‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Jacques Pradines, ayant gagné le refuge, attendit que le bâton du sergent de ville s'abaissât.

Le boulevard roulait un flot tumultueux de vie. Sur les vagues charriant pêle-mêle des tapissières, des fiacres, des coupés et des charrettes à bras, un autobus trépidant se dressait par endroits comme un vaisseau de haut bord. Et les enseignes, allumant leurs lumières intermittentes, leurs feux rouges, verts et bleus, semblaient des phares chargés de veiller sur ces houles innombrables.

Jacques s'arrêta un moment à considérer les menus incidents de la rue, les visages connus, le cocher maraudeur qui cligne de l'œil, le patronnet avec sa manne, le trottin descendant de l'omnibus, léger comme un oiseau qui se pose sur une branche.

Il aimait Paris et savait l'apprécier. Il aspirait avec délices cet air épais où traînaient des émanations, des senteurs de cirage et de pétrole, comme il eût aspiré l'atmosphère subtile qui donnait à l'Athénien sa finesse et son intelligence. Provincial fraîchement débarqué de Gascogne, il respectait dans la grande ville le séjour des jolies femmes, la patrie des artistes renommés et des grands comédiens.

L'agent a\'ant baissé le bras, Jacques traversa la chaussée.

Il foula l'asphalte avec une sorte de fierté. « Paris, Paris, se répétait-il à lui-même. J'y suis en ce moment, à cette heure brillante où la grande ville s'anime d'une fièvre de plaisir. Il est doux de songer qu'à cette minute même, sur le vaste monde, des milliers de Slaves et d'Argentins, des Chinois et des Japonais soupirent en pensant à l'heure où les orchestres préludent, où s'allument les cafés des grands boulevards. »

Un reste de jour pâle accrochait de fines dentelles bleuâtres aux platanes encore dépouillés. Les flammes du gaz semblaient étranges et luxueuses. Au-dessus de cette agitation, les calmes étoiles s'allumant dans le ciel faisaient rêver de vastes prairies, de forêts s'endormant au fond du crépuscule.

Furtive, une association de souvenirs le reporta vers son pays natal, ce Midi gascon qu'il avait quitté comme tant d'autres pour faire la conquête de Paris.

— Cristi, se dit-il; il doit faire rudement bon là-bas. Le printemps vient plus vite tout de même. Les amandiers sont déjà en fleurs. Il faudra que je demande un permis au journal, histoire d'aller passer là-bas trois ou quatre jours.

Et il revoyait, dans cette brume de regrets qui poétise les souvenirs, la borde des Albarèdes, oS'rant au soleil ses murs de terre rouge, la mare où se miraient des vols blancs de pigeons, la tour ruineuse du pigeonnier et l'opulente campagne montalbanaise avec ses masses de verdure qui la font ressembler à ur "çarc.

C'est là qu'il avait passé ses jeunes ans, sous la surveillance de Tante Agathonne, car il était resté orphelin.

La vieille présidait aux destinées du domaine. Droite et verte, malgré ses soixante ans, les tempes ceintes du foulard écarlate qui est la coiffure de toutes les femmes de Gascogne, elle avait l'œil ouvert à tout. Elle surveillait les tâcherons, distribuait la tâche aux servantes, négociait la vente du fourrage et du froment. Par crainte de perdre du temps, elle trpttinait dans la maison, ayant continuellement en main la hampe légère de la quenouille car elle filait au fuseau la laine de ses moutons, ce qui la faisait ressembler à la reine Anne.

Sa basse-cour était son orgueil. Elle aimait pénétrer dans le poulailler où les jars belliqueux battaient des ailes, le cou plein de rauques sifflements. Les oies, balançant leurs ventres hydropiques, avalaient gloutonnement les grains d'or du maïs qu'elle leur jetait à poignées. On les vantait à la ronde, de Montclar à Nègre-Pelisse, de Caussade à Saint-Nauphary. Leurs foies entiers, couvrant un plat d'argent, soulevaient l'admiration des gourmets et des connaisseurs à l'hôtel du Chapon-Fin.

