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CHAPITRE XXII

Grapillard venait de terminer sa conférence électorale au gros bourg de Gondé-sur-Sauve. L'assistance quittait la salle de la réunion avec une hâte visible de gagner le foirail où retentissaient déjà les sons aigres de la cornemuse, car c'était jour d'assemblée. Sans daigner entendre les félicitations naïves et empressées des notables groupés sur l'estrade autour de lui, Grapillard s'abandonna à la mélancolie. Il lui parut que les applaudissements lui avaient été ménagés, qu'il n'avait pas su retrouver sa faconde coutumière, que les foules étaient moins promptes à témoigner leur enthousiasme, et il sentit passer sur sa face un souffle de panique avant-coureur du désastre.

Il tendit une main dolente à ses partisans qui le dévisageaient avec étonnement et lui demandaient s'il n'éprouvait pas quelque malaise, puis, ayant redressé sa haute taille comme pour imposer un défi au sort, il sortit.

Il avait une bonne heure à dépenser, car il avait donné rendez-vous à son chauffeur pour la fin de la soirée, comptant bien que la réunion durerait plus longtemps.

Il n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il rencontra Maître Cochelimard, un gros fermier de la région, et l'un de ses partisans les plus dévoués, depuis que le député avait obtenu pour son fils un double ajournement au conseil de revision. Il prit le gros homme par le bras, sans plus de façons et, s'étant engagé dans une ruelle obstruée de charrettes et de tombereaux, il l'emmena sur les bords de la Sauve, pour se renseigner loin des curieux sur l'état d'esprit des populations.

— Parlez-moi nettement. Maître Cochelimard. Je vous sais un homme capable et de bon conseil ; je vais vous dire toute ma pensée : il me semble que ce n'est plus ça, on a travaillé mes électeurs. Je ne reconnais pas mes troupes vaillantes, qui piafifaient au seul mot de République, comme un bon cheval de cavalerie quand il a entendu la trompette.

Flatté d'être choisi pour confident par le politicien, le fermier ventru se rengorgea. Un orgueil secret empourpra ses joues que les vins généreux avaient teintées de nuances cramoisies et il dodelina sa tête que surmontait une casquette de soie à large visière de cuir.

— Faites excuse. Monsieur le Député, déclarat-il, mais vous ne vous fâcherez point si je vous dis que les gens des campagnes ne sont guère contents. On paie trop d'impôts. On nous av^it promis des dégrèvements, mais va-t-en voir s'ils viennent. Les gars qui sont au régiment n'obtiennent pas de permissions pour les travaux des semailles et de la fauchaison. On a bien du mal sur la terre.

Impatienté, Grapillard frappa du pied le sol et coupa brutalement cette jérémiade :

— Je harcèle les bureaux de la guerre et personne plus que moi n'obtient dispenses et sursis. Mais vous autres gens de campagne, vous êtes véritablement insatiables.

Le fermier le regarda obliquement et poursuivit avec calme :

— Faut point vous manger les sangs, Monsieur le Député. Ça n'avance à rien et mieux vaut prendre le temps tout doucettement, comme il vient. Mais à mon avis le moment est venu de pousser ferme à la roue. Y a rien à craindre du Chambournac : je gagerais deux pistoles contre un écu de cinq livres qu'il n'aura pas cent voix au premier tour. Nous autres, on n'a rien compris à ses boniments. Le monde pourrait vivre sans travailler. Connu, mon camarade, tout ça c'est des histoires de partageux. Mais le comte pourrait bien vous donner du fil à retordre. Oh î je sais bien, il reste dans son château à soigner ses pots de fleurs, mais des gens s'agitent, courent le pays pour son compte. Les routes sont noires de curés, et, quand cette engeance se remue, croyez-moi, c'est mauvais signe. Et les châtelains vont faire voter la valetaille comme un seul homme. Foi de Cochelimard, Monsieur le Député, c'est comme je vous le dis. Faut pas vous endormir.

— Je vous remercie, répondit le député devenu soudain tout pensif. Vos renseignements corroborent mes informations particulières. Soutenezmoi, redonnez du cœur aux amis. Je compte sur vous, mon père Cochelimard.

