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CHAPITRE XXIV

Le train emportait Jacques et Charlotte vers la contrée enchanteresse de Brotonne où les forêts de pins et de châtaigniers enferment des étangs, des sources mystérieuses, de vastes clairières hantées par les lutins et par les farfadets. La jeune femme était heureuse : elle allait vivre un rêve qui la poursuivait depuis quelque temps : passer quelques jours avec son ami dans une auberge, marcher à la lisière des bois et dormir de longs sommeils harassés dans des draps de grosse toile.

Jacques profiterait de ce grand calme pour achever sa pièce et jeter sur le papier les deux derniers actes qu'il portait dans sa tête.

Grapillard avait été au-devant de leurs désirs. On était à huit jours des élections, mais la présence du jeune homme au journal n'était plus nécessaire : « Arrêtons les polémiques, avait-il dit, la roulette tourne, nous ne pouvons plus aider la chance. Vous avez une figure de papier mâché. Allez donc prendre l'air et revenez-nous au jour du scrutin, frais et dispos. »

Il voulait, en réalité, garder ses coudées franches au journal, car il redoutait la loyauté de son rédacteur en chef. Il se réservait d'intervenir, le moment venu, par une de ces manœuvres auda-

cieuses et habiles, qui surprenaient l'adversaire et décidaient le sort de la journée.

Charlotte eut un sourire clair.

— Je suis impatiente d'arriver, dit-elle. Il me prend des envies de me lever, de pousser avec mes mains la cloison de la voiture, pour accélérer la marche du convoi.

— A ton aise, répondit Jacques avec une douce ironie.

Elle le menaça du doigt. Il se rapprocha d'elle et la saisit par la taille. Serrés l'un contre l'autre et leurs joues se touchant, ils regardèrent le clair paysage qui fuyait sous leurs yeux.

Ils traversaient de riantes campagnes, des plaines, des vignobles, des coteaux arrondis que revêtait le manteau somptueux des cultures. L'or des colzas en fleurs resplendissait parmi la pourpre des trèfles incarnats. Il était dix heures du matin. Le ciel était mouillé de la rosée nocturne; une teinte délicate, rose comme la fleur du pêcher, répandue à l'horizon, semblait un souvenir de l'aurore.

Les deux amants n'échangeaient pas de paroles : quelque chose de doux les envahissait à la vue des arbres, des ruisseaux, des herbages. Leurs pensées insensiblement devenaient calmes et fuyantes, colorées et limpides comme les grands nuages blancs que des souffles promenaient avec lenteur.

Puis le train s'enfonça dans la profondeur verte de la forêt. Ils sentirent soudain autour d'eux le mystérieux enchantement de Bretonne, et la rumeur innombrable des feuilles, pareille à la voix de l'Océan. Parfois ils apercevaient de

larges espaces vêtus de fougère, une sente ombreuse où fuyait une biche, une pauvre vieille femme marchant courbée sous son fagot de bois mort. Ils avaient baissé la vitre de la portière : des souffles balsamiques, qui sortaient des buissons de genêt et d'aubépine, passaient sur leurs fronts et descendaient en eux comme une promesse ineffable de bonheurs.

Jacques, qui voulait rester maître de lui, se rejeta en arrière et dit :

— Gomme je vais travailler! Il me tarde d'avoir fini ma pièce. Je sens d'autres projets qui s'agitent dans ma tête. C'est drôle; il y a des jours où je n'ai pas une idée, et d'autres où je sens tressaillir en moi des mondes.

Curieuse, elle s'informa de ces œuvres qui voulaient naître. Il n'était pas fixé. Tantôt il songeait à un grand drame en vers qui mettrait en scène Napoléon, le Napoléon de la campagne de France, boueux, harassé, fourbu, le front lourd de pensées géniales et méditant devant un pauvre feu de veuve, dans une chaumine enfumée. D'autres fois il rêvait d'écrire une comédie fantasque, à la Banville, en rimes millionnaires, avec Arlequin et Colombine dialoguant auprès d'un jet d'eau.

— Je ne sais pas ce que je ferai, mais je ferai quelque chose de bien.

Pratique, elle le ramena vers des réalités plus prochaines. Il fallait terminer au plus vite l'œuvre qui était commencée : elle lui obtiendrait pour la lecture un tour de faveur auprès de Boniface, le directeur de TOdéon. Elle connaissait très bien la Théotokia, une jeune Grecque de Gorfou, qui

jouait la tragédie au second théâtre français, et était l'amie de l'illustre imprésario. Elle recommanderait le manuscrit. Boniface ne pouvait rien lui refuser.

