CHAPITRE XXIII
On était aux premiers jours de mai. L'élection devait avoir lieu dans deux semaines. Ayant endossé sa vaste hotte d'osier, où des instruments de jardinage faisaient un bruit de ferraille, le père Cafourche quitta sa maison, la dernière du hameau de Chantepie. Suivi de son ombre gesticulante, il s'avança sur le chemin d'un pas égal, mesuré, sans lenteur ni hâte.
Il avait dans ses sourcils broussailleux, dans sa face pareille à du bois mort, la solennité muette des paysans qui vont travailler la terre.
Une affiche rouge, collée sur une cabane de torchis, bâtie à l'orée d'une vigne, attira son attention. C'était la proclamation de Grapillard aux électeurs. Il s'arrêta, et, sans avoir besoin de lunettes, malgré son grand âge, il la lut tout d'un trait, puis il la relut posément, s'attachant à percer le sens des mots, à deviner sous chaque phrase le piège, la secrète tromperie, comme lorsqu'il passait un contrat de vente chez un notaire.
Des termes revenaient qui le déconcertaient par leur solennelle ampleur. Revendications ouvrières... Progrès social... Assistance et solidarité... Il ne comprenait pas très bien, mais il se méfiait, averti par une sorte d'instinct. On augmenterait les impôts et on lui prendrait son argent, son bel
argent, l'argent de son cidre, de ses veaux, de ses bottes de foin pour le donner à des ouvriers, à des fainéants, qui n'étaient bons qu'à lever le coude chez les marchands de vin, en compagnie de donzelles. Mais il suspectait plus que tout le reste les protestations de dévouement que Grapillard prodiguait à chaque ligne de son papier. Attachement inébranlable à la République... Porter ferme le drapeau des convictions. Il croyait entendre le député parlant dans une de ses réunions électorales, la voix vibrante d'enthousiasme et la main placée sur le cœur. Mais c'était une raison de plus pour se défier : il connaissait le procédé. Lui aussi, Cafourche, avait une façon de tendre des mains loyales, de cracher à terre et de jurer le saint nom du Bon Dieu qu'il était le plus honnête homme de la terre, quand il se préparait à vendre un cheval rétif ou du foin gâté.
Et puis, aucune promesse ne le concernait particulièrement, lui Cafourche. Il n'avait à attendre de cette affaire aucun profit. Il s'éloigna un peu déçu, s'imaginant déjà qu'on lui avait volé quelque chose.
Il arriva à sa propriété de Tournedos.
C'était un vaste domaine, qui comprenait une vigne, une pépinière, un jardin maraîcher, planté sur le bord d'une immense mare où la ville de Ménestreau amenait ses eaux d'égout. II s'en levait à la fin des jours de chaleur de lourdes pestilences, qui couraient au loin sur les terres. Aussi le père Cafourche avait obtenu le domaine à bon compte, dans une vente récente, car les amateurs n avaient pas poussé les enchères.
Ayant posé sa hotte, il se mit à faire un tour dans la propriété. Tout marchait bien. La vigne commençait à étaler dans l'air chaud les feuilles délicatement fripées qui sortaient des bourgeons. Dans les endroits bien exposés, les raisins même étaient formés. S'étant baissé, il en compta huit sur la même branche. Une sorte de félicité dilata son vieux cœur racorni, quand il songea au pressoir craquant, au vin nouveau ruisselant dans les futailles, au tintement clair des écus.
Plus loin, la pépinière avec ses rangées de jeunes arbres fruitiers, ses plantations de troènes et de fusains, promettait d'importants bénéfices.
Il vint s'asseoir sur le bord de la mare, que les riverains appelaient du nom de Barbotte. L'odeur qui sortait des eaux croupissantes était si forte que le cœur faillit lui manquer. « Mâtin, s'écria-til. Quel poison! Quand les premiers soleils donnent là-dessus, et que le vent tourne à l'ouest, Barbotte devient enragée. Ma parole, c'est à n'y plus tenir.
Le soleil baissant incendiait les eaux où traînaient ces moisissures verdâtres, ces mousses glauques et filamenteuses qui forment les putréfactions végétales. Des saules, à demi morts, dressaient leurs branches grêles sur l'autre rive que l'on apercevait vaguement à travers une buée chaude. Des reflets sanglants s'allongeaient sur la nappe, des pourpres flottaient parmi les roseaux desséchés dont le peuple frémissant se dressait sur les berges. Des seaux de toilette troués, des marmites éventrées, enfouis à demi dans 1a vase semblaient les épaves d'un nautVage grotesque. Une sorte de vie grouillante, formi-
dable et menue, faite de fuites d'insectes, de glissements agiles, de sauts et de plongeons pullulait dans ces flots noirs. Barbotte fermentait. Le chant des crapauds qui se levait des profondeurs de la mare était plaintif comme un sanglot.