Il serra la main du gros homme, qui regagna le bourg, où les autres fermiers devaient déjà jouer aux quilles.

Grapillard fit quelques pas dans la prairie que tachait l'émail des pâquerettes. Une allée de saules s*ouvrait devant lui comme un refuge d'ombre et de fraîcheur. Il s'y engagea, poussé par un désir secret qui le portait à rechercher la solitude. Lui si bon vivant, il avait peine à se reconnaître. Des soucis se dressaient devant sa pensée et l'enfermaient dans un cercle de hauteurs inaccessibles. Le seul pressentiment d'un échec, travaillant son âme, lui inspirait des mélancolies élégiaques, des sentimentalités rêveuses qui le surprenaient comme l'aveu d'une infériorité. « Suis-je si bas que cela? » songeaitil désespérément, pendant qu'il s'arrêtait pour admirer les jeux changeants de la lumière parmi l'ombre des feuilles remuées.

— A quoi bon se tracasser? songeait-il. Que l'homme est malheureux qui gâte sa vie si courte par ambition! Toucher de grosses pattes calleuses, tutoyer des valets de ferme, débiter sans trop y croire des tirades creuses et sonores, voilà ce qui a occupé tous mes instants d'aujourd'hui. Quand je songe à ces choses, je me prends en pitié.

Ayant levé les yeux, il aperçut la Sauve lumineuse qui coulait entre ses berges fleuries, parmi des rangs de peupliers. De grandes nuées pâles se déplaçaient avec lenteur dans le ciel baigné de clartés. C'était un de ces soirs de mai, blancs et tranquilles, où Ton dirait qu'on entend pousser l'herbe dans la prairie.

LES GRENOUILLES DAiNS LA MARE 209

— Gomme si je ne serais pas mieux vivant à la campagne dans ma propriété d'Huisseau. Il doit y faire bon à cette heure. Le soleil chauffe les espaliers. Je ferais les cent pas, fumant ma pipe dans la grande allée de châtaigniers où mon père s'amusait à tirer des corneilles. Pauvre vieux! Il me blâmerait, s'il m'entendait geindre à cette heure, lui qui me conseillait de borner mes désirs.

Mais une vision soudaine ramena dans son esprit le Paris adorable du printemps, la place de la Concorde et la file des équipages roulant vers l'Arc de Triomphe.

Il frappa rageusement la terre du pied.

— Suis-je gâteux tout à fait? Je perds un temps précieux à recommencer les Rêveries du Promeneur solitaire. Certes, si les camarades de la Chambre assistaient au défilé des pensées qui se pressent dans mon cerveau, quelles gorges chaudes dans les couloirs I Je crois les entendre : « Ce pauvre Grapillard, comme il a baissé. » Ah mais, il faut soigner cette dépression, remonter ces nerfs fatigués. Dès ce soir je me mets au régime des viandes saignantes et de la douche. Ce n'est pas le moment de me retirer des affaires quand la fortune me hausse au-dessus des conditions communes. Du courage, que diable ! Demain c'est le portefeuille avec toutes les dignités et tous les profits qu'il contient.

Il re\int sur ses pas, précédé de son ombre qui gesticulait sur le pré, et il se hâta vers le bourg, impatient d'arriver et de recommencer la bataille.

Toute sa fièvre l'avait ressaisi. Il ébauchait des

plans infaillibles, des stratégies compliquées qu'il repoussait aussitôt, car elles ne le satisfaisaient pas. Et comme il sentait sa situation menacée, se fiant à son étoile, il attendait du hasard un secours inespéré.

Comme il arrivait sur le foirail, un spectacle bizarre attira son attention.

Vêtu en général boër, sanglé dans un costume khaki, coiffé d'un chapeau de feutre qu'une cocarde relevait, portant à sa ceinture la cartouchière garnie, un homme trapu et court haranguait un cercle de badauds. Il se dressait à l'avant d'un splendide carrosse, étincelant de dorures, de glaces, de miroirs, de panneaux peints qui représentaient des paysages du Japon et des Cordillères. Sur le sommet de la voiture trois maigres escogriffes, à la face en lame de couteau, battaient rageusement de la grosse caisse et soufllaient dans des cornets à piston.