Mais cette apparente prospérité cachait des signes de mort et de ruine prochaine. Le père de Jacques, pour reconstituer le vignoble anéanti par le phylloxéra, avait emprunté une grosse somme chez Maître Rouqueyrol, le notaire de la rue Lacapelle. Il était mort d'une fluxion de poitrine, avant d'avoir pu s'acquitter. Puis était venue une suite de mauvaises années; la grêle.

la clavelée, la fièvre aphteuse s'étaient abattues sur le domaine. Une lourde hypothèque grevait la propriété, et, l'argent manquant pour les réparations, une partie des bâtiments s'effondrait. Quelle honte! Quelle détresse! Tante Agathonne ne s'en consolait pas. Elle avait une façon de secouer sa tête grise en contemplant les blés lourds et les trèfles opulents, comme pour dire que sa joie était empoisonnée.

Aussi le neveu, ses études terminées au lycée, s'était-il hâté d'accourir à Paris, comptant faire une rapide fortune. Quand ils s'étaient quittés à la gare, il avait chuchoté à l'oreille de la vieille femme, en étreignant dans ses bras le torse maigre, qui palpitait de douleur et d'espérance :

— Ne crains rien, tante. Je percerai vite. Je rapporterai des jaunets. Alors nous paierons tout, nous rebâtirons la ferme, nous serons maîtres chez nous.

Quel beau jour que celui où ils relèveraient la tour du pigeonnier!

En attendant, il était reporter au Corsaire et gagnait cent cinquante francs par mois.

Mais il ne désespérait pas. Il sentait vivre en lui cette confiance, cette prodigieuse certitude du succès qui animait jadis ses ancêtres, les Gascons secs et retors, qui faisaient sonner leurs éperons dans les antichambres du Louvre, et relevaient galamment leur manteau du bout de leur rapière.

Gomme il passait devant une glace à la devanture d'un tailleur, il se vit de pied en cap. Il était grand, mince, souple; une fine moustache brune

ourlait sa lèvre. Ses yeux profonds avaient une douceur caressante et expressive.

— Ça marchera, pensa-t-il. Je finirai un jour ou l'autre par faire mon trou. Je suis jeune, je suis robuste, j'ai de la ténacité et de l'esprit de suite. Combien des nôtres ont gagné la partie, qui n'avaient pas les atouts que j'ai en main. Bon Diou, le sous-secrétaire d'Etat Bénaret a roulé les tonneaux sur les quais de la Garonne. Le sénateur Pechméjean a manié la pelîe et la pioche sur les chantiers. Moi, j'ai fait de bonnes études, j'écris bien. Mes camarades du journal découvrent des promesses de talent dans les essais que je soumets à leur critique. Que diable, il se trouvera bien un éditeur qui lira mes manuscrits, un directeur de théâtre qui voudra jouer une de mes pièces.

Il songea à la petite malle couverte en peau de sanglier où s'entassaient ses papiers, ses cahiers de notes, ses brouillons couverts d'une fine écriture, et il connut le tressaillement qui gonfle le cœur de l'avare songeant à ses trésors.

Il y avait un roman historique. Le Veneur de Penne, un recueil de nouvelles fleurant bon la rosée matinale et l'âpre senteur du thym qui parfume les friches : La Terre Quercynole, un grand nombre de vers qui pourraient former un volume dont le titre serait Cantecigale, et aussi, car sa jeunesse avait toutes les audaces, un drame en vers, un drame de cape et d'épée, dont il avait écrit les deux premiers actes.

Tout en faisant ses réflexions, il était arrivé à son journal. Il leva la tête et contempla avec satisfaction la façade de l'immeuble qui flam-

boyait sous le resplendissement des lampes électriques. Le Corsaire. Le nom ruisselait en lettres de feu, accrochait l'œil du passant, se reflétait dans des glaces, remplissait la chaussée de son éclat tapageur. Vraiment le patron, Jérôme Maravédis, avait le sens de la réclame. Pendant une minute le reporter connut l'âpre fierté d'être une puissance, puisqu'il appartenait à ce journal.

Le Corsaire. Le titre était bien trouvé. Il avait quelque chose d une machine de guerre avec ses réflecteurs, ses sous-sols pleins de mécaniques, l'ample flamme tricolore qui balayait de sa soie frémissante les petits ormes du boulevard.

Depuis quelques années, sous la direction prudente et audacieuse de Jérôme, Le Corsaire avait pris une place prépondérante dans les destinées de la nation française. Ses prétentions s'étant enflées par le succès, fort de ses milliers de lecteurs, il était devenu rapidement un pouvoir parmi les pouvoirs, un ministère parmi les ministères, un Etat dans l'Etat. Il citait à comparaître à sa barre les ministres tremblants de peur, organisait des souscriptions nationales, traçait à la fois le travail et le devoir aux assemblées parlementaires.