Ils se prirent les mains, émus et souriants. L'avenir ouvrait devant eux ses perspectives splendides, et la certitude du succès faisait ruisseler sous leurs mains des trésors. C'était ainsi toutes les fois qu'ils parlaient de cette pièce; ils éprouvaient une sorte de fièvre, d'exaltation délicieuse qu'ils accueillaient d'abord avec un sourire et qui finissait par les gagner.

Ils laissaient courir leurs pensées chimériques, impatientes de conquérir le monde. Parfois ils rêvaient d'acheter un yacht et de visiter la Côted'Azur, la Corse, l'Italie, vivant dans leur bateau que des souffles emporteraient sur la mer; à d'autres moments ils se contentaient d'une maison de paysan, au bord d'une rivière, où ils feraient des parties de pêche.

Ils étaient arrivés dans les espaces de Brotonne qui sont plantés de pins. A perte de vue s'alignaient les troncs verticaux, vêtus d'écorces rousses, d'où suintaient des résines. Les fines aiguilles vertes tamisant le soleil avaient par endroits ces scintillements irisés, ces bleus éclatants, ces verts dorés qu'on voit sur le plumage des paons. De grands rayons pleins d'une poussière d'or étalaient sur le sol des flaques de clarté.

— Comment s'appelle l'endroit où nous allons? demanda Charlotte.

— Ruisseau sur Mauve. C'est une jolie rivière qui court parmi des prairies. La forêt est à une portée de fusil du village. C'est une région

étrange, jadis sauvage, maintenant en pleine prospérité, depuis qu'on a desséché les étangs. On y observe encore de curieux effets de mirages.

Le train s'arrêta. Ils descendirent dans une petite gare déserte, où vibrait seul le frémissement d'un timbre électrique. Un homme d'équipe chaussé de sabots de bois blanc chargea leurs bagages sur une brouette et les conduisit à l'auberge de la Grappe d'Or.

Grapillard leur avait recommandé cette maison. C'était une antique hôtellerie, d'apparence rustique, endormie au bord de la route, ayant l'air de rêver au bon vieux temps des diligences et des chaises de poste. La porte charretière s'ouvrait sur une cour où grouillait un peuple de volailles, de dindons, de couveuses gloussantes qui conduisaient leurs poussins. Un petit âne gris et une vache rousse mangeaient paisiblement le foin de leur crèche dans l'écurie qui jadis avait pu contenir quarante chevaux. Perché sur un mur, un chat noir fixait des yeux d'or sur un coq éclatant comme une peinture rustique. Un pigeon parfois s'envolait avec un battement d'ailes qui animait le silence.

Jacques et Charlotte ayant donné un coup d'œil à ce tableau pittoresque comme un décor de théâtre montèrent les marches du perron et entrèrent dans le vestibule. Ils poussèrent la porte et se trouvèrent dans une grande cuisine où les maîtresses du logis, les demoiselles Colasse, étaient fort occupées à la préparation d'un vol-au-vent savoureux. Assises sur des escabeaux de hauteur inégale, souriantes et vieillottes comme de bonnes fées, elles penchaient sur la

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pâte dorée leurs bonnets de fanfreluche noire et dosaient savamment les quenelles, les champignons, la chair à saucisses. Leur visage exprimait cette attention émue, cette quiétude familiale qui donne tant d'attrait aux ménagères dans les tableaux de Chardin. Derrière elles une grande bassine de cuivre éclairait l'ombre de sa rougeoj^ante lueur, une fontaine de faïence laissait toniber son eau goutte à goutte avec un clair tintement qui rafraîchissait le silence.

Un pampre chargé de jeunes feuilles se balançait lentement devant les vitres verdâtres de la fenêtre.

Elles levèrent les bras au ciel à l'aspect des jeunes gens, et les reçurent comme les peuples nomades de l'Orient reçoivent dans leur tente le voyageur. Elles se récrièrent sur la mine fraîche et sur la grâce de la jeune femme et laissèrent entendre qu'elles prenaient le couple pour des nouveaux mariés. Elles parlèrent de Ménestreau comme si le chef-lieu évoquait à leurs yeux une ville voluptueuse, où des foules couraient au plaisir, et, s'étant récriées sur la difficulté des approvisionnements, elles s'excusèrent de ne leur donner à déjeuner que le vol-au-vent, un faisan rôti et des truites de la Mauve.

Une servante les conduisit à la chambre qu'on leur destinait au premier étage.

Ils poussèrent une exclamation de surprise et de contentement à la vue des murs tendus de papier clair, des meubles anciens, des gravures représentant la duchesse du Barry dans sa prison, et le Bain des Odalisques. Charlotte ouvrit la fenêtre que voilaient de grands rideaux de gui-

pure blanche. Ils se penchèrent et aperçurent une étendue de pays, la Mauve sinueuse/ des bouleaux frémissants noyés dans une lumière fine.

