CHAPITRE XX
Jacques et Charlotte suivaient un étroit sentier qui longeait les bords de la Sauve. Le fleuve passait rapide, coupé de remous profonds, et parfois s'étalait sur des grèves sans fin où des bergeronnettes sautillaient.
La journée finissait. Les ombres des grands peupliers s'allongeaient sur les prairies.
Ils marchaient devant eux et devisaient, saisis d'une gaîté d'écoliers en vacances. Maintenant ils ne se quittaient presque plus. Les désirs renaissants les tenaient emprisonnés dans des filets aux mailles d'or. La fougue de leurs sens apaisés, ils vivaient des minutes d'une douceur charmante alors que leur esprit, après leur corps, se cherchait, voulant se connaître. Une tendresse confuse se mêlait à leurs entretiens et, tandis qu'ils se confiaient leurs goûts, leurs auteurs préférés et les musiques qu'ils aimaient, toujours ils se sentaient ramenés à leur amour, comme ces allées secrètes d'un labyrinthe qui convergent toutes vers la statue d'un Dieu.
Ils aimaient ces escapades à travers champs qui donnaient à leurs effusions un décor de jeunes verdures et d'eaux vives. Ils avaient des amants le superbe égoïsme qui leur ferme les yeux sur toutes les créatures. Pour eux seuls le
monde existe. Les arbres au fond des vergers versent sur les prés des ombres douces pour qu'ils puissent s'asseoir dans cette fraîcheur. Les haies des chemins leur ménagent des retraites ignorées pour qu'ils aient la liberté d'unir leurs lèvres. La lune levante monte sur les pommiers en fleurs pour qu'ils aillent vers elle les mains jointes et l'àme secouée d'un frisson divin de poésie. Pour eux seuls les ténèbres amies ramènent la nuit, la nuit mère des caresses et des voluptés sans nombre...
Ils marchaient au bas d'un coteau planté de jeunes vignes. Un gros village le surmontait; les maisons se serraient autour d'un clocher dont l'ardoise luisait. Ils suivirent un chemin qui serpentait à travers les cultures. Ils atteignaient les premières bâtisses quand une clameur soudaine les arrêta :
« Vive Grapillard ! Vive Grapillard ! »
Une automobile déboucha en trombe et ils eurent à peine le temps de se ranger sur le talus de la route pour laisser passage au véhicule qui s'éloigna dans un tourbillon de poussière.
Des paysans endimanchés remontaient l'unique rue du bourg. Ils venaient d'assister à une conférence du député, et ils parlaient haut, encore tout frémissants de politique et de beuverie.
Des jeunes gens en blouses, précédés d'un clairon qui sonnait à tue-tête, poussaient des cris sauvages pour attester la profondeur et la sincérité de leurs convictions.
Jacques et Charlotte prirent une ruelle et retrouvèrent avec plaisir le silence ami, traversé
seulement du bruissement innombrable d'insectes dansant dans l'air chaud.
— Quelle sarabande, dit Jacques avec un haussement d'épaules.
— Penses-tu que Grapillard sera élu? demanda Charlotte machinalement.
— Qui pourrait en douter, à entendre l'ampleur de ces coups de gueule? Celui-là a toujours raison dans notre pays, qui parle, non le mieux, mais le plus fort. Sa candidature me paraît en excellente posture. Le socialiste est, dit-on, fort démoralisé; il n'arrive pas à placer deux mots devant les publics de campagnards qui ouvrent la bouche et écoutent ses tirades avec incrédulité. 11 invoque la loi d'airain, le progrès du machinisme et les anciennes lois agraires. Autant vaudrait parler à ces frères farouches le dialecte des Pahouins ou la langue des Bassoutos. Quant à Rocheton, il traîne derrière lui trop de vieilles haines pour qu'on lui pardonne. Il est le châtelain, l'ami du curé, le possesseur des terres que l'on envie, du gibier que l'on braconne. Ce sera un jeu pour Grapillard de soulever contre lui la meute des ressentiments populaires. Heureux Grapillard! Parmi les vignes de Chantepleure et les saules qui bordent la Sauve, tu vois se dresser les sorcières, qui tendent leurs bras fatidiques et te crient : <( Tu seras roi ».
