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CHAPITRE XXI

Ayant allumé sa pipe d'écume et sifflé son terrier anglais, le comte Rocheton des Emblavures franchit la grille de son château et commença sa promenade matinale.

Le petit chien, poussant des aboiements de plaisir, partit à travers champs. Parfois il s'arrêtait en grattant avec frénésie la terre molle des taupinières; il enfonçait son museau fin dans le trou et reniflait avec délices.

Parmi toutes les minutes qui formaient la trame de son heureuse journée, le comte aimait ces moments où il marchait dans les chemins creux et, visitant les fermes qui dépendaient dç son domaine, poussait d'une canne nonchalante les cailloux qu'il rencontrait. Alors toutes sortes de joies dilatant son être faisaient qu'il trouvait à la vie une saveur nouvelle, une fraîcheur rajeunie par la rosée de l'aurore. Il contemplait avec orgueil les champs ensemencés, les sainfoins poussant drus et, tandis qu'il supputait en luimême le rendement des récoltes prochaines, il se réjouissait de posséder une âme rustique amie des profits et de l'épargne. Quelquefois il s'attardait à causer avec un métayer qui binait iin carré de pommes de terre ou labourait une pièce et, pour lui demander des nouvelles de son bétaij

de ses enfants et de sa femme, il retrouvait ces grands airs affables, ce ton bonhomme et protecteur qui était familier à ses ancêtres, amis des Encyclopédistes et lecteurs de Jean-Jacques.

Les lointains apparaissaient noyés dans une vapeur blonde; le soleil allumait des feux parmi les brins d'herbe lourds de rosée. Les campagnes parées de beauté et de grâce virginale avaient l'air de sortir d'un bain.

— Quel temps radieux, songeait le comte. Tout part. Voilà que les pommiers dans les enclos ont passé fleur. Si rien de fâcheux ne survient, tous ces pauvres gens pourront s'égayer les jambes en dansant un branle ancien et, pour se rafraîchir, boire un coup de cidre frais. C'est le plus beau moment de l'année; on dirait qu'on tient dans sa main un profit réel, car les fleurs du printemps ne sont guère que de l'espérance.

Il s'attendrit un moment sur sa bonté naturelle et, par un retour soudain, il partit d'un éclat de rire, un rire malicieux et satisfait, quand il se rappela qu'un journal de Ménestreau l'avait appelé la veille buveur de sang et affameur de peuple.

Il était content de lui. Et sa tranquillité présente lui permettait de savourer la douceur intime de cette satisfaction. Tout paraissait s'arranger au gré de ses désirs. Cette campagne électorale allait se terminer normalement dans deux semaines par la victoire attendue de Grapillard. Le comte n'avait pas trop souffert dans la bataille. Il avait essuyé la bordée d'injures traditionnelles, mais comme ses adversaires politiques n'étaient pas des esprits inventifs, le

comte avait éprouvé à entendre leurs invectives bien connues comme une sorte de plaisir mélancolique. Comme les musiques d'autrefois, elles lui rappelaient avec leurs syllabes malsonnantes le charme des années disparues. Il avait lu un discours écrit à l'avance à des auditoires de campagnards bien pensants, soigneusement triés sur le volet et avait accepté leurs applaudissements sans enthousiasme, comme une politesse. Il avait fait son devoir. Il serait battu. Il pourrait revenir à ses ustensiles de pêche et à ses pelargoniums.

Il se mit à marcher d'un bon pas et sa canne décrivit dans l'air de grands moulinets.

Bientôt il atteignit la sortie de son parc et, ayant franchi une porte basse, il s'engagea dans un chemin que des hêtres recouvraient de leurs ramures. Soudain il aperçut des dessins tracés sur la muraille de sa propriété. Gomme on avait récemment enduit la pierre d'un lait de chaux, les signes se détachaient sur cette blancheur avec une saisissante netteté. Ils avaient la simplification naïve des peintures que les Cafres et les Bassoutos exécutent sur la paroi de leurs cavernes et représentaient tous, avec de légères variantes, un homme gigantesque qui traînait derrière lui des files d'esclaves attachés par des cordes. Un moment le comte resta rêveur devant ces charbonnages, mais une inscription lui en révéla le sens mystérieux. Il lut ces mots : « Rocheton, marchand de nègres ». Il se rappela l'injure ancienne lancée par le journal radical au cours de la précédente campagne. Il haussa les épaules, un peu déconcerté toutefois par l'âpre ténacité de ces calomnies, et par la naïveté du public

lôà LES GRENOUILLES DANS LA MARE

(jui les accueillait. Vingt mètres plus loin il |>ut contempler une série de vestes esquissées sur la muraille avec une symétrie qui eût fait honneur à l'étalage d'un marchand tailleur. Les unes avaient des cols montant à la mode ancienne, d'autres laissaient bâiller leurs poches et flotter des basques, qui s'éployaient comme des étendards. Toutes, prétendant représenter le paletotsac que portait habituellement le comte, consacraient son surnom, « l'homme à la veste », et semblaient ainsi présager sa défaite.

