et le progrès pouvaient exister sans les

doctrines de Quatre-vingt-neuf. Citoyens, on ose reprocher au Parlement de n'avoir point accompli une œuvre féconde I Qu'il s'avance dans cette enceinte, celui qui osera soutenir un sophisme si audacieux! Qu'il comparaisse pour qu'on le démasque et qu'il soit contraint de s'enfuir sous la huée des démocrates. Vous peindrai-je le pays se couvrant de bâtiments scolaires que l'admiration du passant décore d'un nom louangeur de palais? Vous montrerai-je la peuplade vaillante d'instituteurs qui s'avance pour répandre la lumière et livrer tous les combats à l'obscurantisme? Vous dirai-je les lois d'assistance sociale, ces secours aux vieillards qui permettent à l'aïeul de fumer sa pipe au seuil de sa chaumière et de savourer la douceur de son crépuscule, sans craindre les horreurs de la pauvreté? Vous diraije les retraites ouvrières...

Le savetier Lambourde interrompit :

— Elles ne sont pas de quinze mille balles, mon père Grapillard.

Mais l'assistance couvrit la voix malencontreuse par une salve d'applaudissements. L'orateur poursuivit, et la certitude de la victoire faisait sonner sa voix, comme un clairon.

Il abandonna les réformes législatives, qui ne soulevaient dans son auditoire qu'une attention indécise, et passa aux promesses plus réelles, aux faveurs plus palpables qu'il entendait verser sur le pays. Il apparaissait comme un génie tutélaire s'avançant sur un nuage doré, serrant dans ses bras une corne d'abondance d'où allaient couler, durant des lustres, les subsides, les places, les pensions. A l'entendre, ce modeste

arrondissement de Ménestreau allait voir refleurir l'âge d'or, où les ruisseaux roulaient des flots

f^de lait, où le miel coulait du tronc des yeuses.

^ Une paix profonde descendait sur les campagnes ; on accomplissait de grands travaux qui embellissaient la ville et suscitaient un concours de curieux et de touristes. Le petit commerçant reprenait courage et les bonnetiers voyaient sans pâlir arriver le jour de l'échéance. On bâtissait des ponts, on construisait des digues, on perçait dans la masse des taudis formant la Ville-Vieille de larges avenues. On remettait en honneur les fêtes d'autrefois; les joutes de Saint-Pancrace, célébrées sur la Sauve, la commémoration de Sainte-Blandice, qui délivra le pays de la Grande Bête, amenaient dans le pays des cortèges de populations qui passaient sous des arcs de triomphe ornés de drapeaux et de feuillages pacifiques.

Grapillard se tut. On Técoutait encore... Puis, quand les esprits se furent ressaisis, la vieille halle retentit de bravos qui roulaient comme une mer, s'apaisaient un moment pour se soulever avec une force nouvelle.

On vota à l'unanimité un ordre du jour qui acclamait sa candidature.

Jacques et le docteur sortirent; ils marchèrent pendant quelque temps sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.

— La farce est jouée, dit Jacques. Vraiment il est facile de vaincre dans de pareilles conditions. Tous ces simples ne demandaient qu'à croire...

— Ils sont plus à plaindre de ce fait, déclara

le docteur. Il faut désespérer de leur guérison : car comment rendre la vision à l'aveugle qui se complaît dans sa cécité?

— Quand sortirons-nous de cette politique qui ruine dans nos âmes la confiance, l'espoir, et même l'instinct supérieur de la vie? C'est un système de domination bien fort que celui qui est fondé sur la cupidité et sur la peur. Je vois l'avenir sous les plus sombres couleurs.

— Gardons-nous de désespérer et d'attirer sur nous les vengeances des Destinées. Ce peuple a des ressources d'énergies incomparables. Peut-être le temps approche où il chassera ces turlupins et ces vendeurs d'orviétan...

— On ne s'en douterait guère, à les entendre ce soir.

— Hélas! Et pourtant les condamnerez-vous? Ils aiment Grapillard, ils lui gardent une fidélité touchante. Ils l'ont vu grandir, ils ont favorisé son essor de leurs soins obscurs et affectueux, comme le prisonnier nourrit une plante poussée dans la muraille de son cachot. Ils aiment sa gloire, faite de leur humilité, ils aiment ses plaisirs délicats, faits de leurs privations, ils aiment son luxe fait de leur pauvreté. Ils croient dans sa personne s'asseoir pour une fois à la table bien servie. Il est leur vengeance et leur consolation, ils lui font une parure magnifique des clartés qui les ont hantés, dans la froide obscurité des caves où s'est passée leur vie... Ainsi leur affection m'apparait plus émouvante...

— Et l'imposteur plus méprisable.

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