CHAPITRE XIX
Monstrueux, cjTÎopéen sous ses peaux de bêtes et ses lunettes de chauffeur, M. Lehaut- Prunier se tourna vers ses compagnons Florence et Ghambournac, assis derrière lui sur les sièges de l'automobile, et leur dit triomphalement :
— Nous faisons du soixante à l'heure.
Les pneus mordaient la route sablée où le soleil luisait. Et les quarante-chevaux, déchaînés, emplissant le capot de leur halètement puissant comme un tonnerre, entraînaient le véhicule vers l'horizon glorieux, tandis que les peupliers et les ormes, sur les côtés de la route, accouraient, précipités dans une charge vertigineuse.
Ghambournac allait faire une conférence au hameau de Chantepleure, un village de sabotiers et de bûcherons perdu dans la forêt de Ménestreau.
M. Lehaut-Prunier, depuis le début de la campagne électorale, conduisait les camarades parmi les populations champêtres. Il avait mis à la disposition des deux ouvriers sa magnifique torpédo à quatre cylindres, marque Varron, dont il aimait guider sur les routes la fougue précise et docile. Fils d'un riche fabricant d'engrais chimiques, qui lui avait laissé à sa mort
une quinzaine de millions, M. Lehaut-Prunier
recherchait la société des ouvriers, des compagnons et des gens de métier. D'abord cela déplaisait à sa tante, \ieille fille acariâtre, remplie de préjugés bourgeois, que le jeune homme détestait. Et puis il conformait sa conduite à ses idées, car, trop intelligent pour rester oisif, il avait occupé ses loisirs à de longues lectures, et les livres d'Anatole France, de Tolstoï, de Maeterlinck l'avaient insensiblement amené à un vague mysticisme égalitaire, à une sorte de s^onpathie rêveuse pour le monde souÉfrant qu'il entrevoyait.
Il y avait même des jours où il songeait sincèrement à partager sa fortune entre les ouvriers de son père, et à vivre sans remords dans une petite ferme qu'il possédait vers la source du Clair. Il aurait fauché ses luzernes et pressé le raisin de ses vignes. Mais il s'effrayait devant la difficulté de cette entreprise, il avait peur, en leur donnant la richesse, de mettre aux mains de ces humbles une arme dont ils se blesseraient les premiers. Et il ne pouvait se faire à l'idée de renoncer à son auto, et de rouler sur les routes dans une carriole nonchalante, attelée à un bidet paisible...
Il releva ses lunettes sur son front, après avoir ralenti le moteur, car on abordait une côte. On \it son front candide, ses yeux jeunes, sa bouche d'enfant que surmontait une moustache blonde, aux pointes extrêmement effilées.
Il se pencha vers ses compagnons.
— Ecoutez comme les quatre cylindres donnent bien. Ça tape, ça chante, c'est doux comme
une machine à coudre. Je vous fous mon billet, on va arriver à Chantepleure dans vingt minutes, comme dans un fauteuil.
Et la voiture, ayant gravi la montée, poussa un hennissement clair et bondit de nouveau entre les peupliers dont les lignes parallèles s'inclinaient.,.
Mais il fallut de nouveau modérer la vitesse, car on s'était engagé dans un chemin de traverse, sablonneux et coupé d'ornières.
— Nous voici dans le pays de la misère, dit Florence.
A perte de vue s'étendaient des landes coupées de bruj^ères et d"ajoncs. Des bouquets de bois égayaient seuls la monotonie de ces régions désolées. Quand la voiture les traversait, une sorte de mélancolie envahissait l'âme à la vue de ces végétations rabougries, tordant dans le vide leurs membres rachitiques, avec des postures de suppliciés. Des mousses aux colorations étranges rongeaient le sol comme des plaies. Puis on rencontrait soudain une ferme misérable, aux murs de torchis, à la couverture de chaume, aux tas de fumier suant des flots de purin. Des grès par endroits trouaient la couche mince de terre fertile, comme les os trouent la peau galeuse d'une bête étique. Et des hommes farouches, grattant ce sol avare, conduisaient des attelages dont les harnais étaient rafistolés avec des cordes.
— Ils vivent de pain noir, de racines et d'eau claire, dit M. Lehaut-Prunier. Et ces déserts mêmes ne leur appartiennent pas. Ils paient des fermages considérables.
— A-t-on idée de semblable barbarie dans notre siècle? répondit Florence.
Chambournac, ayant trop à dire, se contentait de serrer les poings.
Puis les arbres se rapprochèrent et la sylve plus épaisse étendit sur le sol, comme pour consoler sa misère, le manteau mouvant de ses feuillages, ses ombres fraîches, murmurantes d'insectes, ses genêts en fleurs et ses chants d'oiseaux. Pourtant on rencontrait encore au sortir d'une tranchée un vieux en haillons, au visage couleur de terre, courbé sous un fagot de bois mort.