Il pressa le pas, tandis qu'il sentait vaguement autour de lui la rancune populaire.

Mais son visage s'éclaira.

Il venait d'apercevoir un verger en pente qu'arrosait un ruisselet pareil à un ruban d'argent. Il l'avait acheté trois ans avant après des pourparlers sans nombre, bien qu'il fût en dehors de sa propriété. Mais l'exposition de l'endroit donnait aux fruits une saveur exquise. Il y avait fait planter trois rangées de poiriers et cinq de pommiers et souvent il venait les visiter. Il aimait palper l'écorce grise des jeunes arbres, rédresser les branches tordues, sentir à sa manière, sans effusions panthéistes, mais avec une sympathie de brave homme, la vie sourdre dans ces rameaux et pousser à leur cime des bourgeons feuillus et des fleurs.

Les toûffies de thym où bourdonnaient des abeilles nombreuses exhalaient une suave odeur.

Mais le comte s'arrêta. Une exclamation indignée monta à sa gorge : les arbres suppliciés avaient subi des mutilations ingénieuses : les

uns avaient été tordus sur leurs racines; d'autres avaient été scarifiés dans toute leur longueur, d'autres portaient des incisions annulaires qui avaient pour but d'arrêter la montée des sèves. Le coup était fait récemment, les blessures étaient fraîches.

— Oh ! les vandales ! s'écriait le comte en allant d'un arbre à l'autre.

Son étonnement devenait de la stupeur. Toute sa loyauté protestait. Mutiler ainsi des arbres, ces nobles compagnons de l'humanité, qui lui donnent leurs fruits et leurs flots et n'ont pour se plaindre des blessures que les gémissements de l'automne. Il les aimait, lui, et il les aimait tous, l'arbre seigneurial de la haute futaie et le rustaud planté dans une cour de ferme.

Il ressentit une sorte d'effroi en apercevant pour la première fois la méchanceté humaine sous les traits d'une bête hideuse.

Une voix amie l'interpella :

— Monsieur le Comte visite ses plantations.

Il leva la tête et reconnut l'abbé Grosbois, desservant du village voisin. C'était un vieillard dont les cheveux blancs encadraient un visage souriant, d'une fraîcheur enfantine. « Mes paroissiens ne me donnent guère de travail » répétaitil, car ils avaient insensiblement perdu l'habitude de passer à l'église pour les enterrements et pour les mariages. Simple et bon, le prêtre se consolait en soignant les espaliers de son jardin et les abeilles de ses ruches. Il avait donné au comte quelques conseils qui n'avaient pas nui aux plantations; celui-ci avait montré sa reconnais-

sauce en dotant l'église de vitraux. Les deux hommes avaient l'un pour l'autre une estime que rehaussait encore un sentiment de solidarité, étant égarés parmi ces rustres qui les détestaient.

— On m'appelle l'homme à la veste, disait le comte, mais les enfants se cachent derrière la haie et imitent sur votre passage le cri du corbeau.

— Nous sommes pareillement impopulaires, repondp.it le curé.

L'ecclésiastique s'approcha. Le comte lui montra les ravages commis dans son verger. Il s'anima et, tendant le poing, menaça les malfaiteurs :

— Si je les connaissais, ils iraient aux travaux forcés. C'est la punition que le Code réserve à de tels crimes.

L'abbé s'approcha encore :

— Parlez plus bas, Monsieur le Comte, ne donnez pas à vos ennemis la satisfaction de votre ressentiment. Soyez sûrs qu'ils sont aux aguets; ils sont là, ouvrant les yeux et les oreilles, blottis derrière les buissons.

Il n'avait pas fini de prononcer ces mots qu'une plainte aiguë et affolante se leva d'un boqueteau voisin.

— Mon chien! s'écria le comte qui avait reconnu la voix du petit terrier.

Il donna un coup de sifflet et il vit accourir l'animal qui boitillait et qui poussait des cris lamentables.

Il se baissa et le prit dans ses bras. Le chien

tremblait de tous ses membres et son échine basse, ses oreilles couchées exprimaient la terreur. Le comte lui fit tendre la patte boiteuse. Le membre n'était pas cassé.

— Quelqu'un lui a asséné un coup de trique, fit le curé.

— ■ Vous croyez, dit le comte. Ils seraient assez lâches pour s'attaquer à cette petite bête?