Devant eux, le jardin leur soufflait au visage toutes ses odeurs mielleuses, qui semblaient épaissir l'air.

Quand l-a servante se fut retirée, ils s'embrassèrent. Charlotte joyeuse montra un large guéridon Empire :

— Tu auras de la place pour tes papiers, ditelle, et toute cette verdure t'inspirera de beaux vers. Dieu merci, tu vas abattre de la besogne.

— Si tu me laisses travailler, répondit Jacques. Il eut un sourire entendu. Il faisait allusion à

des moments où ils se trouvaient dans leur chambre a Ménestreau. Quand il prenait un livre ou trempait sa plume dans l'encrier pour griffonner quelques notes, elle venait s'asseoir sur ses genoux, ou bien, penchée sur son dos, lui chatouillait la nuque.

Elle se récria; il cita des occasions précises où elle l'avait détourné du travail pour d'autres soins plus doux. Rougissante, elle haussa les épaules et déclara qu'à partir de ce moment il fallait être sérieux et penser à l'avenir.

Et s'étant donné de nouveau un baiser innocent et sonore, ils descendirent dans la salle à manger. Ils avaient grand'faim; ils firent honneur à la chère qui avait une saveur exquise, simple et naturelle. Le vin blanc était frais comme l'eau d'une source, le faisan fondait sous la dent. Et, tout en mangeant, ils regardaient de grandes fresques, des bouquets de bois jaunis par Tautomne, des anses paisibles de la Mauve,

OÙ se miraient des iris et des flèches d'eau, paysages ensoleillés qu'un peintre inconnu avait brossés sur la muraille, pour payer son écot, comme le déclara une demoiselle Golasse, qui vint s'informer si rien ne leur manquait.

Ils montèrent à leur chambre, et, quand ils eurent pris des livres, un châle léger pour garantir les épaules de Charlotte contre la fraîcheur du soir, car ils avaient l'intention de rentrer à la nuit close, ils sortirent aussitôt, saisis par une impatience de se trouver au milieu des champs, une hâte de tout voir, comme des rois qui visiteraient leur royaume.

Une allée de saules les amena sur les bords de la Mauve. L'eau coulait à pleins bords, si transparente qu'on distinguait les cailloux au creux des fosses.

Un oiseau fit entendre un petit cri, aigu et monotone :

— C'est un tarin, dit Jacques.

Il montra la bestiole voltigeant dans les branches menues d'un peuplier. Charlotte admira la connaissance profonde que son compagnon possédait des choses rustiques. C'était tout naturel : il avait passé son enfance à la campagne. Il lui promit de la conduire un jour dans son pays parmi les sentes ravinées où s'étaient égarés ses premiers pas.

— Tu verras, disait-il; c'est une province aussi belle que l'Italie. On y trouve des forêts immenses qui enferment dans leurs clairières des villes du moyen âge, conservant intactes leurs douves, leurs fossés, leurs remparts et leurs mâchicoulis. Quel beau jour que celui où je te ramènerai dans

ma maison! La porte s'ouvrira : une vieille femme me tendra ses mains tremblantes: « Tante Agathonne, lui dirai-je, voici celle qui est mienne », et elle te fera bon accueil.

Charlotte ne répondit pas. Elle craignait, par des questions plus précises, de faire évanouir cette vague promesse de bonheur. Elle regardait la rivière qui roulait ses eaux glacées et croyait trouver dans les ondes fuyantes le symbole de sa destinée.

Ils atteignirent enfin la lisière des grands bois, qui montaient comme une muraille dans la lumière chaude, et, ayant trouvé un pré enclos de châtaigniers, ils vinrent s'asseoir dans l'ombre criblée de soleil. La Mauve s'élargissant formait une sorte de vasque qu'entouraient des rideaux frémissants de feuillages. Des plantes aquatiques étendaient sur la nappe de grands tapis de fleurs blanches. Une senteur d'eau battue montait d'un barrage dont on entendait la voix derrière les arbres.

Charlotte ayant tiré de son réticule un ouvrage de broderie, se mit à pousser l'aiguille de ses doigts agiles et fins. Jacques ouvrit un volume relié en maroquin : c'étaient les poésies de Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois. Il voulait, pour terminer sa Diane, évoquer les ombres gracieuses, ressusciter les divins fantômes de Cassandre et de Marie, revivre ces passions sensuelles, où l'art immortel se dresse au-dessus des formes de la beauté périssable, comme un ange sortant d'un tombeau.

Il lut à haute voix à Charlotte attentive l'r.dmi-

rable pièce qui a pour titre : De VElection de son Sepuîchre :

Antres et vous fontaines De ces roches hautaines Qui tombez contre bas D'un glissant pas.