Puis c'était un château de brique rouge et de moellon, un château tout neuf avec sa grille de fer forgé, sa pièce d'eau, son jardin anglais et sa serre frileusement abritée. Il appartenait à quelque financier, qui venait y séjourner quelques semaines au moment des grandes chasses. Au milieu de ces déserts de sable, il avait l'air fantastique, comme ces palais que bâtissaient en une nuit les génies de l'Orient. Le passage de la voiture faisait lever des faisans qui montaient tout droit, d'un vol lourd, et des gardes, accourus au bruit, se tenaient au seuil des avenues, dans leurs livrées vert et or. On longea ensuite des étangs endormis entre des rangées de joncs frémissants. Le soleil baissant chauffait les eaux brunes, d'où s'exhalaient de lourdes pestilences.
— Nous sommes arrivés, dit M. Lehaut-Prunier, qui montra quelques maisons disséminées derrière un rideau d'arbres.
La voiture s'arrêta au centre d'une petite place, où poussait une herbe rare, rongée par les bes-
tiaux. Vers le couchant une église se dressait, si chétive qu'un homme de haute taille aurait pu toucher du doigt les aiguilles du cadran, sur la façade du clocher. Les masures de terre battue s'enveloppaient de silence et d'abandon. Seul un cabaret était ouvert à l'angle de la place.
M. Lehaut-Prunier marchait à grands pas :
— Etonnant, s'écria-t-il. Pourrait-on admettre qu'on se trouve en France, au vingtième siècle? On se croirait au moyen âge, au temps des faîiiines, quand on trouvait des enfants morts sur le bord des chemins, avec de l'herbe dans la bouche.
Des souvenirs de ses lectures lui revenaient à la mémoire :
— Ne dirait-on pas une page de Gogol, un récit de Tourgueneff? Ces maigres bouleaux évoquent la Sainte Russie. Voici les isbas : quand vous aurez vu les moujiks, rien ne manquera à votre joie. Mais, au fait, où sont-ils?
Il avisa un gamin aux yeux creusés par le jeûne, aux joues labourées par les cicatrices de la scrofule, et il lui donna l'ordre d'aller prévenir les habitants du hameau. En attendant leur arrivée, ils se promenèrent sous les arbres de la petite place, où des poules noires étaient perchées.
Quand ils entrèrent dans la salle du cabaret, ils trouvèrent une douzaine de bûcherons rassemblés autour de la table où étaient posés des verres et une miche de pain bis. Ils étaient tous pareils, ils avaient tous des faces terreuses, des fronts plissés, des cheveux pâles et presque décolorés. Une sorte de gravité triste emplissait leurs
regards et leurs visages maigres avaient une expression d'insondable mélancolie. Ils étaient vêtus de loques, de velours grisâtres et côtelés, qui, à force d'avoir servi, avaient pris aussi cette couleur de terre qui recouvrait leurs mains et leurs joues. Ils n'avaient pas d'âge, ils étaient tous vieux, bien que certains d'entre eux n'eussent pas dépassé la trentaine. Quelque chose d'inexprimablernent douloureux planait sur leurs têtes unies et, devant ce pain rompu, ces verres emplis de vin rose, ils avaient l'air de communier sous les espèces de la souffrance et de la faim.
Au centre de la table se tenait un vieux, dont les yeux étaient remplis d'eau... M. Lehaut- Prunier prit la parole :
— Je vous présente le compagnon Chambournac, qui se porte candidat contre le député Grapillard aux prochaines élections. Celui-là est un brave homme, un ouvrier comme vous, qui saura défendre vos intérêts. Il va vous exposer son programme.
Chambournac prit une chaise et vint s'asseoir au milieu des paysans.
N'ayant pas le don de la parole, il avait appris quelques tirades qu'il débitait d'ordinaire au cours de sa campagne, non pas pour s'attirer des voix, car il se savait battu d'avance, mais pour répandre ses doctrines. Cette fois il n'eut pas le courage de reprendre son exposé. Son cœur se serrait; toute parole lui semblait une profanation.
Il trouva une phrase banale, la première venue : — Gagnez-vous votre vie?
— Juste de quoi ne pas mourir de faim, répondit le vieux qui se fit l'interprète de l'assistance. De trente à quarante sous par jour, et encore les chômages nous tuent. Nos bois n'ont pas de consistance; c'est tout bouleau, sapin et saule. Ça n'est guère bon qu'à chauffer le four chez les boulangers. Aussi on ne peut nous payer de forts salaires, comme aux bûcherons qui abattent des hêtres ou des chênes...
— N'y a-t-il pas quelque autre industrie capable de vous faire vivre?
— Pardon, des tourbières. On travaille dans l'eau jusqu'au ventre, on attrape des douleurs et des fluxions de poitrine, sans compter le mauvais air, qui vous donne des fièvres.
— La contagion ne vient-elle pas jusqu'ici?