Grapillard reconnut un charlatan célèbre à Ménestreau et dans toute la région. On l'appelait Thomas Goussepain. Sa verve tonitruante, ses boniments cocasses, réjouissaient les marchés.

Un accès d'hilarité prenait le spectateur, à voir sa masse de chair, son corps pyramidal que surmontait une tête piriforme, au nez cramoisi, a^j large menton taillé à coups de hache, terminé par une barbe jaune comme des racines de chiendent. Ses bajoues descendaient sur son col. Sa nuque puissante formait un large bourrelet de chair, ^^ais ses yeux avaient une vertu saisirsanté, un pouvoir de comique incomparable. Comprimés dans les paupières graisseuses, ils étaient vifs, petits, mobiles et, ayant par mo-

ments une fixité étrange, qui faisait ressemble? ce poussah à une marionnette, à un polichinelle obscène et monstrueux.

Il leva en l'air son sabre, pour imposer silence à son orchestre, et, ayant tendu solennellement sous le nez des auditeurs une poignée de plantes rustiques, il commença son discours :

— Gentlemen et ladies, je vous salue. Je vous apporte aujourd'hui un trésor, le plus précieux de tous : la santé. Je l'ai découvert dans l'Afrique du Sud, alors que je faisais la guerre dans les rangs des Boërs pour repousser l'Anglais envahisseur. Entre deux escarmouches, les gens du commando retournaient dans leurs fermes pour soigner le bétail. Je me suis assis au foyer d'un vieillard centenaire : il se tenait encore en selle, faisait quarante lieues d'une traite, se nourrissait de chair boucanée dont les lanières pendaient à ses arçons, et abattait d'une balle un Angliche à dix-huit cents mètres. Sa femme était droite et verte comme une pousse de peuplier. Ils devaient leur merveilleuse conservation à des simples, qui poussent dans la montagne où bondissent les antilopes. Us en composaient un élixir que je vous vends en flacons cachetés : le prodigieux élixir boër, qui chasse toutes les humeurs. Je ne vous vante pas ma marchandise. Si vous avez la foi, achetez... Sinon, n'achetez pa.s... Allez, la musique...

Les cuivres firent rage; il leva son épée étincelante et continua :

— Que de vertus dans ces plantes obscures et dédaignées, qui croissent le long des murs, sur les pentes des ravins! Si on se donnait la peine 4e

les connaître, ce serait la faillite de la médecine et de son art menteur. Toutes sont bienfaisantes : le poireau guérit la goutte, le séneçon est le remède du panaris, une décoction de laitue guérit la gastralgie et tous les maux de l'estomac, le pas-d'âne, le simple pas-d'âne, est souverain pour l'esquinancie et le flux de ventre qu'on n'arrive pas à réprimer...

Il prenait les herbes desséchées une à une, à mesure qu'il les nommait et les agitait dans l'air avec un geste triomphal. Quelques paysans se décidèrent et tendirent à l'homme des pièces de vingt sous.

A ce moment, Thomas Goussepain aperçut Grapillard confondu dans l'assistance. Sa voix prit une ampleur soudaine et domina le fracas des cuivres... ■■ 'm^ii:^

— Vous pouvez demander des nouvelles de mon élixir au citoyen Grapillard, l'honorable député, ici présent. Il en boit, aussi il lui doit cette prestance, cette fraîcheur de teint, cet organe sonore qui fait de lui à la Chambre un des orateurs écoutés. Dans deux semaines, au moment de l'assaut, il va prendre des doses doubles, mon élixir lui donnera l'énergie qui assure la victoire. Son concurrent, le comte des Emblavures, ne boit pas de mon élixir. Il boit du Champagne ou de Teau bénite, aussi il a le teint pâle, les yeux bouffis, il se cache dans son château et il n'ose pas affronter les électeurs. Grapillard fond sur Tadversaire; l'homme à la veste fout le camp. Crions tous : Hourrah pour Grapillard!

Une immense acclamation courut jusqu'aux maisons qui bordaient le foirail. Grapillard se

sentait soulevé : il reprenait confiance. Une inspiration l'illumina.

Il attendit que Thomas Goussepain ait terminé la vente de ses flacons, et, l'ayant abordé, il l'emmena dans un petit café, à l'angle de la place où il pensait pouvoir entretenir le charlatan sans témoins.