— On dirait que tu l'envies, dit Charlotte avec une malice souriante.
— Moi, je ne suis pas assez dénué de talent pour me ravaler à ces emplois.
— Hé, qui sait? fit la jeune femme, qui pre-
nait plaisir à taquiner son. compagrioni Tu es jeune, tu as la parole facile. Tu sais relever par l'expression les pensées banales. Qui t'empêcherait de devenir ministre ou président du Conseil? — Je dédaigne ces grandeurs. Et, puisque tu m'as reconnu le don de la parole, permets-moi de te répondre par un apologue à la manière ancienne. Quand le titan Prométhée créa les hommes, les ayant façonnés avec une molle argile qu'il anima du feu céleste, il leur donna des qualités et des vertus innombrables, mais, avant tout, pour faciliter sa besogne, il les divisa en deux classes : les uns sont nés pour l'action, ils ont les muscles forts, les ossements solides, les mâchoires saillantes et la poitrine vigoureuse. Ils boivent le vin qui sort de la terre noire, mangent les venaisons saignantes et, ne s'embarrassant pas d'enthymèmes et de syllogismes, frappent du poing la table en guise d'argument. Ils dédaignent la divine pitié qu'ils estiment une duperie et la poésie qu'ils appellent une foutaise. Mais les autres, pétris d'une argile plus inconsistante, ayant des muscles grêles et des yeux .pleins de rêveries, dédaignent de prendre part au banquet brutal des premiers; ils se nourrissent de miel et de rosée et chantent tout le jour, comme la cigale née de la terre. Ils marchent sous les peupliers dont la cime est pleine de murmure et, penchés sur les eaux, ils ne regardent pas la vie, mais le reflet de la vie, pareil à une trame légère. Ils dédaignent l'action et lui préfèrent le rêve, ils laissent la couleur et cherchent la nuance, ils aiment de la volupté le divin souvenir qu'elle laisse dans l'âme, comme un
parfum évaporé. Ceux-là donneraient la présidence de la Chambre et tous les discours de Jules Simon pour une romance sans paroles de Verlaine ou deux strophes de Lamartine. Mais ce sont des fous; le public les ignore et les journaux ne parlent pas d'eux.
Charlotte l'écoutait souriante. Elle ne s'attachait guère au sens de ses paroles, elle aimait le son de sa voix et la forme de ses lèvres. Mais elle poussa une exclamation de surprise et de ravissement. Ils étaient arrivés à l'entrée d'un petit village dont les maisons enguirlandées de chèvrefeuille s'alignaient au bord d'un canal. Les toits de tuile rose, les jardins plantés de liias fleuris et de giroflées éclatantes, la rangée de peupliers qui protégeait le hameau contre les vents du Nord, se reflétaient dans les eaux brillantes et immobiles. Une flottille de canards dérivait près de l'écluse; une femme en coiffe blanche chassait dans ua pré une vache rousse. On eût dit un petit coin de Hollande.
— Comment s'appelle ce pays? demanda Charlotte.
Une gabarre passa, si lourdement chargée que le bordage rasait la surface de l'eau. L'image aux naïves couleurs se déforma.
— Champleux, répondit Jacques. Je savais bien qu'il te plairait.
La jeune femme resta silencieuse. Un moment la rêverie l'emporta vers son pays natal, au bord de l'Escaut limoneux, où les mâts dans le port se dresseni comme une grêle futaie.
— Tu as pour moi des attentions charmantes, dit-elle, le regard humide de tendresse.
— N'est-ce pas juste? Gomment pourrais-je te montrer assez de reconnaissance?
— Je n'ai que faire de ta reconnaissance. C'est ton amour que je veux.
— J'ai employé le terme juste. Chaque fois que tu viens à moi, que tu me donnes tes lèvres, que tu me fais l'offrande inestimable de ton corps, je ressens la reconnaissance et aussi la surprise effarée du mendiant à qui un passant donnerait une poignée d'or; je dis bien, une poignée d'or. Ton amour est pour moi un miracle...
— Oh! dis-moi encore des folies.