— • Ah! monsieur, quelle calamité! En ce moment les rus coulent à pleins bords, les étangs sont gonflés; on ne peut pas se rendre compte. Mais dans deux ou trois mois, quand des coups de soleil auront pompé l'eau, des champs entiers, des plaines s'étendront, couverts de vase noire. Quelle infection! La puanteur fait cabrer les chevaux qui passent sur les routes. Alors le mauvais air entre dans les maisons, glisse sous les portes, et les petits enfants commencent à claquer des dents. Ils tremblent de fièvre comme une feuille au vent d'automne. Nuit et jour ils poussent une petite plainte exténuée et ils meurent, ils meurent, monsieur, n'ayant plus la force de jeter un cri et si maigres qu'on dirait des squelettes d'oiseaux.
— Il faudrait assainir la contrée, vider les étangs.
— Vider les étangs, vous n'y pensez pas. Mais ça serait la ruine du pays. Nos chasses n'ont pas leurs pareilles dans tout le département. C'est rempli de sauvagines, de canards et de poules d'eau. En octobre, quand les oiseaux de passage s'abattent sur les roseaux, le ciel est noir et le bruit de leurs ailes fend l'air comme un moulin à vent. Vider les étangs, mais que diraient les châtelains, le marquis de Saluées, le vicomte de la Roche-Percée, M. Xathansolin? Ils ont des invités tous les ans au moment des grandes chasses et même au cœur de l'hiver. Ils font du feu sur la glace, boivent du Champagne, dansent avec leurs femmes. Nous autres on nous emploie à bala^'er la neige ou à faire des battues. On arrive à gagner des fois une pièce de quarante sous.
— Mais vos enfants meurent comme des mouches.
— Pour le plaisir qu'ils auraient sur cette terre!...
Ils se turent. L'ombre pénétrant dans la salle basse enveloppait les têtes inclinées où les yeux semblaient vivre seuls d'une vie farouche et douloureuse. Une obsession sinistre pesait sur les esprits.
Ghambournac reprit la parole; devant cette morne désespérance, il ressentait le besoin impérieux de crier tout haut sa confiance dans la justice :
— Mais vous ne pouvez pas rester ainsi. La résignation serait la pire des lâchetés. Il faut protester, signer des pétitions et, si les lenteurs administratives ne vous donnent pas une réponse assez prompte, il faut prendre vos pioches, crever les digues, trouer les vannes.
— On nous enverrait les gendarmes. L'étang de Chantepleure a toujours existé, il existera toujours.
— Mais il faut au moins réclamer des pouvoirs publics des médecins qui vous soignent.
— Les médecins sont venus et ils sont repartis. Rien à faire. Pourtant ils nous ont ordonné, à nous et à nos enfants, du quinquina, du bourgogne et de la viande rôtie trois fois par jour...
— Et Grapillard, qu'en dit-il?
— Il vient chasser le gibier d'eau chez les marquis. Mais c'est un brave homme. Il noUs a promis un chemin forestier, et, sur sa recommandation, le Ministre de la Guerre nous a acheté cinq cents fagots de bouleau pour faire des balais militaires.
M. Lehaut-Prunier prit la parole :
— Hélas! vous baissez la tête et vous tendez le cou. Vous ne savez donc pas que des hommes ont prononcé des paroles d'espérance. Il ne sera pas dit que l'antique iniquité se dressera toujours comme une citadelle de î^ranit, cimentée du sang des peuples. Quelque chose de grand tressaille. L'humanité qui a secoué le joug de la pesanteur s'apprête à déposer aussi le fardeau des haines et des rancunes séculaires. Un par-
tage plus juste mettra aux mains de tous les fruits de la terre; les machines ne seront plus de détestables instruments de domination. L^homme sera délivré par elles de la malédiction biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front. » Elles recueilleront la fougue des torrents, la force des marées, la violence des ouragans et, leur ayant imposé une discipline, elles les répandront dans l'espace en effluves harmonieuses qui porteront la vie à la future cité. Les temps sont proches; et ces bonheurs entrevus ne sont pas les visions du poète ou du rêveur, mais les acquisitions du savant. Quel beau jour que celui où des cortèges marcheront au son de la flûte et célébreront la fête des divins loisirs, dans la grâce fleurie des campagnes!
M. Lehaut-Prunier se tut. Les bûcherons le regardaient avec stupeur. A leur souffle fort on les devinait attentifs et soudain le jeune homme eut conscience de son ridicule.
Il éclata de rire.
— Mes pauvres gens, je vous raconte des histoires et le moindre secours ferait mieux votre affaire.
— Nous ne demandons pas la charité.
— Je le sais bien. D'ailleurs, si vous aviez à demander quelque chose, ce ne serait pas la charité, mais la justice.
— Si on nous donnait quinze sous de plus par cent de fagots façonnés, nous pourrions joindre les deux bouts.
M. Lehaut-Prunier paya la miche de pain noir et les litres de vin rosé. 11 fallut faire violence
aux bûcherons qui déjà, fouillaient dans leurs poches.
L'auto démarra. La clarté aveuglante des phares fit sortir de la nuit les maisons accroupies, comme de petites vieilles...
— • Que de misères en ce monde, dit Ghambournac...
— Ce n*est pas la misère au peuple qui m'effraie, mais sa résignation, répondit M. Lehaut- Prunier.
Des mares lointaines, le chant des crapauds montait comme un sanglot.