Il commanda une bouteille de Vouvray, et, ayant rempli les verres, il trinqua avec l'homme :

— Vous avez un remarquable talent de parole.

— Celui qui m'a coupé le sifflet n'a pas volé son argent.

— Vous exercez sur votre auditoire une véritable domination.

— On sait son métier.

— Une cause qui serait défendue par vous auprès des populations campagnardes serait bien près d'être gagnée. Une idée m'est venue tout à l'heure en vous écoutant. Voulez-vous travailler pour moi? Je vous demanderai de parcourir les marchés de l'arrondissement en répétant votre discours que vous agrémenterez de balivernes. Tapez ferme sur le Rocheton. Racontez qu'il est malade, qu'il se calfeutre, qu'il se fait préparer des laits de poule par son valet de chambre. Trouvez, pour prôner ma candidature, de ces expressions dont vous avez le secret, qui sonnent la fanfare du triomphe. Foi de Grapillard, je vous serai reconnaissant. Et prenez ceci à titre d'avance...

Il sortit de son portefeuille un billet de cent francs et le posa sur la table. Thomas Goussepain fronça le sourcil à cette vue :

— Rengainez le fafiot. Je ne suis pas un vendu.

Si j'accepte de travailler pour vous, personne ne pourra dire que je le fais à prix d'argent. Je suis un pur, moi, un rouge. Que diable, j'ai le droit d'avoir mes convictions tout comme un autre.

— Je n'avais pas l'intention de vous désobliger.

— A la bonne heure. Mais n'y revenez plus. D'ailleurs, je suis à mon aise. L'élixir nourrit bien son Jiomme, j'ai une petite maison au bord du Clair, avec trois arpents de vigne et le plus beau verger du pays. Je m'y repose entre mes tournées et j'y mange paisiblement mes dix mille livres de rente.

— Que ne le disiez-vous? Je ne vous aurais pas fait ma proposition.

— Vous auriez eu tort. Elle me ravit, au contraire, et je l'accepte de grand cœur. Vous êtes mon homme; j'ai toujours voté pour vous. Ah! nous allons conduire le Rocheton par des petits chemins qui ne sont pas semés de pierres. Vous n'avez pas regardé les trois lascars qui sont sur le haut de la voiture : Fil d'Archal, l'Echalas et Roseau-Sec. Ceux-là aussi sont pour vous. Ils vont camoufler une postiche qui ne sera pas dans une musette, si j'ose dire.

Séance tenante, il improvisa un plan de campagne. D'abord, il fallait composer une chanson, en forme de complainte, que Ton ferait imprimer et que l'on vendrait sur les marchés. Une chanson bien tournée avec un air qui entrait dans la mémoire, un refrain cocasse, des plaisan- i teries voltigeant sur les rimes : c'était un régiment bien astiqué qui marchait à la bataille. Les hommes rapportaient ça à la maison, avec les sacs de semence et les cochons de lait achetés sur

le foirail. Les enfants répétaient la chose et les femmes riaient en l'entendant. Les hésitations tombaient. Tel était parti avec un bulletin de vote dans sa poche, qui se décidait à en glisser un autre dans l'urne, pour avoir écouté la chanson. Le camelot avala une pleine lampée de Vouvray pour se donner l'inspiration et, tambourinant des doigts sur la table, il essaya des titres et des refrains. La Veste, le Châtelain, Gare la Veste, sur l'air de la Matchiche ou des Pioupious d'Auverane... Non, ce n'est pas cela. Soudain, il s'écria, l'air triomphant :

— J'ai trouvé, je trouve toujours.

Ayant dévisagé le député, qui attendait, il déclama :

— Le Candidat du Pape. C'est un bon titre; tout le monde comprend la manigance. Je vous campe là-dedans un marquis, un comte réactionnaire, qui va demander le mot d'ordre du Vatican et la bénédiction du Saint-Père. Quelque chose comme cela :

Par le vicaire de Saint-Pierre, Il fut bien reçu, ce dit-on.

Ton, ton, tontaine.

Mon cher fils, lui dit le Saint-Père, Et comment vous appelle-t-on?

Ton, ton, tontaine.