Et vous, forêts et ondes, Par ces prés vagabondes, Et vous, rives et bois, Oyez ma voix.

Puis, entraîné par l'enthousiasme, il lut encore: Avant le temps, tes tempes fleuriront; La Que^ nouille; Comme on voit sur la branche; et il termina par le dialogue des Muses et de Ronsard, pièce superbe, où les sons graves et célestes de la lyre vibrant aux mains des filles de Mémoire répondent si heureusement à la plainte de l'homme usé par la vie et par le labeur.

Pour avoir trop aimé votre bande inégale, Muses qui défiez, ce dites-vous, le temps, J'ai les ijeux tout battus, la face toute pâle, Le chef grison et chauve et je n'ai que trente ans.

Charlotte se récria. Elle ne connaissait pas ces beaux vers. Etait-il possible que de telles richesses fussent ignorées? Le théâtre lui avait donné un vit sentiment de la poésie. Charmé par son jeune enthousiasme, Jacques entreprit de lui faire comprendre cette époque, où la vie était belle et bienfaisante, où l'homme réconcilié avec la terre jouissr't naïvement de la lumière, des eaux, des

ombrages, où les Dieux descendaient de l'Olympe pour se mêler aux mortels.

— Je tâcherai de faire revivre cette splendeur dans ma pièce, dit-il en s'exaltant. Comme la vie que nous menons paraît maussade et monotone! Alors il fallait avoir des muscles, manier une dague, braver le poignard des spadassins. Maintenant nous sommes entourés de gendarmes : on a supprimé cette notion de danger, qui donnait tant de saveur à l'air qu'on respirait. Nous menons des existences de rond-decuir...

Il resta un moment pensif. Puis, soudain, une idée traversa son cerveau, et il partit d'un éclat soudain de rire :

— Je ris en songeant à Grapillard, dit-il en réponse au regard interrogateur de Charlotte. Le pauvre homme! Il est dans son bureau, penché sur ses éternels pointages ou recevant des émissaires secrets, des députations de charbonniers et de tâcherons. Il débite des harangues et serre des mains noires. Mais je dois avoir pour lui de l'indulgence, puisqu'il m'a fait ces loisirs.

Ainsi les heures passèrent dans une causerie charmante où leurs esprits voltigeaient à la cime des idées, pareils aux bourdons bleus qui visitaient les scabieuses de velours violet, et pliaient les fleurs grêles sous leur poids.

Une lente nuée d'or s'éploya vers le couchant. Le soleil, épuisé .d'ardeurs, roula à l'horizon parmi des plaines de bruyères que ses derniers rayons revêtaient de clartés. C'était l'heure où la nuit apporte à la terie son divin apaisement. Quelque chose de doux sortait des arbres.

Jacques, ayant fini de travailler, avait posé sa tête sur les genoux de Charlotte. L'ombre grandissante enveloppait le cher visage, mais il entendait la voix qui sonnait comme une musique.

Il ne bougeait pas. Elle lui chuchota à l'oreille:

— Regarde.

S'étant dressé sur le coude, il aperçut des centaines de lapins, qui, sortis de leurs terriers, dansaient, galopaient, lissaient leurs museaux avec des mouvements rapides de leurs pattes. Toute la bande détala et regagna le couvert des grands arbres, quand les jeunes gens se levèrent pour rentrer à l'auberge. La lune, énorme et blanche, jaillie de la terre, semblait les suivre d'un regard curieux.

Dès lors leur amour se retrempa aux fraîcheurs de la forêt, au charme vivifiant des fontaines. Parfois, couchés au pied d'un vieux moulin à vent, dont la membrure était rongée de pluie et de soleil, ils écoutaient tous les bruits qui donnent une âme immense aux jours d'été. Toute vie s'éteignant en eux, ils se sentaient envahis par la lourde somnolence qui baigne la terre. Mais plus délicieux étaient les instants où ils se rencontraient dans la pensée de l'œuvre qu'il fallait achever, et qui devenait un peu plus leur enfant, à chacun de leurs entretiens. Charlotte donnait des avis qui méritaient quelque attention, Jacques était heureux de lui confier les idées neuves et originales qu'il avait pu découvrir. Il s'efforçait de préciser la physionomie de ses personnages en les racontant à la

jeune femme, en tentant de les faire parler et agir sous ses yeux. Elle lui soumettait ses objections avec une bonne grâce un peu craintive, et, quand il s'y rendait, elle se montrait heureuse naïvement. Puissance sereine de l'Art! A vivre ces pensées communes, leur amour devenait plus profond et plus pur.

La semaine terminée, ils rentrèrent à Ménestreau.

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