‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 25 sur 29 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le lendemain la ville fut longue à se réveiller de ce sommeil heureux peuplé de songes enchanteurs qui suit la victoire.

Un souffle de bombance passant sur les toits avait fermé les usines et rendu les ateliers déserts. A l'extrémité du mail, derrière les platanes qui lui formaient une verdoyante ceinture, Tusine des Tréfileries silencieuse offrait au soleil ses murs blancs, ses volets clos, derrière lesquels ne retentissait plus le grincement aigu des laminoirs. Au bord de la Sauve, les chaudronneries ne lançaient plus au ciel leurs bruits de marteaux retentissants.

Toutes les corporations chômaient. Tous les travailleurs s'étaient promis de célébrer par un jour de flânerie le triomphe de Grapillard. Dans la rue des Chèvres, les petits commerçants, les gagne-deniers, les ferblantiers et les limeurs de scie formaient des groupes frémissants sur le seuil de leurs boutiques. Ils frottaient leurs yeux lourds de sommeil et se passaient de mains en mains les feuilles, les feuilles fraîchement imprimées qui ressemblaient à des bulletins de victoire. Les femmes dans les cuisines préparaient des ragoûts ou des morceaux de veau à la casserole dont l'odeur alléchante embaumait la rue;

elles s'interpellaient joyeusement d'une fenêtre à l'autre. Dans leurs cages des serins chantaient. Parfois trois ou quatre électeurs, se détachar^t d'un groupe, se rendaient chez le marchand de \in pour boire la tournée des réjouissances; les zanzibars cliquetaient; les convictions politiques s'affirmaient bruyamment sous la curiosité s^^mpathique du mastroquet en tablier bleu, qui étayait son gros ventre contre le zinc éblouissant du comptoir.

Par moment aussi quelque bûcheron ou quelque charbonnier, venu de la forêt de Brotonne pour avoir plus tôt des nouvelles, descendait la rue et mêlait aux propos citadins la violence rustique de ses indignations. « Plutôt que d'être gouverné par les châtelains, ils auraient flanqué le feu dans les coupes. »

Midi sonna aux clochers des paroisses, aux tours de Saint-Hildefonse. Ce fut un moment de repos : les rues se vidèrent. Toute la population de Ménestreau s'attabla, refit ses forces, parut se recueillir un moment dans l'attente de réjouissances nouvelles.

Puis on se dirigea vers la maison de Grapillard.

La porte d'entrée ouverte à deux battants, un flot de population ne cessait de s'y engouffrer, sous le regard résigné de la cuisinière Hortense, qui renonçait à défendre la netteté de ses parquets. Ils étaient trop. Toutes les rues où s'entassent les artisans, tous les faubourgs habités par les maraîchers et les scieurs de planches, tous les villages éloignés bâtis dans le pays plat ou sur le bord de la forêt lointaine avaient envoyé

des députations. Les campagnards s'avançaient lourdement, avec un mouvement tranquille des épaules, pareils à des bœufs de labour. Les dames du marché couvert apportaient un bouquet monstre, une botte de pivoines géantes qu'entourait une ceinture de roseaux verts.

Des cochers faisaient claquer leurs fouets, des pétards éclataient.

Tous défilaient devant Grapillard, assis dans sa salle à manger sur une vaste cathèdre de bois sculpté, pareil à un monarque d'Assyrie dénombrant ses archers, ses meutes, ses esclaves. Des séides s'empressaient à ses côtés, et, fiers de l'honneur d'avoir été choisis, ils ne cessaient de remplir les verres de vin rouge et de vin blanc et de les aligner sur la table. Dans la cour voisine on voyait des échansons qui recevaient dans des brocs le jet pourpre ou ambré qui sortait tour à tour des futailles. Chacun s'enorgueillissait de trinquer avec l'élu. Il donnait des poignées de main et, servi par une mémoire alerte, demandait à chacun des nouvelles de son moulin, de sa forge ou de son champ.

— Hé, mon père Maliucheu, faudra venir me parler de votre pré que la Sauve a rongé. ■ — Et toi, Bertrambois, on mettra ton garçon dans les riz-pain-sel.

Tous s'en allaient joyeux, contents d'avoir été reconnus par le grand homme. Ainsi le grenadier s'honorait d'avoir eu l'oreille tirée par le petit Caporal.

Quelquefois un groupe entonnait la Marseillaise ou le Chant du Départ. Quand on arrivait

au couplet des vieillards, Grapillard se levant le chantait seul, d'une voix tremblante, au milieu d'un silence solennel :

Que le fer paternel arme la main des braves. Songez à nous, aux Champs de Mars :

Consacrez dans le sang des rois et des esclaves Le fer béni par vos vieillards.

Vers la fin de la soirée, comme le défilé avait pris fin, Grapillard, au milieu de ses janissaires, alla prendre l'apéritif au Café du Commerce.

La troupe traversait la grande place, quand des clameurs soudaines, accompagnées de gros rires, attirèrent son attention. De la ruelle des Trois Mages, un cortège bizarre débouchait. C'était Thomas Goussepain flanqué de ses acolytes qui, ayant hissé sur leurs épaules un cercueil couvert d'un drap mortuaire semé de lames d'argent, célébraient par moquerie les funérailles du comte Rocheton. Ils portaient un vase plein d'eau bénite et chantaient à pleine voix des Mémento et des Miserere.

La plaisanterie fut jugée indécente et, sur un signe de Grapillard, un peloton de sergents de ville repoussa la manifestation dans l'ombre de la ruelle.

La nuit tomba, criblée d'astres et toute murmurante de souffles qui faisaient palpiter dans leurs cages de verre la flamme des becs de gaz. La voûte nocturne ruisselait de nébuleuses; vers le Sud, la Voie lactée tombait comme un fleuve silencieux roulant une poussière d'univers.

Mais la fourmilière continuait son agitation

dont il serait si difficile parfois à quelque observateur céleste de découvrir le sens. Sur la place des Récollets un grand feu allumé jetait sur les maisons une clarté pourpre. Des silhouettes l'entouraient, gesticulantes. Aux acclamations de la foule, tandis que les détonations des pétards roulaient en immenses feux de salves, on brûlait un immense mannequin qui représentait la Réaction.

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