Il répondit avec mystère :

« Je suis le comte Rocket on. »

Ton, ton, tontaine, tonton.

Ça y est. On ajoutera des couplets. Mais le tout est de tenir l'air et les rimes. C'est couru. Je ne

donnerais pas quatre sous de la peau du comte.

Il chantait la chanson, gonflant ses joues cramoisies, et sonnant sur un cor imaginaire un vieil air de chasse, qui rappelait les hautes futaies hivernales, la jonchée des feuilles rousses, les habits rouges, les piqueurs, les meutes aboyant, la \ie élégante et les plaisirs aristocratiques. Et il était si satisfait de sa trouvaille que de douces larmes venaient mouiller ses paupières.

Le député prit congé du camelot : « Ton, ton, tontaine », chantonnait-il entre ses dents, tandis que l'automobile qui le ramenait glissait sur la route, rapide comme une hirondelle à Tessor...

...Un Dieu de la mythologie descendant sur son char au milieu du marché de Ménestreau n'aurait pas causé plus de surprise que Thomas Goussepain, flanqué de ses trois acolytes, la semaine suivante. Ils grattaient des guitares dont le ventre sonnait. Ils avaient arboré des chapeaux gibus, qui, chancelant sur leurs ressorts affaissés, prenaient des airs de shapskas, et ils portaient en sautoir des chapelets, des médailles, des rubans de congrégation. Roseau-Sec levait haut dans l'air une bannière où un peintre avait représenté un comte des Emblavures, reconnaissable à sa longue houppelande, qui, prosterné aux pieds du Saint- Père, baisait dévotieusement sa mule.

L'Echalas avait à la main un vase de cuivre plein d'eau bénite, où trempait un goupillon.

La cérémonie commença. Ayant copieusement aspergé la foule, pendant que ses compagnons, prosternés dans la poussière, accomplissaient force mômeries, Thomas Goussepain, solennel comme l'officiant, entonna le Veni Creator d'une

voix de tonnerre, puis, ayant paru se recueillir un moment, il commença la chanson en manière de pieuse litanie. Les guitares ronflaient; les acolytes donnaient toute leur voix au refrain que la foule reprenait en chœur. Quelques dévotes se scandalisèrent. Mais les paysans, les maquignons, les gagne-petits, par haine des curés, applaudissaient.

Jusqu'au soir, les couplets de la chanson défilèrent, interminables.

Le bruissement des guitares ne cessa de résonner, obstiné et monotone comme la vibration des sauterelles crissant dans les blés mûrs.

Dans tous les coins du mail où avait lieu le marché, par toutes les ruelles avoisinantes, des campagnards débouchaient, tenant la complainte, répétant les refrains, s'efïorçant de l'apprendre avec une bonne volonté têtue. Partout des feuilles blanches. On eût dit qu'un vent d'orage avait éparpillé sur la ville cette nuée de blancheurs, qui glissait aux mains des habitants avec des froissements légers.

Grapillard, entouré des membres de son comité, se tenait dans la grande salle du café de l'Industrie. Il jouait la manille avec des fermiers et serrait les pattes poilues des toucheurs de bœufs. De temps à autre, un émissaire entrait et lui apportait des nouvelles.

Il se frotta les mains.

— Une riche idée qui m'est venue. L'affaire est dans le sac. La chanson me vaudra deux cents voix, rien qu'à Ménestreau.

M. Bourdat, le marchand de cuir, un brave homme qui soufflait fort en parlant, ajouta :

— Vous devrez une fière chandelle à Thomas Goussepain.

Grapillard le regarda d'un air étonné. Il avait besoin de réfléchir pour sentir qu'on lui avait rendu service et qu'il était l'obligé de quelqu'un. Il acceptait tout comme une chose due. N'était-il pas l'enfant gâté du parti? Son égoïsme avait l'inconscience et la sérénité des rocs, sur lesquels passent vainement les rosées et les pluies.

Alors M. Vital, professeur au collège communal, s'approcha de Grapillard. C'était un homme que l'on craignait à cause de son esprit mordant, de ses lèvres minces et plissées. Il était l'ami intime de Grapillard et il le méprisait. Il dit ces mots, en manière de conclusion :

— Tu lui feras donner les palmes académiques.

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