Elle levait vers lui sa tête charmante où les yeux avaient gardé un invincible attrait d'innocence et de candeur. Elle lui appartenait. Quelle joie! Etait-ce possible? Et sa mémoire fidèle, comme pour le rassurer aussitôt, lui représentait cette même femme gémissante de volupté parmi ses cheveux épars. Et la vision était si cruelle et si douce qu'il sentait son cœur battre plus fort dans sa poitrine.
Une vieille auberge était là, assise au bord du canal comme une aïeule d'un conte de fée et mirant dans les eaux moites sa longue toiture gondolée, son enseigne suspendue à une potence de fer rouillé. Une paix heureuse reposait dans sa cour antique, où une charrette à l'abandon tendait vers le ciel ses brancards, comme des bras suppliants. Une glycine parait le délabrement des murs de ses grappes violettes.
Une servante les conduisit par un escalier de
bois qui montait comme une échelle de meunier, à une grande chambre du premier. Il y avait un lit de noyer, un fauteuil de velours rouge, une grande armoire de chêne massif où un artisan naïf avait sculpté des houlettes et de rustiques pipeaux.
Quelques instants après la servante revint et posa sur la table une assiette de biscuits, une bouteille de vin blanc et deux verres. Puis elle se retira.
Charlotte alla s'accouder à la fenêtre : les nuées du couchant reflétaient dans le canal leurs colorations enflammées. On eût dit un ciel féerique qui s'ou^Tait au creux des terres.
On n'entendait que le bruit du flot clapotant sous la vanne de l'écluse voisine.
Elle passa une langue gourmande sur ses lè\Tes et dit :
— Comme j'aime respirer cette senteur d'eau battue! Comme toutes ces choses ont l'air d'ignorer nos inquiétudes!
Le jeune homme vint la rejoindre et passa le bras autour de sa taille. Ayant tourné la tête, elle vit s'allumer dans ses yeux la flamme connue, qui la ravissait et qui lui faisait peur. Un moment elle résista, moins pour se défendre que pour lui donner l'illusion flatteuse d'une victoire.
Quand ils sortirent de l'abîme heureux où ils étaient descendus, Charlotte, s'avançant au bord du lit, contempla la chambre où ses vêtements
LES GRENOUILLES DAxXS LA MARE 193
dispersés par une fièvre amoureuse jonchaient le plancher.
— Nous sommes des enfants, murmura-t-elle avec une expression de fâcherie indulgente.
Jacques, se reculant, la contemplait et louait la sveltesse pourtant épanouie de ses contours.
— Quelle drôle de petite femme tu fais, lui dJsait-il. Avec toi on ne sait jamais à quoi s'attendre. Tu parais frêle quand on te voit habillée et maintenant tu prodigues à ma candeur une généreuse abondance qui me remplit les mains.
Elle répondait avec une modestie triomphante:
— Je suis une fausse maigre.
Il vantait ses perfections secrètes. Son corps était un merveilleux poème dont les plus beaux vers devaient être dits à voix basse.
Elle jeta au cou du jeune homme la chaîne adorable de ses bras. Elle sentit se réveiller en elle l'éternelle Dalila, qui poursuit au cœur de chaque femme son rêve de domination, et quand elle le vit esclave, incapable de résister, chargé de félicités comme de liens, elle murmura :
— Jure-moi que tu ne me quitteras jamais.
Il promit. La nuit allumait entre les branchages grêles des peupliers, pour être témoins de leur serment, les étoiles impassibles.
Elle forma tout haut des plans de vie :
— Je vais être engagée à l'Opéra-Comique. Nous irons à Paris tous les deux. Tu vas te remettre au travail; quand l'élection de Grapillard sera proche, le théâtre étant fermé, nous irons passer quelques jours à la campagne et tu
termineras ta pièce. Deux actes te restent à écrire. Le titre, Diane de Poitiers, est superbe. Je te prédis un grand succès. Nous aurons Paris à nos pieds. Alors nous nous marierons.
Leur jeunesse était devant eux comme une arme étincelante. Elle ne se briserait pas dans leurs mains et leur permettrait de conquérir le succès, ce succès qui flamboyait au fond de leur avenir, comme un trésor caché dans les ténèbres d'un souterrain.