Le père Cafourche s'étant levé, se dirigea vers son jardin. L'odeur nauséabonde semblait épaissir l'air autour de lui pendant qu'il marchait. Avec l'apaisement du soleil, Barbotte se ranimait et paraissait souffler des émanations plus lourdes, une bouffée plus âpre de pestilence.
Mais les choux géants étalaient sur le sol leurs cœurs violets. Les navets avaient la taille d'une betterave. Le vieux en arracha un pour voir. Il était monstrueux. Il avait poussé sur la rive même de Barbotte, parmi les plages de fange noirâtre qu'elle laissait derrière elle en se desséchant. Il pesait au moius cinq livres.
Il était là, immobile et stupéfait par la fécondité de ce sol, quand une voix brusque l'interpella.
— Hé, père Cafourche, vous allez prendre racine parmi vos choux.
S'étant retourné, il reconnut M. Matruchet, l'arpenteur. C'était un gros homme au visage rougeaud entouré de cheveux blonds. Il était vêtu d'une longue blouse blanche et portait aux pieds de lourdes chaussures chargées de terre. Il s'approcha du vieux paysan et lui parla d'un ton mystérieux :
— Mon père Cafourche, j'ai fait une découverte cet après-midi. Oui, une aiTaire qui vous concerne.
— Quelle affaire?
— Voilà. Si je vous le disais, vous me paieriez chacune de mes paroles un louis d'or.
Gafourche dressa l'oreille et répondit dédaigneusement :
— Une parole paj^ée un louis d'or, ça serait une chère denrée.
L'autre continua :
— Je suis un hrave homme et je vais vous dire la chose gratis. Cet après-midi, j'ai trouvé un plan ancien à la mairie de Chantepie. La ville de Ménestreau n'a pas le droit de déverser sur la commune ses eaux usagées. La mare est d'époque récente : elle se trouvait, il y a cent ans, sur le territoire de Saint-Bonaventure. Si on plaidait la chose devant les tribunaux, on gagnerait.
Il eut un geste large qui embrassa l'étendue des eaux stagnantes et l'horizon fauve où des saules se hérissaient.
— Comprenez-vous, mon père Gafourche, quelle aubaine! Tout ce terrain est à vous. Et quelle terre ! On pourrait y récolter du blé, pendant quarante ans, sans y mettre de fumier, comme dans l'Argentine. Hein! veinard, votre propriété d'un seul coup aurait triplé de valeur.
Le paysan ouvrit des yeux énormes; le calme qu'il affectait tomba et son émotion était si forte que ses vieilles mains, noires et calleuses, tremblaient. Il bégaya :
— Quoi qu'vous me dites? J'aurais-t-y une chance pareille?
— G'est clair comme de Teau de source. Une requête au Conseil de préfecture, s'il le faut, un jugement du Conseil d'Etat, et l'affaire est dans le sac. Mon père Gafourche, sî vous êtes incrédule.
venez voir le plan à la mairie. Après vous me paierez une vieille bouteille. Ça le vaut bien.
Les deux hommes s'éloignèrent dans le soir.
Le lendemain, le père Cafourche, ayant endossé sa blouse de cérémonie et passé à son bras Téternel panier d'osier, s'achemina vers la ville.
Toute la nuit, au lieu de dormir, il avait ruminé son plan d'attaque, combiné ses assauts, et quand il s'assoupissait un moment, il tombait dans des cauchemars, où des navets géants, munis de pattes agiles, couraient au ras du sol comme des araignées. Il estimait qu'on ne saurait trop tôt se mettre à la besogne, quand il s'agissait d'argent à gagner.
Il se dirigea tout droit vers la maison du député.
Il trouva Grapillard penché sur des listes d'électeurs, qu'il pointait soigneusement. La pensée des triomphes futurs illuminait son front d'une noble fierté; jamais son sourire n'avait montré des dents plus éblouissantes. Thomas Goussepain et ses acolytes faisaient rage dans la banlieue de Ménestreau. L'oreille exercée du député discernait déjà dans le silence le murmure confus de la faveur populaire qui annonce le succès.
— A quoi puis-je vous être bon, mon père Cafourche? demanda-t-il, en montrant au vieux, d'un geste affable, un fauteuil d'Aubusson, étincelant de dorures.
Posément, le père Cafourche raconta son histoire.
Dès les premiers mots, le député Tinterronipit.
— Vous êtes fou, mon brave homme. Rejeter les eaux de Barbette sur le territoire de Saint-
Bonaventure. Je perdrais trois cent voix d*un seul coup. Autant me demander ma mort.
— J' sommes point rédhibitoire, monsieur le député. J' voulons point vot' mort, mais j' sommes résolu à faire valouer nos droits. Chacun son dû. Et Barbotte est point à sa place.
Avec des phrases malicieuses, bégayantes, où la menace levait sa tête perfide parmi les bredouillements, comme un serpent parmi les broussailles, il laissa entrevoir au député que toute la famille des Cafourche, et les gendres Bourniche et Malandard, et les alliés Ghamplatreux, lui retireraient leur suffrage, s'il opposait à la requête de l'ancien un refus. En un moment, Grapillard eut calculé les conséquences du désastre. Cette famille Cafourche formait une tribu redoutable par le nombre de ses membres et par leur autorité. C'était un grand chêne, dont les racines fuyant dans tous les sens avaient conquis tout un canton.