— D'eux rien ne m'étonne plus. Ils brûleraient votre château, comme au temps de la Jacquerie.

— Que leur ai-je donc fait? gémit M. des Emblavures, qui roulait des yeux éplorés, n'arrivant pas à comprendre une telle méchanceté.

— Vous ne leur avez fait que du bien. Vous avez donné votre peine et votre argent pour secourir leurs infortunes. Mais ils exècrent en vous le représentant d'une époque qu'on leur a appris à détester. Vos ancêtres ont eu le tort de brancher un peu vivement les braconniers. Nos paysans l'avaient oublié, mais l'école primaire s'est chargée de leur rafraîchir la mémoire.

— Dois-je payer les fautes de mes pères?

— Peut-être. Ce sont là les torts qu'on nous pardonne le moins. Et puis ces simples, en agissant ainsi, montrent qu'ils ont respiré l'air de notre temps, cet air empoisonné de vengeance et de rancune.

— Parlez plus clairement.

— Je dis que la République, entourée d'ennemis à sa naissance, a dû, pour vivre, faire appel à la violence et tendre des poings injurieux. Elle ignore toute douceur et toute mansuétude lui

paraît une lâcheté. L'enfant Héraclès ayant étranglé dans son berceau les serpents venus pour l'étouffer dut porter toute sa vie la massue et guerroyer contre les monstres. Il faut à un peuple des siècles de paix et d'aisance pour qu'il fasse l'apprentissage de la tolérance et de la liberté. Nos radicaux marchent à la bataille le front haut et le verbe insolent. Tout alla à souhait quand ils eurent à enfoncer des légions de moines, de frocards et d'ensoutanés plus nombreux que les Diables pullulant jadis aux Thébaïdes. Mais ils n'ont pas eu la sagesse de sauvegarder quelques bataillons de ces utiles ennemis; en les supprimant ils ont causé leur propre perte. Ils n'étaient bons qu'à remplir l'air d'horrifiques clameurs, en chargeant les pieux escadrons. Maintenant ils ne savent plus rien. Ils ne disent plus rien. Il est à craindre que la frénésie leur montant au cerveau ne leur fasse voir des fantômes et qu'ils ne portent des coups mortels à la France en croyant frapper leurs ennemis...

— Vos prédictions ne sont pas gaies.

— C'est la faute du temps où nous vivons. Tenez, Monsieur le Comte, laissons là ces arbres mutilés dont la vue vous fait mal. Reprenons notre chemin. Donnez-moi votre bras pour traverser ce champ labouré. Nous pouvons nous appuyer l'un sur l'autres; nous représentons deux grandes puissances déchues : le trône et l'autel.

L'ecclésiastique ajouta avec un malicieux sourire :

— Nous sommes les deux débris dont parle le poète, qui se consolaient en^:re eux.

Lés deux hommes s'éloignèrent. Quand ils furent sur la route, le curé prit congé du châtelain et regagna le petit village dont on entendait chanter les coqs.

Le comte marcha quelque temps. L'heure ardente versait sur la plaine un flamboiement de clarté. Au creux d'un sillon une caille gloussait et les cailloux du chemin semblaient jeter, par leurs cassures, des étincelles.

Accablé par la chaleur et lassé aussi par les émotions de cette matinée, le comte se laissa tomber sur une souche de noyer posée au bord de la route. Un buisson de cornouiller le cachait aux regards. Il y avait une grange de l'autre côté du chemin.

Il laissa errer ses regards sur l'étendue éblouissante et il lui parut soudain qu'une apaisante douceur descendait en lui. Quand il aperçut les pommiers arrondissant dans les enclos leurs têtes vertes :

— Les hommes sont méchants, murmura-t-il, mais la nature est bonne.

Un pas d'enfant retentit. Ayant levé la tête, il aperçut le petit Jérôme, le fils d'un de ses métayers, qui revenait de l'école. Brandissant sa règle comme une épée, l'enfant sautait à clochepied et parfois courait après un papillon dont le vol saccadé traversait la route. Le comte avait de l'affection pour cet enfant. Il lui bourrait les poches, quand il venait au château, de fruits mûrs et de sucreries. Il l'emmenait à la chasse aux alouettes et lui faisait tirer la ficelle du miroir. Il lui donnait chaque fois une pièce blanche.

Le marmot s'arrêta devant la porte de la grange; il parut réfléchir et, ayant tiré un morceau de craie de sa poche, il se mit à tracer une veste géante. Il se haussait sur la pointe des pieds, pour mieux dessiner l'encolure.

Le comte sentit dans son cœur la blessure qui déchira César quand Brutus s'avança pour lui porter le coup mortel.

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