Dans la complicité du silence et de l'abjection universelle, étonné lui-même de rencontrer partout le même prosternement d'esclaves, il s'était fait un piédestal superbe de la lâcheté et de la soumission. Et, cynique, il triomphait.

Habile à donner le change, le journal masquait les entreprisés commerciales les plus éhontées, les chantages les plus louches sous le couvert du désintéressement et du pur patriotisme. Il battait

monnaie avec les instinct'^ les plus sacrés de la nation. Les mots d'énergie française, avenir de la race, qui revenaient dans ses colonnes, étaient le tam-tam sonore, les coups de grosse caisse qui ameutaient les badauds à la parade et sortaient ingénieusement les gros sous des escarcelles.

Du reste il était très bien fait et passionnait ses lecteurs par le soin expert qu'il montrait à se tenir au courant, à donner la parole à l'actualité.

Il apportait à tout événement le même enthousiasme, le même soin avide de renseigner son public. Tout était bon à la curiosité insatiable de son objectif et il y avait quelque candeur dans l'égalité de traitement et d'importance qu'il donnait aux choses les plus diverses. Il patronnait tour à tour l'expansion coloniale et le dernier vaudeville, la robe entravée et le système de métaphysique à la mode. Il publiait le même jour, côte à côte, la photographie de l'assassin fameux et le portrait du poète couronné par l'Académie.

De temps à autre, pour donner au public la mesure de sa puissance et de sa force, il partait en guerre contre ces abus vénérables et séculaires, qui soutiennent comme autant de piliers la masse chancelante de l'édifice social. Il attaquait la lenteur des bureaux et les chinoiseries de l'administration, sans réfléchir que ces pratiques, continuées à travers tant de régimes, constituaient le plus précieux de la tradition française. Alors il faisait beau voir la frégate courir vent debout, prendre du champ et lâcher ses bordées de caronades, avec un tel vacarme que l'air en était obscurci. Jérôme Maravédis, le directeur.

4â LES GRENOUILLES DANS LA MARE

ricanait, tendait sa patte courte, renflée, irréprochablement gantée de cuir fauve et disait avec un gros rire :

— Députés, ministres, sénateurs, ils viennent tous manger dans cette main.

On racontait qu'il avait déchargé les bateaux sur les quais de la Joliette. Poussé par le souffle de l'aventure, il avait promené sa fortune errante par l'ancien et le nouveau monde. Tour à tour marchand d'opium en Malaisie, planteur à la Havane, éleveur de bétail dans l'Arkansas, il avait bâti, à travers des tribulations et des péripéties sans nombre, le colossal édifice d'une de ces fortunes qui sont un défi au bon sens. Et, comme il se sentait encore jeune et avide d'autorité, quand il avait débarqué à Paris, au lieu de collectionner des vieilleries ou de cultiver des orchidées, dans quelque villa somptueuse de Maisons-Laffitte, il avait mis ses millions au service de la Presse, comptant bien qu'elle les augmenterait.

Ses calculs s'étaient réalisés.

Il était devenu une manière de despote. L'habitude du succès lui avait donné la morale des conquérants, fondée sur le mépris des hommes. Il les voyait rampant à quatre pattes devant lui. Les flatteries de ses courtisans, les louanges des solliciteurs avaient recréé en lui l'âme des Néron et des Tamerlan, qui, pour s'égayer férocement, faisaient signe au coupe-tête.

Il avait une façon de frapper du poing son bureau de palissandre qui le rendait légendaire dans le monde de la Presse. Et il ajoutait ;

— Je ne fais pas de sentiments, mais des affaires.

Quand il avait prononcé cette phrase, l'argument était sans réplique. Et il dardait sur son interlocuteur la fascination de son œil vert, pareil à un œil de crocodile, sans qu'aucune émotion n'animât son masque de cuir grenu, bronzé par le soleil des Tropiques.

Souvent il arrivait au journal en coup de vent, et, pour rien, pour le plaisir, pour se donner à lui-même le spectacle de sa puissance, il citait à comparaître devant lui un obscur typographe ou un rédacteur de talent, et il les flanquait à la porte, sans explications, quand même ils lui parlaient d'enfants en bas âge ou de vieille mère à nourrir.