Il leva au ciel des bras désespérés. « Que voulez-vous que je fasse? Je suis le plus malheureux des hommes. »
Alors le père Cafourche lui conseilla la prudence et la cautèle.
Point n'était besoin d'annoncer aux gens de Saint-Bonaventure le déplacement de Barbotte. On les mettrait plus tard en présence du fait accompli. Pour le moment lui, Cafourche, demandait simplement la protection de Grapillard et son appui dans les démarches qu'il allait tenter au Conseil de préfecture. Mais, par crainte d'être leurré, il exigea du député une déclaration dans
son journal, où il annoncerait la requête de Gafourche et la trouverait justifiée.
Grapillard, la rage au cœur, fut contraint de s'exécuter.
La déclaration parut le soir même.
Une parcelle de granit, détachée de la cime d'un roc, tombe sur la pente couverte de neige, détermine la formation de l'avalanche qui roule, grossit, broie de sa masse formidable les huttes des bergers et les villages, bâtis au pied de la montagne. 11 a suffi d'un atome de sable pour déchaîner le fléau qui détruit des existences et anéantit en un moment les travaux des générations. L'article du Sémaphore fut ce grain de poussière.
En un instant, l'air se remplit de voix menaçantes. Des grondements insolites secouèrent le silence où se reposait la nonchalante Ménestreau. Depuis une semaine, lassés par l'attente, les habitants s'étonnaient de la transparence de l'atmosphère et redoutaient ce calme, avant-coureur des cataclysmes.
Le journal réactionnaire la Vigie publia, en première page, une protestation indignée, où il dénonçait la complicité de Grapillard et de Gafourche. Piétinant sans vergogne des usages séculaires, au mépris des traditions les plus respectables, ils avaient entrepris d'empoisonner les habitants du hameau de Saint-Bonaventure. Les puits seraient souillés, les chaumières respireraient des exhalaisons méphitiques, l'enfant à la mamelle sucerait des germes morbides avec le lait de sa mère, et, sur les chemins, au lieu des simples fieurs des champs dont la parure innocente réjouit le cœur du citadin, pousseraient des
champignons et des mousses lépreuses. Auri sacra famés. Maudite soif de l'or. Grapillard et Gafourche se livreraient à l'agio, ils spéculeraient sur les terrains conquis, ils amasseraient des sommes, ils assouviraient leurs passions.
Les jours suivants, la Vigie publia des lettres signées par les jardiniers et les vignerons de Saint-Bonaventure. On y faisait appel à la révolte, on invitait les possesseurs du sol à prendre des fusils, des pioches et des fourches pour maintenir leurs droits.
Le Sémaphore riposta en rappelant les immortels principes de Quatre-vingt-neuf, et en accusant la Vigie de réveiller parmi les populations l'esprit de discorde et l'exécrable erreur des Girondins partisans de la Fédération. La Vigie appela le Sémaphore jacobin, terroriste et sinistre lécheur de guillotine.
Les esprits étaient surexcités. Toutes les antiques discordes étant oubliées, les adversaires, dans chaque camp, se précipitaient avec avidité sur ces armes neuves, et cherchaient à se faire de plus larges blessures. On ne s'abordait plus dans la ville qu'avec cette question : « Etes-vous pour ou contre le déplacement de Barbotte? » On ne comptait plus de républicains, ni de réactionnaires, de radicaux ni de progressistes, de dreyfusards ni d'antidreyfusards, mais des barbottins et des antibarbottins.
Enfin, la Vigie eut le dernier mot. Elle inséra un article grandiloquent où Barbotte était considérée comme un symbole : c'était la mare stagnante dénoncée par un ministre ingénieux, la sentine dont l'haleine empoisonnait la France.
Tout le monde applaudit : le mépris commun réconcilia un moment les adversaires.
Les fortes chaleurs étaient venues; le soleil incendiait les campagnes. A l'heure de midi, les ombres se rapetissaient au pied des arbres et l'horizon flamboyait dans une lueur de brasier.
Jamais Barbotte ne connut plus débordante volupté de vivre. Sous le soleil qui pénétrait les profondeurs fangeuses de son flot, elle s'éveillait, s'animait, donnait l'essor à des myriades d'êtres couvés dans ses ténèbres opaques et chaudes. Des bulles de gaz venaient crever à la surface et faisaient entendre le bruit de sa respiration. Tous les soirs, les grenouilles et les crapauds chantaient. Les passants faisaient de longs détours pour ne pas sentir sur leur face le frôlement impur de son haleine.
Cynique, Barbotte triomphait dans sa solitude. Elle se refusait à comprendre le mépris universel. Elle répandait la terreur autour d'elle et croj^ait inspirer de la vénération.