Alors il se frottait les mains.

— Ça tient l'équipe en haleine, disait-il. Le personnel est mieux dressé et j'obtiens un rendement plus fort.

Ainsi, par un juste retour des choses, si Le Corsaire voguait environné d'une universelle terreur, tout le monde à son bord tremblait.

Jacques Pradines traversa le hall encombré de visiteurs et gagna son bureau, au premier étage.

Il rencontra un camarade, Nestor Blanchon, reporter sportif. C'était un petit homme en costume de cycliste, les jambes ceintes de molletières grises, qui portait un appareil photographique en bandoulière.

Il prit le bras de Jacques et l'entraîna dans les couloirs blancs de lumière électrique comme la coursive d'un paquebot.

Il revenait d'expédition et débordait de paroles:

— Epatant, mon cher, j'ai vu une chose épatante. Je reviens d'Issy-les-Moulineaux où l'aviateur Balestrandi devait tenter le record de la hauteur. Le moteur à explosé. La machine a pris feu. L'homme flambait comme une torche et traversait le ciel comme un météore. C'était superbe et hideux. J'ai pris une douzaine de beaux clichés.

Jacques essaj^a de calmer le petit homme qui trépidait. Il lui échappa et s'écria :

— Mais, j'y songe, où en sommes-nous de la vente?

Il avisa un rédacteur qui passait, important et solennel.

— Un renseignement, Vergeot, savez-vous le chiffre du tirage?

— Huit cent mille, répondit l'autre. Nous avons baissé ce mois-ci de deux cent mille.

— Sauvons-nous, dit Blanchon, et gare à la casse. Le patron va être à crin quand il apprendra la chose.

Jacques entra dans la pièce étroite qui lui servait de bureau et il se mit à sa table de travail. Depuis quelque temps, il était chargé de la rédaction des faits-divers. La récolte était maigre ce jour-là. Un chiffonnier à Ménilmontant avait tenté d'étrangler sa femme pendant son sommeil. Un autobus, place du Châtelet, avait renversé un bec de gaz. Il s'ingéniait à donner à ces pauvres choses un tour piquant, à les habiller de mots ingénieux, de phrases drôles qui devaient tirer l'œil du lecteur.

Il était tout à sa besogne, quand on frappa à la

porte. Un garçon, qui portait la livrée vert et or du Corsaire, parut :

— Le directeur vous demande.

Jacques le suivit, le cœur saisi d'une appréhension soudaine.

Il ne s'était pas trompé. Campé dans son fauteuil directorial, sous la clarté aveuglante du lustre électrique, qui faisait reluire sa peau rugueuse zébrée de marbrures verdâtres, Jérôme Maravédis, tout en fumant un cigare bagué d'or, regardait fixement le bout miroitant de sa forte chaussure, à l'épaisse semelle, ayant l'air d'y chercher l'inspiration.

On eût dit, au milieu de cette épaisse fumée bleuâtre, un de ces Dieux de Ylliade, qui s'enveloppaient d'un nuage pour descendre chez les mortels.

D'un geste tranchant de la main il écarta les volutes légères. Puis il parla, et sa voix cassante n'admettait pas de réplique :

— Je ne suis pas content de vos services. Vous rédigez mal les faits-divers, partie importante du journal, j'ose dire, et qui nous permet d'atteindre le grand public. C'est lourd, pâteux et ça traîne. Comparez la verve de votre collègue du Mascarille. Voilà une façon originale de présenter les choses...

Jacques tenta de placer un mot :

— Faire de l'esprit pour concierges.

— Mon cher monsieur, le suffrage de mon concierge m'est plus précieux que celui d'un membre de l'Académie Française. Et il me renseigne bien plus sûrement sur mes chances de succès.

— Triste succès, alors.

— Ne discutons pas. J'ai le regret de vous annoncer que vous n'appartenez plus à la rédaction du Corsaire. Vous pouvez passer à la caisse.

Jacques s'inclina, ironique. Son naturel gascon reprenant le dessus lui inspira une réplique insolente, rapide comme les ripostes de ses ancêtres les bretteurs.

— La grossièreté de votre conduite m'enlèverait ma dernière illusion, s'il était permis d'en avoir au Corsaire. Vous êtes un butor. Je vous en exprime tous mes regrets.

Et il tourna les talons, avec un éclat de rire de vaillance et de belle humeur, laissant le tyranneau abasourdi.

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